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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Un peu d'impressionnisme en politique

Publié le 22 Novembre 2009 par N. Brunel in Politique

 

Le paradoxe veut que, s'il faut construire un édifice complexe pour penser un projet politique neuf, il suffit de modifier quelques rouages pour que la trajectoire au long cours d'un mastodonte tel que notre société change profondément. Dans l'action politique, quelques coups de pinceau suffisent parfois changer le tableau.

 

Une pensée politique se construit lentement et rassemble de nombreux éléments pour former un corpus solide. A partir de celle-ci, il est possible de construire un discours politique. En effet, pour être convaincant, les discours des hommes politiques doivent au moins se parer d'une pensée politique qui semble cohérente, sinon leur être fidèle.

 

L'action politique, en revanche, peut se contenter d'un certain impressionnisme pour être efficace tant à court terme (aspect communication) qu'à long terme (changer la société). Plutôt que de vouloir construire un édifice complexe, difficile à faire accepter (et à faire voter) dans toutes ses parties et souvent peu prévisible, il suffit d'une ou deux grandes réformes pour introduire du changement dans le réel. A titre d'exemple, voici quelques changements assez mineurs dans leurs modalités, une fois que l’on a accepté de passer de l'impensable au regard simple vers l'horizon :

 

         Dans les entreprises, le conseil d'administration est le lieu d'un rapport de force systématiquement déséquilibré : ceux qui engagent leurs ressources financières y prennent logiquement place au détriment de ceux qui engagent leurs ressources physiques et intellectuelles. Si l'objectif est de modifier la situation sociale dans l'ensemble du pays (politique d'emploi, conditions de travail, politique financière, ...), cette instance est bien celle à réformer. Plusieurs modalité existent : dans les entreprises lambda, la parité entre représentants du travail et représentants du capital ; dans les entreprises stratégiques, l'introduction en plus de représentants de l'Etat ; et dans les entreprises assurant un service public, les représentants des usagers.

 

          La chambre parlementaire stochocratique, c'est-à-dire une assemblée de citoyens tirés au sort, permettrait de renouveler profondément la vie politique en direction d'un surcroît de démocratie (faut-il le rappeler, notre démocratie est considérée à tort comme une forme achevée, simple acquis à préserver). A côté de l'Assemblée nationale, rassemblant, via l'élection, les professionnels de la politique autour d'une logique de partis (qui comme tout le monde sait sont « la mort de l'esprit »), nous trouverions donc une Assemblée « spontanée ». Les modalités peuvent en être diverses et mériteraient discussion : tirage au sort, échantillon représentatif, durée d'exercice, sélection au sein de toute la population majeure ou seulement des volontaires, durée de formation à l'exercice politique, niveau des salaires, sécurité de l'emploi après l'exercice politique, moyens techniques et humains au service de l'assemblée et de chacun de ses membres, accès aux medias, temps de paroles, pouvoirs dans le processus législatif, etc. Les conséquences elles aussi seraient nombreuses et ne mettraient pas fin au système représentatif, puisqu'une assemblée de représentants tirés au sort y participe par nature, mais l'équilibreraient. Cela permettrait à chacun d'espérer participer un jour à haut niveau à la politique de son pays. Cela mettrait fin au monopole de la parole et de l'action des professionnels de la politique au sein des institutions. Cela réduirait la logique souvent moutonnière voire obtue des structures partisanes. Bien entendu, d'autres types de travers existent, certains relatifs au manque de compétence, d'autres à l'émotivité. Mais un élément y gagnerait incontestablement : des agents plus indépendants et aux réactions plus typiques des masses silencieuses (des masses interrogées épisodiquement pour choisir leurs dirigeants avec un faible éventail de choix) auraient les moyens de mettre en pratique leur libre arbitre sur tous les sujets de la vie publique.

 

          La propriété individuelle de toutes les informations personnelles sous la forme de leur centralisation effective entre les mains de la personne à laquelle elles se rapportent permettrait   à chacun de choisir librement son rapport à la frontière vie publique/vie privée. Qu'il s'agisse d'un support physique individuel ou d'un compartiment crypté personnel détenu par l'individu sur le réseau, l'important est que chacun possède un lieu renfermant absolument toutes ses informations personnelles et qu'il gère les licences d'accès des autres acteurs (Etat, autres collectivités, services publics, employeur, entreprises diverses, associations, groupes sur Internet, ...). L'idée ici est qu'aucune autre entité n'ait de propriété sur les informations personnelles, et donc qu'aucune copie n'existe ailleurs dans le monde réel ou virtuel : seul existerait des droits d'accès conférés par la personne. En fait, il fait peu de doute qu'un débat permanent se ferait jour sur l'accès de droit de certaines entités à la capsule d'informations personnelles, en particulier pour les autorités judiciaires ou fiscales. Le débat sur la vie privée/vie publique reprendrait à nouveau une place importante dans le débat public, le rapport de force serait favorable au simple citoyen (qui pourrait librement décider de jouir du droit à l'oubli sur Internet ou au contraire pleinement ouvrir ses portes). Les informations personnelles cesseraient d'être un butin recherché par les chasseurs de têtes au profit des publicitaires ou des fraudeurs.

 

          L'acte collectif gratuit, entre autres exemples la dépollution, par la France, librement et avec entrain, des tourbillons de déchets qui s'accumulent dans le Pacifique, changerait la forme actuelle de la relation des individus à la société et en particulier à l'institution adulée mais souvent décevante qu'est la collectivité publique. Ce serait un événement sociétal non négligeable de savoir que la France décide unilatéralement de s'engager dans ce qu'elle pense être non la source de gains mais des actes bons en eux-mêmes. Ce qui serait vécu comme bon dans l'acte ne serait plus sa conséquence pratique mais le simple fait de sa mise en oeuvre. Cela reviendrait à tisser à nouveau le lien entre les fins et les moyens, et à politiser ce lien.

 

          Le rêve, qu'il s'agisse de l'unification politique européenne dans un Etat, ou de lever les yeux vers l'espace pour débuter une nouvelle période de grandes découvertes et d'investissement de soi, dans des directions inexplorées par notre société, pourrait presque apparaître comme une idée neuve tant elle a été oubliée. Le rêve est pourtant un objet politique fondamental, à la fois projet politique et carburant de la politique (pas de la gestion, de la politique !). Se remettre à considérer politiquement comme de grands projets collectifs, comme des paris, ce qui est pour l'instant laissé aux individus comme de doux rêves changerait totalement la relation au monde et redéfinirait ce que l'on appelle le réel. Tout le discours sur les « contraintes », sur « l'impossible » et sur le « nécessaire » s'en trouverait sinon caduc, du moins fortement chamboulé.

 

De multiples autres possibilités de retouche du tableau de notre société existent, comme la fin de la publicité sur tout support ou la mise en place des mécanismes d'intervention spontanée des citoyens (référendum d'initiative populaire, ...). Je n'adhère pas forcément à l’ensemble de ces quelques idées force, mais les voir débattues en société serait déjà un signe des plus encourageant.

 

Voilà donc, très simplement, en décidant de lever les yeux vers l'ailleurs et de tenter avec naïveté ce qui paraissait impensable, comment nous pouvons diriger notre paquebot vers autre chose que les icebergs déjà repérés. Il y aura peut-être d'autres périls, à nous de tenir le gouvernail et de naviguer.

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