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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Ma dette en 2012

Publié le 1 Mai 2010 par G. Bloufiche in Nouvelles

 

Ses seins n’étaient ni de droite ni de gauche mais, incontestablement, celui de gauche comme celui de droite étaient capables de faire voler en éclat toute pensée politique articulée. De même, pouvais-je affirmer à ce moment précis, que ses seins, parfaitement polarisés, n’étaient pas centristes, même s’ils concentraient toute l’attention dont j’étais capable, toutes les réflexions qui naissaient dans mon esprit, toutes les actions qui y germaient. Ses seins appartenaient à un règne politique qui transcendaient les partis: je pouvais bien trianguler et amener celui de gauche vers celui de droite, celui de droite vers celui de gauche, éprouver le mariage des formes respectives, la cohabitation de la majorité et de l’opposition ;  je pouvais aussi tenter de créer les conditions pour qu’ils  se positionnent au juste milieu.  Mais tout cela ne tiendrait jamais bien longtemps car leur mouvement emportait tout sur son passage et aucune stratégie ne viendrait jamais contrecarrer la belle autonomie dont jouissaient les deux globes.

 

Et je me disais, qu’à tout prendre, les cinq minutes, les cinq heures ou les cinq jours que je passerais en compagnie de cette poitrine valaient bien les cinq prochaines années de réformes économiques et sociétales que j’allais devoir subir après l’élection de ce soir. Et ce bonheur, je le devais après tout à cet homme. Je lui en étais maintenant redevable.

 

*  *  *

 

Ma présence dans cette soirée étudiante devait surtout au hasard. L’avion qui devait me ramener chez moi avait été annulé suite à un incident mécanique et je m’étais résolu à passer le week-end sur Paris. Dans le Orlyval, j’avais croisé Antoine un vieil ami d’études,devenu cadre comme moi, qui, se souvenant d’interminable joutes oratoires  sur les sujets politiques du moment, avait cru bon de m’inviter à la soirée qu’organisait sa cousine pour le second tour des élections présidentielles.

- Il paraît que les résultats sont plus serrés que prévu, me dit Antoine.  J’ai regardé sur l’appli Elysée2012 de l’IPhone et BVA donne DSK un point devant Sarko. Ipsos les donne à égalité. Quand je pense que les médias n’ont pas le droit de parler de ces sondages, ça m’énerve. C’est vraiment très français, cette hypocrisie. Putain ! Là y faut vraiment que l’électorat de gauche se mobilise. Sinon, c’est cinq ans de plus. Putain ! Five more years! Fuck, fuck et fuck !

- Enfin, tu sais, il faudrait pas...

Comme je ne finissais pas ma phrase, restant interdit devant l’agitation franglaise de mon vieil ami, il trépigna et rajouta :

- Tu vas pouvoir voter quand même ? Une voix, ça compte, tu sais.

- Oui, bien sûr, tu sais j’avais fait une procuration, enfin au cas où.

Je préférais lui mentir. D’ailleurs, le mensonge était devenu très utile car les Présidentielles 2012 avaient donné lieu à une hystérie aux airs de tsunami : des amitiés s’effondraient, des couples se déchiraient, des enfants ne parleraient plus jamais à leurs parents. J’avais été témoin de telles scènes et  je préférais m’en tenir à une sage prudence laissant croire à mes interlocuteurs que je partageais leur avis ou, qu’à défaut, je faisais partie de l’imprécis  contingent des indécis.

- Je te demande pas pour qui tu vas voter alors! rajouta-t-il plein de malice.

- Tu peux t’en douter, non ? lui répondis-je.

Il lui semblait évident que j’étais de gauche et que j’allais donc voté DSK. Je ne voyais aucun intérêt à le détromper. Nul n’était censé savoir que j’avais changé, lui pas plus qu’un autre. Il me tapa sur l'épaule très fraternellement et nous nous quittâmes bientôt en nous souhaitant à demain.

 

*  *  *

 

Le lendemain, j’arrivais à la soirée à 18h00 en compagnie d’Antoine et je fus décontenancé de voir qu’il s’agissait d’une soirée étudiante. Cela faisait maintenant une demi décennie que je n’avais plus mis les pieds dans cet univers et je dois dire que j’en concevais un certain soulagement tant la comédie m’avait lassé.

