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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Tu seras un salaud, mon fils

Publié le 7 Mars 2010 par N. Brunel in Société

 

Tu seras un salaud, mon fils

 

Une loi récente en France a pour but de créer « une nouvelle incrimination contre les violences faites aux femmes »[1]. Bien heureusement, cette loi ne sera pas réellement à l'usage unique d'une catégorie particulière des membres de la société contre une autre, en l'espèce les femmes contre les hommes. Dans sa sagesse, le législateur a certes voté une loi qui aura l'inconvénient de créer une incrimination basée sur des témoignages plutôt que des preuves mais qui au moins ne sera pas discriminante[2]. C'est pourtant ce que cette appellation journalistique diffusée avec force m'avait sincèrement fait croire dans un premier temps : un loi faite pour une partie prédéterminée de la société contre une autre. Comme a-t-il pu devenir aussi facile de croire cette monstruosité ? Car tous les jours, les divers supports de propagande me donnent l'impression d'entendre une mère virtuelle me susurrer : « tu seras un salaud, mon fils. En fait, tu l'es déjà et pour toujours ».

 

Le salaud, ou le retour de l'ennemi objectif

 

Un jour je lis que Marianne est un hebdomadaire whitelish[3] (?). Le lendemain j'observe que le MRAP, une association généralement respectable, n'arrivant pas à accuser Causeur d'être est un mensuel raciste, le place tout de même « à droite de la droite »[4] (extrême droite ??) en prenant argument du positionnement des sites qui y font référence (???). Je vois régulièrement des images et vidéos s'en prenant frontalement à la religion catholique sans que cela fasse de bruit mais dès qu'il s'agit d'autres religions le doute s'installe : l'auteur de l'« oeuvre » est-il intolérant[5] ? Quand à la recherche du comportement pouvant révéler un fond macho caché, certains s'en font une spécialité. Bref, l’ennemi objectif est de retour et frappe par son omniprésence.

 

Les catégories du salaud, cochez « oui » et cochez « non »

 

Il ne s'agit pas de nier que la société comporte des racistes, plutôt peu nombreux, ou des vrais machos, sans doute plus nombreux. Ni que les femmes sont de très loin plus souvent victimes des violences conjugales que les hommes.  Il est normal, au demeurant, que ces comportements suscitent rejet et réprobation. Mais toute fin ne justifie pas tout moyen. En l'occurrence, la guerre préventive si souvent associée à Bush en politique étrangère est d'actualité dans la sphère intérieure. Et cet objectif d'interception des violences avant leur réalisation amène à une présomption de culpabilité sur des critères extérieurs, créant une étrange sorte de société communautarisée tous azimuts. De façon imagée, « dis-moi à quoi tu ressembles, je te dirai quel salaud tu es ». Prenez mon QCM et « cochez oui cochez non »[6] : Homme ? Blanc ? Grand ? Hétéro ? Urbain ? Parisien peut-être...

 

Le salaud intégral, si ce n'est ton père c'est donc toi, si ce n'est toi c'est donc ton frère

 

Effectivement, homme blanc ayant la trentaine, un emploi, un toit, né entre Sète et le Larzac et ayant vécu entre Aix et Toulouse avant de devenir parisien, plutôt grand, classe moyenne ni riche ni pauvre, hétérosexuel, agnostique, me voilà salaud intégral sans la moindre action ou intention agressive. Pour cette raison simple que, finalement, l'intention et l'action comptent moins que ce que je représente par mes ressemblances[7] : le salaud réel, celui qui fait activement souffrir. La difficulté à l'identifier mène à le suspecter en chacun, quitte à le susciter peut-être. La difficulté à se saisir de lui dans le passé mène aussi à le recréer fictivement dans ses descendants. Français, je suis donc bien le salaud intégral. Je n'ai pas l'esprit colon, mais une loi algérienne va peut-être m'apprendre que finalement je suis un colon malgré moi et que je dois payer pour les pères des amis des pères de mes amis. A moins que ce ne soit pour les cousines du frère de ma mère, si on se contente des culpabilités par voie familiale...

 

La rédemption mutilante ou l'acceptation dégradante

 

Un éventail de choix s'étire entre deux extrêmes. D'un côté, je peux choisir la rédemption par la démonstration permanente, quitte à mutiler ma personnalité : il s'agit de ne jamais prêter le flanc à la critique, et tous mes propos et comportements doivent donc passer au filtre du calcul. Nulle trace assimilable d'aucune sorte à du machisme, du racisme, ou n'importe quel « -isme » ne subsistera. Aucune spontanéité non plus. Je serais une statue polie. D'un autre côté, je peux accepter de ne pas tenir compte de ces étiquetages dégradants où les parties (la couleur, l'origine, un mot compris de travers, …) peuvent régulièrement être déformées jusqu'à devenir le tout sans pour autant me correspondre réellement. Cette acceptation dégradante permet au moins de profiter des jouissances de la vie et d'être soi (bien que parfois incompris des « scrutateurs de stéréotypes cachés »). Il est à espérer que l'éventail entre ces deux extrêmes soit large et varié. Et surtout que personne ne se laisse aller à dire : finalement, à être pris pour un salaud, autant en être un pour de vrai.

 

 


[1]    Terme utilisé dans divers journaux et sur diverses radios entre le 25/02/2010 et le 27/02/2010. Par exemple par Le Monde le 25/02/2010.

[2]    C'est-à-dire que chacun dans le couple pourra craindre de voir le dernier carré de la vie privée céder devant le regard d'un tiers... en particulier lors des engueulades désagréables mais parfois utiles qui parsèment la vie à deux.

[3]    Un commentaire de lecteur il y a plusieurs mois dans un article de Mediapart. Cela n'engage absolument pas la rédaction de Mediapart.

[4]    Cf. « Causeur à l'index » dans la revue Causeur ou directement à la page TRUC de « Internet, enjeu de la lutte contre le racisme ».

[5]    Et je dis cela en n'étant pas catholique : je suis globalement agnostique avec parfois des accents anticléricaux. Mais je ne devrais pas avoir à faire cette remarque... Plus généralement, il n'est pas logique que les seuls à pouvoir faire des critiques ou simplement des blagues sur une façon de vivre ou de penser soient ceux qui font partie de la « communauté » concernée, tous les autres étant spontanément perçus comme illégitimes pour le faire, voire suspects.

[6]    En hommage à une très juste chanson de Paul Piché qui se nomme « cochez oui, cochez non » mais qui ne porte pas de façon exacte sur le même sujet que ce billet.

[7]    C'est exactement le même problème que dans toute « catégorisation-présomption », telle qu'on peut la retrouver dans le racisme par exemple : tu es ce que tu sembles. Tu n’es pas un individu. Car le nœud gordien est bien celui-là : est-il possible d'être encore considéré comme un individu, comme un être complexe et unique ?

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