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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Malaise dans les services publics (partie 2)

Publié le 6 Février 2010 par G. Eturo in Politique

 

Dans la première partie de notre série sur les services publics, nous avons tenté de révéler les deux figures du malaise gestionnaire qui les touche aujourd’hui :

 

- d’une part, une incapacité à tracer une ligne d’horizon claire et réaliste de la part des dirigeants politiques,

- d’autre part, un discours dominant qui pousse à la modernisation sans tenir compte des principes, des valeurs et des finalités propres aux services publics.

 

La première proposition engendre un environnement de travail chaotique, où chaque gestionnaire se voit contraint d’afficher une heureuse conciliation d’objectifs contradictoires. Ainsi du directeur de l’AP-HP expliquant qu’une réduction drastique des effectifs, à hauteur de 3 000 postes environ, n’emporte pas de réduction de l’offre de service proposée, ni sur le plan quantitatif, ni sur le plan qualitatif. Cet exemple est très révélateur de ce que sont aujourd’hui de nombreux contrats d’objectifs et de moyens, à savoir une compilation d’objectifs d’amélioration sur tous les terrains, sans grande marge de manœuvre pour les gestionnaires qui contractualisent avec les représentants de l’Etat. Dès lors, les agents des services publics ont souvent le sentiment qu’on leur demande l’impossible. Confrontés à une demande sociale croissante et de plus en plus exigente, et donc obligés d’améliorer constamment leur offre de service, ils se trouvent face à des représentants de l’Etat dont le souci principal consiste à réduire les coûts de fonctionnement sans disposer, et c’est heureux pour des raisons de principe, des leviers qui sont ceux des entreprises privées (délocalisation, redéploiement de l’offre de service en sacrifiant certains segments, licenciement économique).

 

Quant à la seconde proposition, que l’on peut résumer par une valorisation du langage et des méthodes du secteur privé (entendez les grandes entreprises), nous avons dit combien les agents du service public ne pouvaient s’y retrouver, pour la raison évidente que le service public ne partage ni la philosophie (rentabilité à tout prix vs bonne gestion de l’argent public), ni la finalité (le profit vs l’intérêt général), ni même les objectifs (conquérir de nouvelles parts de marché vs appliquer du mieux possible la loi démocratique). Il devient agaçant d’entendre des gestionnaires du privé dont les entreprises n’ont pas hésité à délocaliser leur plateforme téléphonique faire la leçon à des services publics qui, bien que perfectibles, ont encore un sens du territoire et de l’intérêt général (car, pour l’heure, les plateaux téléphoniques des services publics sont encore en France). En résumé, donc, les services publics sont ringardisés et parfois stigmatisés alors même qu’en ces temps où triomphe un capitalisme mondialisé plus rapace que jamais, ils représentent non seulement les remparts d’une cohésion sociale fragilisée, mais encore les derniers restes d’un sens de l’Etat et de la nation.

 

Après l’analyse de cette contradiction difficile à vivre au quotidien, examinons à présent une autre source du malaise, qui réside dans une incompréhension grandissante entre les agents du service public et les usagers. Cela tient semble-t-il à l’usage du droit de grève, droit reconnu constitutionnellement et très utilisé par le service public, mais qui a pour effet de susciter plus de colère que de sympathie chez les usagers. Cette incompréhension, nous avons déjà pu le souligner, est attisée par des médias conservateurs qui, plutôt que d’exposer les raisons d’un conflit social dans le service public, réduisent les revendications à une « grogne » adolescente et dramatisent la situation d’usagers « pris en otage ». Ces deux formules trahissent deux convictions répandues : premièrement, les agents du service public assurés, pour la plupart, de conserver leur emploi, seraient des « privilégiés » dont on ne perçoit pas les raisons légitimes de se plaindre ; deuxièmement, si les services publics ont des problèmes, on ne voit pas bien en quoi cela concerne les usagers qui ont d’autres préoccupations, d’autres soucis. Bref, ne vous plaignez pas et cessez de perturber le mouvement établi. Où l’on voit que derrière la prétendue neutralité des médias l’idéologie n’est jamais loin. Bien sûr, cette approche par le diptyque « grogne » d’une part (pas forcément spécifique aux services publics, ce qui montre bien combien les médias dans leur majorité considèrent notre époque comme un mouvement dont toute contestation est d’avance réduite à un épiphénomène), et « prise d’otage » d’autre part, dont l’effet est de déconsidérer et discréditer la grève dans le service public, cette approche, donc, ne peut emporter notre adhésion parce qu’elle sous-entend clairement que les problèmes du service public ne concernent que ses agents et sont donc dénués de caractère politique, et parce qu’elle monte la société contre des travailleurs qui ne sont pas les privilégiés de notre époque. Ne nous y trompons pas : grogne et prise d’otage constituent un discours de conservation, qui vise à dénigrer toute contestation pour mieux assurer la continuité des politiques d’adaptation à l’ordre marchand.