 

Sa cousine, c’était elle, Brune. 22 ans, étudiante en deuxième année à Science Po. Elle venait d’achever ses partiels et s’apprêtait à partir à Copenhague pour son année Erasmus où elle devait mener une étude sur « le modèle danois, étude benchmarking et piste d’évolutions pour optimiser le modèle social français». Selon Brune, nous étions tellement arrogants et abstraits alors que les pays scandinaves avaient inventé des outils et des concepts réellement opérationnels. Je buvais dès lors ses paroles en regardant ses seins. Elle partageait un appartement à Belleville avec deux amies de son âge, la première, Mélanie, en licence de lettres et la seconde, Irène, en école de commerce. Je ne devais d’ailleurs pas tarder à comprendre que l’intérêt d’Antoine pour la politique était infiniment limité par rapport à celui qu’il portait à Irène.  Cela me rassura un peu sur son évolution.

 

Les trois colocataires affichaient une unité tant idéologique (une banderolle reprenait en lettres géantes le slogan DSK, pour que ça change au dessus du bar et des affiches de campagne du candidat agrémentaient la décoration étudiante chic de l’appartement) qu’esthétique. Les trois petites merveilles semblaient avoir été prélevées d’un rêve pour être installées ensemble dans une soirée où tout était à l’avenant : gens jeunes, beaux et intelligents votant DSK (toute autre option étant défendue), commentaires politiques de haute volée (souvent copiés-collés des derniers éditos du Monde) mais non dépourvus de dérision (au bout d’un moment, le cynisme affleurait avec une cible unique : le populo qui vote Sarko). Le vin était évidemment parfait et accompagnait un buffet ruralisant avec charcuterie et fromage de pays. Au bout de la soirée, la victoire promise à DSK était censée transformer l’appartement en piste de danse où la fête reprendrait les commandes après l’intermède politique des semaines précédentes.

 

Tandis que Brune continuait à vanter le modèle scandinave, je remerciais en mon for intérieur les dieux du hasard qui m’avaient conduit là. Ceux-ci avaient, qui plus est,  poussé le sens du détail très loin et avaient réchauffé cette belle journée de mai. Les effets de cette chaleur se faisaient très concrets : les fenêtres de l’appartement avaient été ouvertes et  Brune, alors que la soirée tombait sur la capitale,  ne portait qu’un minuscule débardeur DSK4EVER dont la coupe  permettait depuis ma position une plongé audacieuse et voluptueuse vers ses seins.

 

Comme Antoine et Irène flirtaient sur le minuscule balcon, Brune me prit en charge constatant non sans un certain dépit qu’Antoine, une fois de plus, délaissait ses invités et préférait «faire souffrir» Irène. Passant d'un sujet à l'autre, sans respiration, Brune m'avertit alors qu'elle souhaitait parler d'un sujet important avec moi.

- Tu sais, j’ai l’impression de vivre en vase clos. Presque la moitié du pays va voter Sarko et je ne connais pas une seule personne autour de moi qui vote pour lui. Je ne rigole pas. J’ai l’impression que la France qui vote DSK vit avec la France qui vote DSK et que la France qui vote pour Sarko vit avec la France qui vote Sarko. Ca me fait comme l’impression d’un grand vide. Comme t’es dans un autre milieu, enfin que t’es dans la vie active, je veux dire, je voudrais savoir...

 

Elle ne put pas terminer sa phrase. Quelqu’un avait allumé la télévision. Il était 19h00 et France2 était sur le point de présenter une projection du taux d’abstention. Le silence se fit quand David Pujadas annonça : « 91.3% de votants selon notre projection Ipsos/Le Monde/Dailymotion, c’est du jamais vu en France,  preuve que le pays s’est passionné d’une manière incroyable pour cette élection. Et oui ! on s’en doutait à travers les meetings, les réunions publiques, l’engouement de tout un peuple mais là c’est une confirmation. Alors, nous allons voir avec Bernard-Henri Jacquemard de l’institut Ipsos quelles premières conclusions on peut tirer de cette participation record, je le répète pour ceux qui nous rejoignent, 91.3%! alors Henri, qu’est ce qu’on peut dire à 19h04, 56 minutes avant de connaître les résultats ?».

