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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Vidéosurveillance : ce lifting libéral qui enlaidit la démocratie

Publié le 30 Octobre 2010 par G. Eturo in Société

L’expansion des dispositifs de vidéosurveillance est un fait social majeur de ce début de siècle.

 

Ainsi les voyons-nous pulluler dans nos villes, comme si le phénomène était aussi banal que l’extension des réseaux d’eau ou d’électricité. Bientôt, ces dispositifs aux allures de lampes feront partie de l’équipement urbain, et comme chaque fois qu’un dispositif technique fait son apparition, les hésitations et les critiques n’empêcheront pas son développement, jusqu’à ce que, devenus ordinaires, plus personne ou presque ne s’en offusque. Pour qui a vécu l’arrivée puis l’invasion des téléphones portables aussi bien que les émissions de téléréalité, cela ne fait aucun doute. Il n’y a donc pas lieu d’être optimiste quant à la suite des événements, à croire que notre humanité s’en va visiblement d’un pas décidé vers sa servitude, au nom de la sécurité et du bien être de tous.

 

Et pourtant, ne nous interdisons pas d’exprimer ici toute notre hostilité à la mise en place puis au développement de ces caméras. La raison pour laquelle je les maudis, c’est qu’ils sont les agents contemporains de la laideur. Par là, je n’entends pas mettre en cause leur forme ou leur couleur, il n’est pas question ici d’esthétisme, bien qu’il y aurait beaucoup à dire sur la dissimulation de leur caractère réel, la surveillance étant masquée comme pour mieux se fondre dans le décor urbain, mais plutôt souligner combien ces caméras qui envahissent l’espace public érigent la méfiance en principe social dominant. Il suffit de les fixer, au détour d’un carrefour, pour entendre la voix démoniaque du social surplombant vous désignant non comme un coupable, mais comme un suspect. Ainsi, pour protéger tout le monde, il faut surveiller chacun et chacune. Raison pour laquelle je ne discute même pas l’efficacité de ces dispositifs à laquelle le grand nombre se fie, sous prétexte qu’il n’y a là rien de mal pour qui serait irréprochable. Car, fidèle à notre tradition républicaine et démocratique, je ne saurais voir dans l’autre un suspect, un agresseur potentiel. L’autre, c’est d’abord un concitoyen dont je n’ai pas de raison valable de douter de sa vertu ou, du moins, de la légalité de ses intentions et de son comportement.

 

Si donc ces caméras ne détruisent pas notre démocratie – personne n’étant jugé par avance ou arrêté arbitrairement – elles la rendent affreusement laide parce qu’elles lui appliquent un lifting libéral qui en affecte sa beauté. Il est en effet dans la nature du libéralisme de considérer l’Homme comme un loup pour l’Homme, et seule une société imprégnée de cette philosophie appauvrissante peut engendrer sans secousse ce genre d’appareillage. N’en appelant jamais à la vertu, acceptant chaque jour que Dieu fait l’écrasement de la décence commune sur l’autel du consumérisme et du profit, se résignant à l’abêtissement des masses pour les mêmes raisons, le libéral soucieux de la liberté humaine en vient in fine à la mettre sous surveillance. Ce n’est pas le moindre de ses paradoxes et il faut croire que la liberté de demain ne posera aucun problème à la seule condition que son usage en soit transparent, puisqu’il nous faudra attester que nous n’avons pas l’intention de nous en servir contre autrui.

 

Relevons tout de même que si ces caméras parsèment nos municipalités indifféremment de leur couleur politique, c’est parce qu’elles paraissent légitimes aux yeux du grand nombre. Et ce grand nombre, force est de constater, ainsi en avons-nous fréquemment la preuve, qu’il est presque mûr pour le sacrifice de son honneur et de sa liberté - car la première liberté d’un homme d’honneur, c’est de refuser d’être surveillé comme un mouton au milieu d’un troupeau - contre l’assurance croissante de sa sécurité. Aussi, ne doutons pas un seul instant que si le dispositif pré-crime envisagé dans le très bon film Mirority Report était conçu ici et maintenant, il serait adopté avec la plus grande ferveur par une majorité d’entre nous. C’est qu’à force de considérer que la vie est un problème à résoudre, un confort à construire plutôt qu’un risque à prendre, nous ne saurions avoir d’autres lendemains que celui d’une gigantesque cage plus ou moins dorée. Dans cette cage, nous serons libres, sous surveillance, et nous passerons le plus clair de notre temps à nous occuper grâce à des activités organisées pour nous. Notre liberté consistera à choisir entre telle et elle activité, comme cela est déjà largement le cas pour notre « temps libre », désespérément domestiqué par le « loisir », et nous devrons jouir de notre liberté en toute transparence. Autant dire que dans cette société intégrale, totalement transparente à elle-même, nous serons libre "dans la Mort qui, enfin, vivra une vie humaine".

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