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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Les partis sont la mort de l'esprit démocratique

Publié le 15 Septembre 2011 par M. Aurouet in Politique

La démocratie représentative est fondée sur l'élection. Même basées sur un corpus électoral universel et de nombreux candidats éligibles, avec une offre politique extrêmement libre, nos démocraties sont très visiblement malades. Cette maladie présente de nombreux symptômes, dont le taux d'abstention, l'importance des partis contestataires capitalisant sur leur fonction tribunitienne, l'absence de confiance envers la classe politique et le retour des instincts de replis identitaires divers. La maladie de notre démocratie connaît plusieurs causes. Sont ainsi régulièrement rappelés les problèmes de la médiatisation menant à la démocratie d'opinion, de la barrière financière à l'entrée, du sentiment d'impuissance des citoyens vis-à-vis des gouvernants ou des gouvernants vis-à-vis des acteurs économiques majeurs, de la professionnalisation de la politique ou du règne des partis. C'est sur ce dernier point que nous souhaitons nous arrêter quelques instants, afin de souligner à quel point la partitocratie, fruit naturel de l'élection quelles que soient les modalités de celle-ci, est un rouage essentiel de la réduction de la démocratie à un régime échappant pour l'essentiel à sa base théorique que sont les citoyens. Non seulement les partis réduisent l'horizon des possibles pour les citoyens, mais en plus ils tiennent la bride à leurs représentants de telle façon que les élus eux-mêmes ne sont pas au centre des décisions. Tant que le système est électif, seuls quelques grands féodaux pèsent réellement sur la vie publique.

 

1. Les citoyens pris en otage par les partis

 

1.1  La pétrification des idées

 

La vie en société pose en permanence une foule de questions à ses membres, sur une grande diversité de sujets. Sur chacune de ces questions, le citoyen doit se faire une opinion, peser le pour et le contre, vérifier que sa position sur une thématique n'est pas absolument incohérente avec sa vision générale de la vie et les autres opinions qui la composent. A cela, les partis offrent une réponse pratique : ils se posent la question à la place des citoyens, en discutent en interne entre adhérents et fournissent ensuite un point de vue unifié tout à fait cohérent avec la doctrine d'ensemble du parti. Ce faisant, le parti remplit une fonction utile de facilité mais finalement nuisible. Grâce à lui, le citoyen a moins besoin de réfléchir et possède une grille de lecture et d'opinions pré-machée et cohérente. Mais ce confort de la simplicité pousse déjà le citoyen vers une forme de démission de la chose publique. De plus le confort de la simplicité implique l'inconfort latent du manque de liberté. Enfin, et surtout, la doctrine cohérente d'un parti est rarement conforme à la façon qu'à chaque citoyen de voir la vie, même s'il se sent proche d'un parti. Il existe une grande diversité de visions cohérentes de la vie individuelle et en société. En fait, suivre l'offre intellectuelle d'un parti revient souvent à refuser de faire preuve d'imagination et de conviction, et pour ceux qui en font preuve à se couper un bras à chaque élection. A la diversité des idées fait place un spectre de trois ou quatre grandes doctrines qui repoussent ou ont une tendance naturelle à repousser ceux qui pensent au-delà des murs en les traitant de mous (quand on est un pont entre deux doctrines) ou de marginaux (quand le point de vue n'est représenté par aucune doctrine du moment). Finalement les partis pensent et les citoyens sont poussés à s'y conformer.

 

1.2. La réduction de l'offre politique

 