 

*  *  *

 

Qu’aurais-je dû dire à cette charmante Brune ? La vérité est que j’étais devenu complètement étranger au sort de mon pays ou, pour être plus précis, totalement convaincu qu’aucune solution politique n’était envisageable. Pourtant je m’étais intéressé : il y a dix ans de cela, j’étais membre d’obscurs groupuscules républicains et, comme ces étudiants, j’aurais été ravi de débattre stratégie politicienne pendant toute une soirée. Las, la politique se résumait maintenant à abattre toute possibilité d’influer sur les mouvements économiques et, en parallèle, à empêcher les gens de vivre sous prétexte de leur assurer la vie la plus longue possible. Je ne pouvais plus ni boire ni fumer sans me voir imposer des messages de mort ; je ne pouvais plus prendre mon deux-roues sans être arnachés de la tête au pied d’équipements onéreux pour m’éviter la mort au prochain virage ; je ne pouvais même plus pénétrer dans mon bureau sans qu’une affiche ne me rappelle à l’ordre sur les dangers du burn-out ou du harcèlement moral ;  on me demandait même avec insistance de ne plus serrer la main de mes collègues - les embrassades étant fermement proscrites par les chartes de bonne conduite - pour leur éviter toute contamination par le virus du moment. Et au fur et à mesure que je m’éloignais de la politique, ma tolérance allait s’amoindrissant pour toutes les directives et lois qui, pour mon plus grand  bien,  pour mon bonheur, pourissaient en fait ma vie.

 

Il est évident que dans de telles dispositions, les derniers  mois avaient été particulièrement pénibles. Moi qui souhaitais rester étranger au tumulte, j’étais sommé de participer, de mobiliser, de tracter, de pétitionner, de bloguer sans parler des meetings, des portes-à-portes ou de l’animation des réseaux sociaux sur Internet. L’abstentionniste était devenu l’Ennemi Absolu et, en bons convertis, les citoyens qui n’avaient jamais voté ces dix dernières années devenaient les plus virulents.

 

J’aurais pu, bien sûr,  expliquer tout cela à Brune. Il n’était pas exclu qu’elle  comprenne. Mais je préférais, une fois encore, m’en tenir à ma position officielle, du moins celle que je développais dans les cénacles de gauche. J’étais certes un strausskahnien du lendemain mais j’étais bien résolu à débarrasser la France de la vermine sarkozyste.  Elle sembla satisfaite de ma réponse, se contentant de glisser non sans morgue : « Tu sais qu’je suis une strausskahnienne de la veille mais bon je te pardonne.» Moi aussi, poitrine aidant, j’étais prêt ce soir à tout lui pardonner.

 

*  *  *

 

Je ne sais pas pourquoi mais elle continuait à s’intéresser à moi et sa poitrine et elle restaient  curieusement à mes côtés, accompagnant une conversation badine que j’avais réussi à éloigner de la politique.  Les derniers mois m’avaient appris qu’un seul sujet ou presque était susceptible de maintenir une personne hors du champ politique: elle-même. Le nombril était donc le dernier concurrent en lice face à Sarkozy et DSK. C’est pourquoi, je m’employais à être le biographe de Brune, ne délaissant aucun sujet depuis la famille jusqu’aux amours sur lesquels Brune resta cependant assez énigmatique.

 

A intervalle régulier, les amis de Brune nous interrompaient pour solliciter son avis sur le plan de soirée après la victoire de DSK, puisque telle semblait être la tendance qui se dessinait sur chez les forumeurs du web qui citaient des sources approximatives, type RG ou blogs albanais. Pudiquement, France2 montraient les sièges de campagne des deux principaux candidats glosant sur «l’humeur enjouée des militantes et militants» au Bateau-Mouche, le siège de DSK, tandis qu’un journaliste décrivait, à grand renfort d’euphémismes, l’humeur «tendue» des sympathisants sarkozystes sur la Péniche.

