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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Voile intégral : réplique à M. Plenel

Publié le 8 Février 2010 par G. Eturo, Major Tom in Politique

 

Dans son article intitulé « une loi contre la laïcité » (Marianne n°667), M. Plenel adopte une position contestable : parce qu’interdire le voile intégral constituerait une atteinte grave à la laïcité et aux droits de l’Homme, il ne saurait être question d’en prohiber le port sur le territoire de la République. Seules des mesures circonstanciées seraient de mise. Nous voulons, par cet article, répliquer à la thèse de M. Plenel.

 

 

Vous regrettez, M. Plenel, qu’à l’inverse de la fin du 19ème siècle, « la France ne s’exporte plus de la même façon, généreuse et bravache, ouverte et émancipatrice ». On ne vous contestera pas la place éminente que la France occupait en Occident en général et dans le concert des démocraties en particulier à cette époque là. On relativisera cependant la comparaison. Votre France généreuse n’était pas seulement celle qui donna la statue de la liberté aux Etats-Unis, mais aussi celle de l’affaire Dreyfus, de l’impérialisme, des préjugés raciaux et du colonialisme. Vous avez le droit de préférer la France de cette époque, mais ne la jugez-vous pas plutôt à l’aune de sa puissance que des valeurs ? Car il semble que dans le monde d’aujourd’hui, la France est parfaitement qualifiable d’ouverte et de généreuse. Ou alors il faudra nous dire quelle nation l’est plus que la nôtre. Les Etats-Unis que vous évoquez dans votre article sont aussi la nation du « Patriot Act » et de la suspicion à l’encontre des citoyens de confession musulmane. Du côté du Royaume-Uni, la lutte contre l’immigration illégale est très conséquente.  On rappellera quand même que la France propose un modèle social dont la générosité va jusqu’à découpler les droits sociaux de la nationalité. Quant à l’émancipation, si celle-ci s’est enrayée, c’est en raison des attaques répétées d’une sociologie de gauche contre les dispositifs républicains qui ne nous ont jamais semblé moins prometteurs que les autres solutions. Trouvez-vous que l’Angleterre s’en sorte mieux que nous ? Pensez-vous que la discrimination positive ait fait des miracles aux Etats-Unis, alors qu’elle est fondamentalement remise en cause par ses citoyens, y compris par celles et ceux qui en bénéficient ?

 

Vous poursuivez en citant les journaux de référence américains. Vous affirmez que « le New York Times ne s’y trompait pas en titrant un éditorial cinglant sur notre actuelle dérive islamophobe ». Vous ajoutez que « pour bien en prendre la mesure, il faut parfois regarder son pays de loin ». Nous vous invitons plutôt à regarder votre pays de plus près, en quittant le point de vue de l’élite internationalisée si prompte à critiquer les préjugés populaires alors qu’elle est elle-même pleine de préjugés. Vous validez d’ailleurs par avance l’assimilation du débat sur le voile intégral, et l’idée de légiférer pour l’interdire, à une dérive islamophobe. Nous acquiesçons lorsque vous signifiez que le débat sur l’identité nationale a tourné vinaigre, par une réduction de la question à celle de l’immigration, quand il aurait été bien plus opportun de lui donner une tonalité intelligente et fédératrice. En revanche, nous ne croyons pas comme vous le laissez entendre que ce débat n’existe que pour « attiser les préjugés musulmans dans le contexte de la crise sociale ». Regretter la non intelligence d’un débat est une chose, refuser d’en discuter sous le prétexte qu’il est porteur de dérives en est une autre. Votre parti pris vous conduit semble-t-il à choisir la politique de l’autruche.

 

Vous dites que la seule question qui vaille consiste à se demander comment combattre le voile intégral. Vous écrivez que la laïcité est « prise en otage pour une cause de stigmatisation et de persécution », « qu’elle est embarquée dans une opération qui a beaucoup à faire avec la diabolisation d’une religion, l’islam, et, au-delà, d’une culture, la musulmane, et d’une origine, arabe ou africaine ». Puis, vous affirmez qu’en réalité « il n’appartient pas à l’Etat de déterminer ce qui relève ou non de la religion », vous fondant sur un avis rendu par la Commission nationale consultative des droits de l’Homme. Vous avez raison de dire que la laïcité prend sa source dans la séparation des religions et de l’Etat. Vous semblez cependant faire de la laïcité un principe abstrait, décontextualisé, « hors-sol ». Or, en France, la laïcité fut historiquement une réponse au long conflit qui opposa l’Etat et l’Eglise catholique, apostolique et romaine.