La réduction de l'offre intellectuelle à quelques doctrines se double d'une réduction de l'offre politique concrète, c'est-à-dire des partis et candidats entre lesquels l'électeur peut choisir. Certes tout un chacun peut se présenter, ou presque. Pourtant, depuis des décennies, ce sont les mêmes partis, les mêmes classes sociales, les mêmes parcours éducatifs qui se suivent sur les bancs des assemblées et dans les sièges exécutifs. Cela s'explique en grande partie par les barrières élevées par les partis. Tout d'abord un candidat non soutenu par un parti n'a quasiment aucune chance d'être élu. De plus, ce soutien doit être concrétisé par un positionnement sur les listes candidates à un niveau éligibles (ou par un nombre de signatures des élus suffisantes pour la présidentielle). Celui qui, partant de ce principe, souhaiterait constituer son propre parti se rendrait vite compte que des ressources financières et médiatiques sont nécessaires pour réellement arriver jusqu'aux yeux et aux oreilles de l'électeur, ce qui constitue une prime aux partis existant de longue date, sans parler de la limite des 5%. Ceux qui pensent progresser à l'intérieur d'un parti existant se rendront compte, eux, que leur militantisme est d'un faible poids pour emporter la conviction des personnes qui comptent dans le parti. Mieux vaut venir avec un bagage socio-culturel vendeur (études en grandes écoles, réseau diversifié, notabilité locale ou télévisuelle et/ou poids économique et financier) si l'on espère accéder à un niveau éligible dans un parti puisqu'il s'agit d'être coopté par des semblables. Cet ensemble de facteurs réduit l'offre politique à un groupe relativement limité de personnes trustant les candidatures à chaque élection. Même si le cumul des mandats était enfin interdit, la répétition des profils identiques n'en serait pas réduite, seulement celle des visages (peut-être pas même celle des noms de famille). En étant autant dépouillé à l'avance, le vote en devient un geste sans poids aux yeux de bien des citoyens, qui en conséquence s'abstiennent ou protestent aux extrêmes.

 

Cette réduction de la démocratie à un jeu de procédures canalisées au point de sembler truquées, ou en tout cas sans pouvoir de décision majeur, ne concerne d'ailleurs pas que le citoyen pensant ou le citoyen électeur. Les élus eux-mêmes sont enserrés dans ce système de renvois d'ascenseurs et de contrainte de carrière qui s'appelle le parti.

 

2. La dictature des partis

 

2.1. La discipline partisane

 

Mal élu (en % du nombre d'électeurs, et non de votants), élu pour de mauvaises raisons (sur quelques sujets majeurs dictés par une doctrine qui est celle du parti et non de l'électeur), pas forcément compétent (simplement placé en position éligible par le parti), le représentant est en plus un impuissant sommé d'obéir. En effet, s'il débat en assemblée (qu'il s'agisse du niveau national ou d'un niveau local) c'est pour le panache, le décorum et le plaisir, mais le sens du vote lui-même est soumis à la décision du parti via la fameuse « discipline partisane ». Celle-ci a une finalité utile, s'assurer qu'une majorité numérique aux élections s'ensuive d'une réelle capacité à emporter la majorité aux votes à l'assemblée. Elle a cependant un inconvénient majeur : il ne sert à rien d'avoir une centaine de cerveaux sur les bancs, puisqu'il ce sont les votes qui comptent. L'élu est donc réduit à une main qui vote. C'est d'ailleurs pour cela qu'un élu tournant la clé pour ses collègues est tout aussi efficace malgré l'absurdité de la manœuvre en démocratie. C'est fort regrettable, car à défaut de laisser s'exprimer la diversité des idées des citoyens, canalisées par la doctrine officielle, le parti pourrait au moins laisser s'exprimer celles des élus, censés être payés pour porter la voix des représentés et non de la structure de pouvoir. Mais cette discipline partisane est rendue d'autant plus incontournable, vitale pour chaque parti, qu'il faut tenir les rôles de l'opposition et du parti majoritaire.

 

2.2. Deux pratiques qui tuent la démocratie : le « fait majoritaire » et le jeu du « je m'oppose »

 

La discipline partisane semble nécessaire à chaque parti car elle est très payante du point de vue de l'efficacité, même si elle réduit lentement la portée du régime démocratique pour sa base. D'une part le parti ayant obtenu la majorité dans une assemblée doit profiter du fait majoritaire, qui permet de tenir tous les leviers du pouvoirs et de l'emporter lors du vote sur chaque question qui se pose à la collectivité, à condition de forcer les élus à se serrer les coudes lors des votes. Ainsi, pendant la durée d'une mandature, ce parti est inamovible et sans limite. L'opposition parle mais est anecdotique dans les faits. Seuls d'autres pouvoirs, comme le judiciaire semblent disposer d’un autre niveau de décision (par exemple l'Etat si l'on parle d'une assemblée régionale). Mais nous savons depuis longtemps qu'en France le judiciaire n'est pas un pouvoir, à peine même mérite-t-il la désignation d'« autorité » par les plus optimistes.