 

Je crus bon de rappeler à mes jeunes camarades, qui se moquaient du décorum désuet des soirées électorales, que le spectacle pouvait en valoir la peine mais qu’Internet avait grandement gâché cette belle mise en scène.

- L’annonce des résultats à 20h00, ça s’était quelque chose. Quelle belle dramaturgie qu’un peuple qui apprend le nom de son Président au même moment !

- Arrête tes conneries, me dit Antoine qui repassait se  servir un verre,  c’est complètement ringard  et puis c’est  dangereux pour la démocratie. Rappelle-toi du 21 avril ! Y’aurait pas eu Le Pen au second tour avec Internet !

- Mais on a quand même bien rigolé avec le 21 avril ! Répliquai-je du tac au tac. L’audience resta interdite avant que Brune ne se mette à rire, validant pour les autres  la thèse de l’humour au second degré.

- Mais je suis sérieux, ajoutai-je. Et le rire de Brune repartit de plus belle  aussitôt suivi par le choeur strausskahnien. Elle en profita pour poser sa main sur mon épaule un peu plus longtemps que nécessaire tandis que la pointe de  son pouce dessinait sur mon biceps une caresse circulaire émouvante.

 

Brandissant son I-Phone de septième génération, Mélanie, la colocatrice, vint alors annoncer qu’un groupe se formait pour aller à Bastille où un concert géant réunissant Goldman, Cali, Diam’s et Bénabar était annoncé pour célébrer la fin du sarkozysme. Dans un grand ricanement, Mélanie se gaussa du concert organisé par la droite place de la Nation où se succédaient  des humoristes et des chanteurs  has-been qui tentaient de ranimer la foule sarkozyste défaite. Et Brune et Mélanie considérèrent avec un orgueil certain la supériorité des goûts musicaux de gauche. Il me sembla inutile de les contredire tant leur dédain était vertigineux.

- Tu viens, me demanda Brune.

- Où tu iras, j’irai.

 

*  *  *

 

Cela n’avait pas été une bonne idée de quitter le confortable appartement de Belleville pour se rendre à pied à Bastille. Nous avions rapidement été pris dans la foule immense qui convergeait vers la place révolutionnaire encadrée pour sa sécurité  par deux rangées de CRS.  Cela ajoutait à la ferveur progressiste un soupçon d’héroïsme comme si Sarkozy, converti au fascisme, était prêt à laisser la police tirer sur le peuple pour garder le pouvoir. Mais le peuple de gauche continuait à avancer, rien ne l’empêcherait d’aller écouter Bénabar et DSK.

 

Je trouvais dans cette situation de substantiels avantages : nous nous étions rapidement retrouvés pressés les uns contre les autres, ce qui avait eu pour effet immédiat de me rapprocher de la poitrine de Brune que, le plus naturellement du monde, je frôlais de temps à autre, ce dont elle ne s’offusquait d’ailleurs guère.

 

Peu avant 20h00, voyant pertinemment que nous n’arriverions pas jusqu’à Bastille avant l’heure fatidique, le petit groupe se résolut à rentrer dans une brasserie du boulevard Richard Lenoir qui annonçait, à la place des matchs de football habituels, la soirée électorale sur grand écran !!! . Nous avions à peine eu le temps de commander des bières quand David Pujadas commença à égrenner le compte à rebours : « dix, neuf, huit, sept (Brune s’agrippa à ma manche), six, cinq (serrant mon biceps entre ses mains animales), quatre, trois, deux (elle serra  fort, très fort) , un, zéro (elle arrêta de respirer et étouffa un cri d’attente, une promesse de jouissance), Mesdames, Messieurs, je vous laisse découvrir le visage du prochain Président de la République...»