 

Cependant, si les médias dans leur majorité affichent ce parti pris en jouant sur l’agacement réel des usagers, il n’en n’est pas moins vrai que la grève dans le service public heurte de plein fouet l’une des attentes majeures des Français, et qui est aussi un principe fort du service public, à savoir la continuité de son fonctionnement. Il semble difficile, à la longue, de défendre une « spécificité » des services public à la française, de vanter son idéal de servir l’intérêt général et de renforcer la cohésion territoriale, tout en n’ayant pas de scrupule à recourir à la grève, c'est-à-dire à l’interruption collective et concertée du travail. Cette contradiction incarnée par des grévistes proclamant que le service public n’est pas une organisation assimilable au monde de l’entreprise, il faut aussi être capable de la regarder en face, et d’en tirer la conclusion évidente que la défense du service public par la grève est le plus sûr moyen de ne rien changer du tout. C’est surtout prêter le flanc à la critique médiatique par « la grogne et la prise d’otage », et s’aliéner le potentiel de sympathie des usagers qui, n’en déplaise aux médiacrates, existe pourtant bel et bien. Car la grève, justement, est une importation du privé où les relations entre le capital et le travail, profondément déséquilibrée, nécessitent parfois, et encore lorsqu’on le peut car les pressions et les conséquences peuvent être terribles, de recourir à la grève. C’est une façon de dire : nous altèrerons votre course au profit tant que vous n’améliorerez pas nos conditions de travail. Dans les services publics, ce qui domine n’est pas la relation entre le capital et le travail, ce que traduit d’ailleurs le fait que les fonctionnaires sont dans une situation statutaire et réglementaire. Il est impossible de défendre une vision asymétrique et biaisée du service public car ce qui en fait sa spécificité, c’est la synthèse républicaine d’un personnel sécurisé dans son emploi mais destiné à servir l’intérêt général. En sorte qu’il n’est pas impossible que le plus sûr moyen de défaire le service public soit de revendiquer comme n’importe quel collectif de travail, en faisant la grève.

 

Nous sommes ici, dans Causeries républicaines, des défenseurs du service public, de sa spécificité et de son idéal. Mais il n’est pas sûr que la stratégie de défense soit la bonne. Trop facile à déconsidérer par la sphère médiatique, trop en contradiction avec ce qui en fait son essence, il semble que d’autres voies, d’autres leviers soient à privilégier que l’atteinte à la continuité du service public. Pétitionner, manifester, sensibiliser, le week-end et pendant les vacances, et si possible en masse, rassemblés autour d’un même idéal, voilà qui semble le chemin de la cohérence et donc de l’efficacité. Dire ce que l’on a à dire, faire connaître ses craintes et ses revendications, mais sans jamais attenter à la continuité du service public, ou alors en dernier recours, voilà une stratégie de défense du service public qui paraîtra peut-être naïf aux syndicalistes chevronnés, mais à qui nous ne manquerons pas de rappeler que, jusqu’ici, l’enchaînement des grèves n’a pas aidé la cause du service publique. A tout le moins, la stratégie de la mobilisation massive hors temps de service à l’usager aurait un double avantage évident : casser la logorrhée dépréciatrice des médias, mêler à la revendication d’intérêts professionnels la défense d’une certaine idée du service public qui non seulement ne serait pas trahie par l’action de revendication, mais favoriserait aussi l’élargissement des enjeux et l’écho qu’ils pourraient trouver auprès de la population.

 

En conclusion de cette seconde série sur le malaise dans les services publics, nous inviterons donc ses défenseurs à dépasser leurs propres contradictions pour renforcer l’efficacité de leur combat.

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