Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Quels principes d'action pour la politique extérieure ?

Publié le 13 Juin 2010 par N. Brunel in Europe et monde

 

Le Livre blanc sur la politique étrangère et européenne de la France[1] fait des propositions concrètes pour permettre à notre nation de surnager dans le monde tel qu'il va. Il tente aussi de prévoir les enjeux du monde en devenir et les charnières sur lesquelles il est possible d'agir. C'est une démarche louable à moyen terme mais qui ne parle en profondeur ni des valeurs défendues au nom des citoyens, ni de la direction générale que le pays cherche à donner au monde qui l'entoure et l'entraîne.

 

Les rapports de force glissent de l'Amérique du Nord vers l'Asie, les vieilles nations riches connaissent de multiples difficultés internes, les ressources augmentent plus lentement que les besoins, les forces centrifuges semblent l'emporter sur les forces centripètes dans plusieurs zones du monde et, surtout, les dictatures relèvent la tête face aux démocraties. Le pays a donc intérêt à clamer haut et fort la vision du monde qu'il promeut et donc à concentrer ses moyens sur ces quelques points s'il ne veut pas être simplement happé par celle défendue par les autres.

 

Les citoyens ont rarement l'occasion de s'exprimer sur la politique étrangère du pays, et les élections nationales se jouent, comme ailleurs, plutôt sur des considérations internes. Les interlocuteurs les plus bruyants en la matière sont les administrations gouvernementales, dont la légitimité n'est donc que partielle, et les associations, qui n'ont aucun mandat légitime mais usent fort logiquement de la liberté d'expression. Quoi qu'il en soit, dans les deux cas, quelques valeurs et principes d'action reviennent en boucle, dont on peut penser qu'ils sont relativement représentatifs de la vision qu'ont les Français de l'action à porter sur le monde. De façon succincte, les valeurs citées sont la démocratie, la liberté, l'égalité, la solidarité dans une acception assez proche de la fraternité, et la laïcité. Au niveau des principes d'action, les deux principaux termes sont la transparence et le multilatéralisme. De façon concise, les Français ont donc tendance à désirer la défense d'un ordre international démocratique dans le cadre multilatéral.

 

Quelques principes simples peuvent permettre de promouvoir concrètement cette position globalement consensuelle : la sécurité par l'Etat, la légitimité par la démocratie, l'Union progressive par la régionalisation, la justice par l'implication dans le traitement des différends et dans le soutien aux organisations internationales.

 

La sécurité par l’Etat

 

Un monde chaotique existe. Si des tentatives de démarches démocratiques ou d'amélioration du bien-être peuvent y voir le jour, elles ne peuvent être durables. C'est pourquoi avant même de se poser les questions relatives au progrès, dont les principales sont l'accès aux besoins biologiques et politiques de base, il est nécessaire d'assurer la sécurité par l'Etat. C'est-à-dire de substituer au désordre un ordre imparfait qui sera ensuite progressivement amélioré par ses membres. En fait, il s'agit moins d'observer un monde chaotique à côté d'un monde organisé qu'un monde où de multiples gradations depuis l'organisation forte jusqu'au chaos avancé se succèdent, comme se côtoient, se déplacent et s'influencent les anticyclones et les dépressions dans l'atmosphère. Pour réduire les turbulences, la France peut ici conduire des actions concrètes : respecter systématiquement le principe de l'effectivité dans la reconnaissance des gouvernements plutôt que jouer la division, ne pas se préoccuper de la question du régime tant que la zone est soumise à un chaos qui rend le problème de toute façon très peu pertinent, protéger à l'ONU et dans le cadre des accords bilatéraux l'intégrité territoriale des Etats faibles internationalement reconnus y compris par des interventions urgentes sur place, et surtout financer les structures étatiques dans les zones faillies ou en forte dégradation. Sont particulièrement concernés l'Asie centrale jusqu'au Pakistan, le Caucase, le sud de la péninsule arabique, l'Afrique du Sahel aux grands lacs et à la Somalie, enfin la zone de contact entre l'Amazonie et les montagnes andines et des Guyanes, voire le Mexique. Dans ces parties du monde, il existe une priorité claire, renforcer l'Etat pour qu'il soit ensuite possible d'y créer un débat démocratique durable.