 

*  *  *

 

C’est peu dire que les six mois précédant ce beau soir de mai avaient été intolérables. J’avais sérieusement songé à m’expatrier non pas comme évadé fiscal mais comme évadé politique. La sombre farce avait commencé lorsque Domenech avait annoncé le soir de l’élimination de la France de la Coupe du monde 2010 qu’il abandonnait le football pour se consacrer à la politique avec pour ambition de se présenter aux Présidentielles. A sa suite, émergèrent des candidatures toutes aussi saugrenues les unes que les autres : beaucoup d’humoristes évidemment (Jamel Debouze, Guy Bedos et bien sûr Dieudonné), des acteurs aussi (Alain Delon et Emmanuelle Béart) et même des chanteurs (Kool Shen de NTM et Francis Cabrel) et des animateurs télé (Ardisson et Sébastien) firent acte de candidature pour «réveiller les consciences». Et bientôt, ce fut toute une foule d’anonymes qui se déclara (une maman, un handicapé, une défenseure des animaux, une classe de CE2 de Vitry, un groupement de soutien aux AMAP sans oublier un adepte  du vol yogique). La fonction présidentielle dépréciée, tout le monde et bientôt n’importe qui se sentaient l’étoffe d’un locataire de l’Elysée.

 

Le premier acte de la farce prenant fin, les hommes politiques reprirent la main sur le débat présidentiel. Villepin, mis hors-jeu par sa condamnation en appel dans le second procès Clearstream, s’exila de manière symbolique à Sainte-Hélène (où il attend toujours qu’on vienne le chercher - chacun son île de Ré après tout). Dans la foulée,  Sarkozy annonça sa candidature mettant fin, selon les commentateurs, à un «insupportable suspense». La droite, qu’on annonçait quelques mois auparavant dispersée et frondeuse fit masse derrière le Président, Coppé, Fillon, Bertrand et Hortefeux multipliant les flagorneries pour se placer dans le sillage présidentiel pour 2017. Seule ombre au tableau: les rumeurs de divorce présidentiel enflèrent malgré le plan de communication lancé par le staff de Sarkozy qui culmina avec l’annonce, immédiatement démentie, de l’adoption par Carla et Nicolas d’un bébé d’origine sierra-léonaise.

 

Bayrou, quant à lui, constatant que les intentions de vote en sa faveur stagnaient à 5%, tenta un rapprochement avec Ségolène Royal, ce qui donna l’occasion à Frédéric Lefèvre de railler «le bègue et la bête» (prix de l’humour politique en 2011). Mais l’insondable Royal, malgré des sondages prometteurs, renonça bientôt à la présidence  et, dans un dernier discours mystérieux, annonça : «France, comme je t’aime, je m’éloigne ; peuple français, je reste à tes côtés loin d’ici». Puis elle disparut complètement (à ce jour, on ne trouve cependant plus quiconque qui la cherche).

Le renoncement de Royal n’empêcha pas les socialistes de s’entredéchirer lors des primaires dites ouvertes remportée d’une courte tête par Martine Aubry devant, entre autres, Valls, Peillon, Moscovici, Fabius, Hollande, Collomp, Guérini... La maire de Lille avait été portée par une incroyable vague médiatique, tous les journaux, jusqu’au Figaro, vantant la dame des 35 heures qui avait si bien su faire son aggiornamiento réformiste lors de la réforme des retraites de 2010. Mais la vague médiatique n’accoucha que de vaguelettes et, sondages calamiteux à l’appui, Aubry dut bientôt renoncer juste avant que l’affaire dite du «bourrage de Lille», la fraude électorale massive en sa faveur lors des primaires, ne finisse de la disqualifier. 

La déconfiture de Aubry laissait le champ libre à DSK qui démissionna immédiatement du FMI , fut accueilli par une immense foule (composée presque exclusivement de journalistes) en liesse à l’aéroport Charles de Gaulle et alla annoncer sa candidature au Grand Jounal de Canal plus. Les élections avaient lieu 6 mois plus tard et le peuple de gauche reprenait confiance. Les porte-flingues de la droite ne manquèrent pas de prêter quotidiennement une nouvelle maîtresse à DSK mais les débats sous la ceinture ne firent que renforcer le prestige de l’ancien professeur d’économie. Cela permettait dans le même temps d’oublier que, de gauche, DSK n’avait que l’étiquette et que, pour l’essentiel, il portait les mêmes réformes que Sarkozy. DSK réussit même à rallier Cohn-Bendit trop heureux de scier la branche sur laquelle Mamère puis Duflot avaient essayé de s’asseoir. L’écologie était soluble dans le marché version DSK moyennant quelques compromis sociétaux comme le mariage gay ou l’introduction d’un cours de développement durable dès le collège et d’un permis vert en classe primaire dont l’obtention réclamait l’accomplissement d’une bonne action en faveur de la nature.