 

Le défi que lance le voile intégral à la République est inédit. Et la question ne se limite pas aux rapports entre l’Etat et la religion. Le défi posé est d’ordre philosophique et culturel plus que d’ordre religieux. La France ne persécute personne, les Musulmans comme les autres croyants ont leur lieu de culte, et la majorité des citoyens ne s’en offusque pas. Il n’y a pas de laïcité à double vitesse. La laïcité marche bien, elle marche même trop bien si l’on s’en tient à son seul principe puisque, interdisant à l’Etat de s’immiscer dans la vie religieuse, elle permet à l’intégrisme de s’afficher au grand jour même lorsqu’il viole nos valeurs et les fondamentaux de la culture française. Il nous semble que votre posture intellectuelle vous interdit de combattre le voile intégral sur le terrain qui est le sien : le terrain philosophique et culturel. Comme vous le reconnaissez, la laïcité est libérale, c'est-à-dire soucieuse des libertés individuelles. Vous proposez donc de combattre le voile intégral « au regard des nécessités de l’ordre public », « par exemple lorsque l’identification de la personne est nécessaire ».

 

M. Plenel, au nom des droits de l’homme, vous limiteriez-vous « à des mesures circonstanciées » vis-à-vis de personnes arborant des signes ostensiblement totalitaires, qui sont à l’extrémisme de droite ce que le voile intégral est à l’extrémisme religieux ? Par peur de diaboliser les Musulmans, vous vous interdisez de voir toute la légitimité d’un rejet radical, total et viscéral du voile intégral pour la raison fondamentale et élémentaire qu’en France, comme le suggérait Elisabeth Lévy, « on montre son visage », et que l’on ne tolère pas la mise en cage symbolique des femmes. De la même façon que notre société rejette les étendards totalitaires, elle doit aussi refuser tout compromis avec l’intégrisme et le fanatisme qu’incarne le voile intégral.

 

La meilleure façon de soutenir les musulmans modérés et d’aboutir à un Islam français n’est pas de s’abriter derrière les droits de l’Homme. Le seul signal que vous enverriez aux intégristes serait celui d’une nation faible et peu sûre de son identité, faiblesse qu’il leur serait possible d’exploiter. Nous avons mis quinze ans à interdire les signes ostentatoires à l’école, c'est-à-dire à seulement assumer notre principe républicain de laïcité, ne recommençons pas ces regrettables tergiversations avec le voile intégral. Toute société a ses lignes rouges, et elle a le droit de les rappeler, par la loi s’il le faut, lorsque la situation l’exige. Parce que sous nos latitudes, on montre son visage, et parce que ce voile intégral en représente l’excision, ainsi que nous avons pu le lire avec raison dans Marianne, le peuple français a le droit de ne pas lui donner droit de cité. Sans doute n’est-il pas opportun ni même applicable d’arrêter toute personne affublée d’un voile intégral dans la rue. Mais il est possible et souhaitable de l’interdire dans tout autre lieu public que la maison et la rue, et au premier chef les services publics et leurs établissements, quels qu’ils soient, afin qu’il soit dit et su que la République française n’acceptera pas cette violation flagrante de ses valeurs et de son identité. Et peu importe, au fond, qu’elle soit jugée intolérante, si par tolérance il faut entendre la faiblesse face aux adversaires de la République et aux adeptes de la pire provocation. Cette intolérance radicale à l'intolérable n’est-elle pas justement ce qui caractérise un pays aux valeurs émancipatrices ?

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nevrose 10/03/2010 22:56


Bonjour, après lecture de votre article, je me pose une question qui me paraît légitime. Le voile intégral est une interprétation religieuse(théologique) qui prend un caractère impératif dans
certains groupes composants l'islam. De nombreux savants musulmans le caractérisent comme obligatoire(ibn Taymiyyah en l'occurence), en référence aux femmes du prophète qui se couvraient le visage
en présence des hommes étrangers afin de préserver leur pudeur. Les femmes du prophète constituent un modèle de vie pour certaines femmes musulmanes, c'est pourquoi elles estiment que leur salut
repose en partie sur le port du voile intégral. Cette chose comprise, étant donné que le but de la vie du religieux est la soumission à Dieu et le salut dans l'au delà(et tout le sens de la vie du
religieux repose sur ce principe), comment concilier le port du niqab(qui, aux yeux du religieux est nécessaire à son salut) avec la volonté laïque de se découvrir?(la laïcité, production humaine,
n'a aux yeux du religieux, naturellement pas le même poids que la parole divine) ps: je crois reconnaître l'auteur de cet article qui a écrit des livres très pertinents sur la construction de la
modernité(l'empire du moindre mal, la double pensée)


Nap' 14/02/2010 00:00


L'idée républicaine n'est-elle pas plus une référence qu'un programme politique ? Je suis d'accord qu'il ne faut pas transiger avec certains principes, mais le monde n'a-t-il pas changé depuis la
fin des années 60 ?

Sinon j'aime aussi beaucoup M. Muray !