 

La légitimité par la démocratie

 

Dès lors que la Sécurité internationale et individuelle est garantie, le second cap à prendre est la défense de toutes les initiatives démocratiques, afin que les décideurs soient légitimes. L'enjeu est de taille car tant la concurrence pour les marchés et les ressources que la pression exercée par l'existence même du régime chinois pourraient nous faire perdre ce cap. Or, il est celui qui assurera notre légitimité internationale, la légitimité interne des dirigeants de chaque pays et la progression du bien-être de tous. Les dictatures sont toujours en situation de survie, et elles ont été les plus constantes perdantes de l'histoire moderne, cédant la place à la démocratie les unes après les autres. Il ne faut donc pas abandonner cet horizon.

 

Mais plutôt que d'en parler sans le pratiquer, faisons l'inverse : ne parlons plus de démocratie par esthétisme, soutenons-là sans publicité mais avec constance et efficacité. En pratique, il faut être prêt à financer chèrement des initiatives visant à renforcer le sentiment national plutôt que les appartenances tribales ou transversales (qui sapent l'Etat donc la démocratie) et soutenir les procédures de désignation ou de négociation démocratiques. Il s'agit donc de distribuer des fonds et une assistance technique à l'Etat pour qu'il se démocratise, ce qui dans un premier temps en choquera certains mais qui permettra aux élites progressistes de faire avancer leurs pions dans l'Etat.

 

A côté de quoi il est aussi fondamental de financer les initiatives de la société civile quant à la construction d'écoles, de radios et télévisions libres et d'associations civiques. On se rend compte ici que défendre la démocratie à l'étranger représente un coût financier. A côté du débat sur ce coût, une autre question se pose cependant : défendre la démocratie chez les autres, est-ce moral ? Si nous pensons que la démocratie est une aspiration universelle et un progrès objectif, devons-nous pour autant prendre non seulement le risque de braquer les populations en leur disant « que faire » mais surtout celui de ne créer à travers le monde que des démocratie imparfaites en leur disant « comment faire » ? Pour l'instant nous prenons le parti de dire oui, et c'est ce qui fonde ce paragraphe.

 

Mais il faut tout de suite souligner que le meilleur outil de promotion de la démocratie est notre propre exemplarité. Une France diplomatiquement modeste et peu intrusive mais à la démocratie exemplaire sera le meilleur argument pour entraîner le mouvement démocratique.

 

L’union progressive par la régionalisation

 

Face aux forces, politique ou non, qui traversent le monde (multinationales, mafias, phénomènes environnementaux, possibles épidémies ou en tout cas la peur généralisée qu'elles inspirent, enjeux technologiques et éthiques, …, et bien sûr toujours des guerres), à une sorte de chaos dans l'organisation, la principale solution identifiée par les acteurs politiques est l'union. Si l'union mondiale peut être un idéal, le fait est que les entités politiques durables sont une sorte de tension entre les enjeux à relever et des sphères d'identification qui forment, elles, des nations distinctes. C'est donc par la régionalisation seule que les grands enjeux peuvent être relevés sans abandonner les procédures démocratiques et l'affect des citoyens. La France, comme quelques autres pays, occupe ici une position particulière : elle a testé en partie la régionalisation (l'Union européenne), elle est tiraillée entre le désir de souveraineté juridique et le besoin de souveraineté réelle. Autrement dit, entre le retour à l'action dans le cadre strictement national ou le passage à un cadre fédéral. L'entre-deux actuellement connu par l'UE a effectivement de quoi décevoir : inefficace, il est en plus ressenti comme non démocratique. La France, si elle mène ce débat interne puis trouve des partenaires, a ici l'opportunité d'apporter un ensemble de solutions qui lui seront toutes profitables sans desservir les autres. Son objectif officiel à très long terme pourrait être l'unification progressive de l'humanité concernant la grande politique (diplomatie, défense, redistribution  des richesses et du fardeau environnemental entre les pays) sans homogénéisation culturelle (s'assurer d'une drastique non-intervention sur les questions culturelles, sinon aucun peuple ne sera prêt à mettre en commun les outils qui lui permettent de défendre son mode de vie jusqu'à la dernière extrémité).