 

Au soir du premier tour, DSK était largement en tête avec 38% des voix devant Sarkozy qui, avec 33% était donné perdant en cas de report incomplet des voix du Front national représenté par Marine Le Pen qui obtenait 12% et de Bruno Golnish dont le FNA (Front National Authentique) obtenait 4%. Le Front de gauche porté par Mélenchon réussissait une belle poussée avec 8% des voix tandis que le NPA achevait sa course avec 3%. Raymond Domenech avec 0.2% des voix terminait à égalité presque parfaite avec le POI de Josette Schivardi.

 

*  *  *

 

«Mesdames, Messieurs, je vous laisse découvrir le visage du prochain Président de la République.»

 

A peine, David Pujadas eut-il terminé sa phrase que le  sourire narquois de Sarkozy envahit l’écran géant de la brasserie du boulevard Lenoir et toisa l’auditoire qui fut parcouru d’un immense effroi auquel succéda un cri de terreur comme si l’image du diable s’était instillé dans leurs âmes.

 

Immédiatement, David Pujadas invita les téléspectateurs à «la plus grande prudence, il y a, Mesdames et messieurs, moins d’un point d’écart entre les deux candidats, tout peut encore changer dans les heures qui viennent, mais, pour l’instant, et c’est une immense surprise, Nicolas Sarkozy battrait d’un souffle Dominique Strauss-Kahn et serait réélu Président de la République...». A côté de moi, Brune s’effondra et se désintéressa de ma personne quelques secondes pour communier dans la douleur avec ses amis tandis que je contemplais le tableau avec une indifférence amusée songeant déjà à la manière dont je pourrais profiter de la déconfiture strauss-kahnienne. Vue de ma position étrangère, une victoire de DSK aurait sonné le glas de ma belle conquête élyséenne - Brune aurait vécu une nuit de transe sur la place de la Bastille guettant l’arrivée de l’idole ; elle m’aurait vite oublié et, moi-même, je n’aurais pu supporter la liesse de gauche. A la limite, j’aurais pu espérer qu’à la fin de la nuit, elle s’effondre dans mes bras, ivre morte et consomme rapidement l’acte en s’imaginant une étreinte avec l’homme du moment. Non, vraiment, cette défaite était une bénédiction ! Elle ne changerait sans doute strictement rien à ce qui pourrait advenir à la France ces cinq prochaines années et elle maximisait mes chances d’arriver à mes fins.

 

*  *  *

 

Mais pour le moment encore, elle ne rentrait pas. Ses camarades et elle, frappés de stupéfaction,  enchaînaient  des commentaires rarement achevés. Ils parlaient de «coup de massue», de «génération sacrifiée». Beaucoup évoquaient des «manipulations», disaient qu’« il n’était pas possible que les instituts de sondage se soient trompés à ce point là». Les plus radicaux observaient qu’il était certain que des «magouilles électorales» expliquaient ce résultat. Assez rapidement, la thèse fit l’unanimité : on allait passer d’un fascisme rampant à une dictature larvée après ce coup d’Etat électoral ! La conclusion s’imposait : «il faut quitter la France». Cela tombait d’ailleurs plutôt bien car la plupart d’entre eux avaient déjà planifié cet exode, notamment grâce au programme Erasmus.