 

Face au fait majoritaire, bien peu conforme au jeu des pouvoirs et contre-pouvoirs, les partis d'opposition ne pouvant espérer marquer des points en emportant la décision sur quelque décision que ce soit en assemblée, en sont réduit à jouer le plus stupidement possible au « jeu de l'opposition ». Quoi que dise la majorité, aussi intelligentes que puissent être certaines décisions, même rares, il n'est d'autre moyen d'exister que de dire non et de le faire savoir. Ainsi, non seulement l'élu ne vote pas par rapport aux convictions des électeurs, ni par rapport à ses propres convictions, mais en plus il ne vote pas par rapport aux convictions passées du parti, par rapport à la doctrine officielle. Il vote par rapport aux annonces du parti majoritaire, il doit faire barrage à tout projet, souligner que le diagnostic du parti au pouvoir est mauvais, que sa solution est inepte, ou au moins que les arrière-pensées de celle-ci doivent au moins motiver d'y faire barrage tant que c'est le parti au pouvoir qui la soutient.

 

Ainsi est-il certain que les décisions prises en assemblées, que la nature des questions qui y sont abordées et que les raisons qui mènent à leur réponse n'ont pas grand chose à voir avec le point de vue des électeurs lors du vote. C'est d'ailleurs en partie pour cela que les sondages existent, pour essayer d'articuler une logique entre la base et le sommet. Mais il ne s'agit que d'un habillage, pour des raisons simples : un sondage est commandité (et donc influencé par le commanditaire), la question est posée d'une certaine façon (et donc biaisée à souhait par les communicants), il intervient dans un contexte que nous pourrions intituler de « à chaud » (et donc plus en rapport avec un sentiment immédiat qu'avec la réflexion précédent une élection ou une discussion privée), et de toute façon il importe moins que la décision du parti en vue des élections prochaines.

 

Une solution existe pour faire réellement remonter les opinions diverses issues des diverses couches de la société et les faire se rencontrer dans un débat public non biaisé par la conservation du pouvoir : mettre fin à l'élection pour la désignation des assemblées, procédure élitiste trop bien maîtrisée comme le montre l'existence des spécialiste du découpage électoral, et la remplacer par le tirage au sort ou au moins faire exister à côté des assemblées partisanes des assemblées de personnes tirées au sort, réellement représentatives du corps social.

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Jim Raina 17/09/2011 13:27



Mes félicitations pour cet article très clair et très bien structuré.


D'un point de vue théorique, je n'ai qu'une remarque. Le tirage au sort seul me gêne car il élimine la notion de choix. Par contre il a l'immense avantage de mettre fin au régime absolu des
partis auquel nous avons abouti, dont vous précisez les nombreuses tares au regard du prinicpe démocratique de base, le contrôle par les citoyens de leurs destinées. Par contre, je ne vois
effectivement pas d'autre solution que l'introduction du tirage au sort à un moment donné et pertinent dans le processus électif pour retrouver un peu de diversité politique, atteindre une
amélioration de la responsabilisation et de l'engagement citoyen, et tout simplement retrouver dans les insitutions autre chose que des représentants de partis et non de citoyens.


D'un point de vue pratique, le hic. Il nous faudrait une poignée d'hommes de grande valeur morale et démocratique et dégagés de toutes partisaneries, ayant tiré un trait sur les récitations
habituelles de nombre de républicains sur les notions de souveraineté et de représentativité, et que cette poignée d'hommes et femmes puissent accéder à la possibilité d'engager ce genre de
changement.
Changement de philosophie politique, structurel du point de vue institutionnel, que tous les partis et quasiment tous les soi disant "désireurs" de Constituantes que je connais s'acharneraient à
contrer pour des raisons d'idéologie "républicaine" figée ou tout simplement des raisons démocratiquement malsaines.