 

La France à tout à gagner à défendre une régionalisation par cercles concentriques (pour avancer au rythme des sentiments d'identification de chacun) avec un appui permanent aux avant-gardes afin de défendre les projets ambitieux plutôt que de rassembler tout le monde autour du moins disant. Cette démarche peut être défendue sur tous les continents (Asie du sud-Est, Amériques, ...). Dans le cas précis de l'Europe, cela permet tout autant d'intégrer la Turquie et la Russie à l'espace économique européen que de créer un proto-Etat fédéral autour de 4 ou 5 pays qui puisse défendre cette fois-ci le mode de vie et les valeurs de ses citoyens. Cela permet aussi, par apprentissage chez les citoyens du nouvel Etat et par exemplarité chez les autres, de faire avancer un sentiment d'appartenance continental sans réduire l'appartenance et la culture nationale.

 

L’implication dans le traitement des différends et le soutien à la légitimité de l’ONU

 

Enfin, la diplomatie française suit depuis longtemps la défense du principe de Justice par son implication au niveau international, et cela correspond tout à fait tant à nos principes qu'à l'intérêt bien compris du pays. La justice est généralement une question interne par nature : elle doit se régler dans le cadre du débat démocratique, donc à l'intérieur de la société, la communauté internationale (si tant est qu'elle existe) n'ayant toujours pas fait société. Il est cependant des circonstances qui débordent le cadre interne car la question en jeu concerne deux ou plusieurs pays par ses causes ou par ses conséquences, ou car cela mine les principes généraux reconnus au niveau de l'ONU. Les crises régionales et les crises thématiques (commerce, propriété intellectuelle, sanitaire, …) sont l'occasion de réduire les différends, c'est-à-dire de maintenir ou revenir à un état de paix mais aussi, d'une certaine façon, de faire avancer le débat sur une situation dont l'injustice est telle qu'elle a permis à certains d'en faire un enjeu de confrontation.

 

Plus généralement, en sus de la réduction des différends, la France peut accentuer son soutien à la faible superstructure unificatrice qu'est l'ONU. Celle-ci a connu une décennie de souffrance : légitimité vacillante, principes bafoués (par des pays puissants, des pays démocratiques, des pays fondateurs, des membres du Conseil de sécurité), utilisation pour valider a posteriori des viols du droit international, … L'ONU a besoin de soutiens et la France gagnera en capacité de négociation et en légitimité à en être un comme peuvent l'être le Canada ou les pays scandinaves. En appeler systématiquement à ses résolutions, ne pas pratiquer le « deux poids deux mesures », la contribution accrue à ses moyens humains et financiers, la mise à disposition d'un franc pied-à-terre à Paris, rendre officiel que la France abandonnera la bombe atomique si l'ONU est dotée d'une armée permanente et que les autres y renoncent (comme cela était prévu à l'origine), sont autant d'interventions qui soutiendront l'idéal de justice.

 

Une seule limite doit être mise à cette démarche d'implication internationale, il s'agit des questions culturelles : l'usage du pavot traditionnel dans les Andes ou les castes en Inde sont des questions nationales dans le débat desquelles s'introduire n'aura que des effets perturbants de type raidissement. L'Inde a d'ailleurs montré que ces questions se posent tôt ou tard dans le débat intérieur. Au-delà donc de ce qui nécessite clairement une implication internationale coordonnée pour défendre la justice, laissons chaque peuple se saisir de l'Histoire à sa manière et à son rythme.

 

Défendre la francophonie

 

A ces quelque grands principes, généralement valables pour tout pays, peut être ajouté l'engagement particulier en faveur des pays francophones. Par solidarité historique mais aussi par intérêt : la France a tout à gagner à ce que les pays parlant sa langue se portent bien et soient créatifs. Surtout, je me rappelle ces plusieurs mois passés au Québec, à vivre dans ce qui semblait n'être ni mon pays ni un autre pays. Combien l'existence d'une grande zone francophone parsemée de différents modèles de société me manque.


 


[1]    Cf. http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/ministere_817/modernisation_12824/livre-blanc-sur-politique-etrangere-europeenne-france_18407/index.html?xtor=RSS-1 .

Commenter cet article