 

Vers 21h00, Strauss Kahn  apparut à l’écran sur un fond rouge maculé d’un immense tag «2012 : J’Kiffe avec DSK ». Les hurlements fanatiques dans la brasserie du boulevard Lenoir firent immédiatement écho aux cris hystériques au siège de campagne du candidatt socialiste. DSK, dont les traits trahissaient une désolation contrôlée, annonça sans ambage, d’une voix pleine d’un abattement maîtrisé qu’il fallait maintenant reconnaître la défaite : «C’est un rêve qui passe, et comme à chaque fois qu’un rêve se brise, on est tenté par les larmes, d’abord, la révolte ensuite, le désengagement pour finir (respiration dramatique). Mais je voulais vous dire que, pendant cette campagne électorale, j’ai senti le coeur du peuple France battre très fort d’un espoir sans limite, j’ai entendu la voix du peuple France crier sa volonté de vivre ensemble, j’ai vu le corps du peuple France désirer un avenir meilleur pour ses enfants. Cette vague, je ne veux pas la laisser mourrir. Je veux que cet élan vive avec vous, grandisse avec vous, et finisse par nous porter vers la victoire (l’engouement fait place à la gravité). Je voulais féliciter Nicolas Sarkozy (quelques sifflets que DSK fait taire d’un geste circulaire de la main) et lui dire que le résultat de ce soir l’engageait à rassembler les Français. La France, l’Europe et le monde entier sont ce soir témoins de cet engagement (un regard circulaire puis il plie son discours devant lui et le range dans la poche intérieure de sa veste de costume bleu marine. Il fait signe à une personne hors champ et quitte le cadre) ».

 

*  *  *

 

Le discours sonna la fin des festivités. Curieusement, alors qu’ils s’accordaient il y a quelques minutes sur la promptitude qu’aurait maintenant le fascisme à s’abattre sur l’Hexagone, les amis de Brune décidèrent, pour la plupart, de continuer la soirée comme si de rien n’était. Certains allèrent, comme tous les autres soirs, boire un verre et danser dans un établissement de nuit tout proche du boulevard. Des couples annoncèrent qu’ils allaient bientôt rentrer et, d’après les regards entendus des convives, je compris que c’est exactement ce que faisaient ces couples habituellement. Ils s’étaient un instant fait peur, imaginé résistants face à l’ennemi totalitaire puis avaient convenu qu’il était temps de danser ou de rentrer chez eux.

 

Il fallait reconnaître à Brune une particularité : elle était toujours authentiquement accablée. Cette sincérité totale, cette capacité d’abandon, je les avais déjà vu chez certaines filles et, je dois avouer, que, quelle qu’en soit la cause,  j’étais sensible à cette qualité si contraire à la distance que je mettais entre moi et tout objet susceptible de m’atteindre.  

A partir de ce moment, nous restâmes tous deux à l’écart du groupe qui s’égayait progressivement aux quatre coins de la capitale. Je compris bientôt qu’elle avait investi dans la Présidentielle 2012 bien plus que des idées politiques. Comme souvent - et je trouve désolant de voir à quel point cette ficelle psychanalitique est vérifiée - elle avait trouvé dans cette lutte une façon de se rebeller contre son père, avocat d’affaire qui, me dit-elle avec dégoût, «était un proche de proches de Sarkozy». Pour ne rien arranger, son ex l’avait trompée avec «une connasse des jeunesses sarkozystes», ainsi qu’elle appelait les inoffensifs jeunes populaires.

 

Puis, elle finit par m’avouer: « je suis une artiste avant tout». Je n’osai pas lui dire que telle était la conviction d’un nombre de bureaucrates, cadres et employés bien supérieur à ce que le monde a compté d’artistes depuis la Création.

- Tu sais, comment c’est arrivé moi et DSK ? C’est un soir où je prenais des photographies dans un meeting de DSK - j’ai fait les meetings de tous les candidats en fait - sauf Le Pen bien sûr! Enfin, sur le coup, j’avais été touchée par l’engouement, par la ferveur des militant, cette espèce de densité charnelle pas possible. Mais tout ça m’est apparu comme évident quand j’ai retravaillé les photos sur mon Mac: j’ai vu des regards incroyables ; j’ai vu des corps en apesanteur. A un moment, il y avait une photo de moi - une espèce d’autoportrait quoi -, et tu sais ce que j’ai vu ?

- Une convertie ? hasardai-je,  jeune et belle certes mais quand même une convertie au mouvement de pensée dominant.

- Arrête ! répondit-elle, non, c'est plus triste que ça, j'ai vu une pauvre fille de science po enfermée derrière des frontières, derrière des certitudes. Et, là, devant l’écran,  j’ai décidé de vivre !

 

Et pour vivre, me dis-je, il fallait bien finir par baiser. J’affichai donc un grand sourire qu’elle dut prendre pour une approbation. Je luis pris la main sous la table et la façon dont elle la reçut valida par avance toutes mes attentes.

 

Un peu plus tard, nous profitâmes du départ d’Antoine et Irène pour nous joindre à eux. Vers minuit, nous étions arrivés dans l’appartement de Belleville où les vestiges de la campagne de Strauss-Kahn nous rappelèrent pendant un instant l’état d’innocence du début de soirée. Les filles étaient partis  nous chercher un whisky et , devant la scène, Antoine me glissa : «on dirait une installation d’art contemporain, un truc sur la Chute...». Dubitatif, je lui répondis : «non, pour moi, c’est surtout une merveille d’humour au second degré. Mais les contemporains ne peuvent pas encore comprendre. » Brune et Irène revinrent avec une bouteille de Jack Daniel’s.

- Pour oublier, me dit Brune en me tendant un verre.

- Pour passer à la suite, lui répondis-je.

 

*  *  *

 

Ses seins n’étaient ni de droite ni de gauche mais, incontestablement, celui de gauche comme celui de droite étaient capables de faire voler en éclat toute pensée politique articulée. De même, pouvais-je affirmer à ce moment précis, que ses seins, parfaitement polarisés, n’étaient pas centristes, même s’ils concentraient toute l’attention dont j’étais capable, toutes les réflexions qui naissaient dans mon esprit, toutes les actions qui y germaient. Ses seins appartenaient à un règne politique qui transcendaient les partis: je pouvais bien trianguler et amener celui de gauche vers celui de droite, celui de droite vers celui de gauche, éprouver le mariage des formes respectives, la cohabitation de la majorité et de l’opposition ;  je pouvais aussi tenter de créer les conditions pour qu’ils  se positionnent au juste milieu.  Mais tout cela ne tiendrait jamais bien longtemps car leur mouvement emportait tout sur son passage et aucune stratégie ne viendrait jamais contrecarrer la belle autonomie dont jouissaient les deux globes.

 

Il était temps de payer ma dette.

 

Alors que nous en terminions, j’étais plongé dans une sorte  d’hypnose extatique où une partie de mon esprit en était à comparer les seins de Brune à des objets politiques tandis que l’autre, tout entière acquise à la cause charnelle, ne résonnaient que de plaisir sexuel. Aucune des deux tentations ne prenant le meilleur sur l’autre, j’étais encore décontenancé quand, dans la pénombre de la chambre, le superbe corps de Brune, enveloppé dans un drap blanc, s’approcha de moi pour apporter deux verres et la bouteille de whisky. 

 

Il était temps de payer ma dette.

 

- Je n’ai pas tout perdu, me dit-elle, confirmant, à mon grand agacement qu’elle aussi avait été incapable de vivre ce moment pour ce qu’il était en dehors de toute considération politique.

- Et bien quant à moi, je peux te le dire maintenant, j’ai tout gagné.

Je laissai la phrase faire son effet, s’instiller en elle, diffuser son venin avant  de lui lancer à la figure : « Tu viens de baiser un sarkozyste».

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David CABAS 24/05/2010 04:57





Comme l'a dit Jacques Généreux l'esprit de Munich régnait sur Bruxelles, la nuit du 9 et 10 mai 2010, les responsables politiques européens avaient le choix entre le déshonneur et la guerre !
Ils ont choisit le déshonneur et ils auront la guerre !


Alors qu'il pouvait déclarer la guerre au intérêt financier, à la finance folle, à la spéculation! Ils ont choisi l'austérité pour rembourser un dette injuste !


Vous voulez connaitre le rôle des établissements bancaires et financier dans la crise financière alors rejoins moi mon groupe http://www.facebook.com/group.php?gid=104166076293247&ref=ts


Non à la soumission au chantage des intérêts financiers


David CABAS
http://www.davidcabas.fr





rodolphe et mathilde 04/05/2010 19:10



Elle est géniale ta nouvelle ! On en reparlera en vélo !