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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Le protectionnisme européen, impossible nécessité ?

Publié le 14 Novembre 2009 par G. Eturo in Politique

 

     Depuis au moins la chute du mur de Berlin, les nations occidentales, et l’Europe au premier rang, se sont lancées dans une fuite en avant libre-échangiste. Historiquement pourtant, il n’existe aucun lien évident entre libre-échange et développement économique. Ainsi que le souligne Paul Bairoch dans Mythes et paradoxes de l’histoire économique, « la vérité est que le libre-échange est l’exception et le protectionnisme la règle ». Démontant l’idée bien ancrée que le 19ème siècle fut un âge d’or du libre-échangisme, il rappelle « qu’entre 1815 et 1913, dans le monde, seule l’Europe connut une période de vraie libéralisme sur, en moyenne, 1/5ème de la période ». Attribuer au libre-échange le moteur du développement économique des nations d’Europe ou issues d’elles est donc tout simplement faux. Bien au contraire, nous explique Paul Bairoch, c’est à l’abri de protections tarifaires que ce développement fut assuré. Cela ouvre aussi à la compréhension qu’à rebours de la vulgate dominante, « c’est plus la croissance économique qui est le moteur du commerce que l’inverse ». D’où le constat, a priori perturbant, que « le protectionnisme peut coïncider avec l’expansion commerciale ». Les faits sont têtus, dit-on souvent avec vérité, et pourtant, cela n’empêche pas qu’aujourd’hui, le commerce international soit toujours présenté comme la poule aux œufs d’or du développement économique.

Mais il nous faut aller plus loin. Le recours au protectionnisme ne se limitait pas qu’aux « industries dans l’enfance » chères à l’économiste F. List. Les Etats-Unis, qui avaient déjà bien entamé leur décollage industriel après la Guerre de Sécession, devinrent « la patrie et le bastion du protectionnisme moderne », un protectionnisme dont l’une des visées explicites fut de protéger les salaires et l’agriculture américaine. C’est cette politique qui, d’ailleurs, devait assurer plus tard le succès au-delà de toute espérance, de la Politique Agricole Commune (PAC) en Europe. Il ne faut donc pas considérer comme anecdotique l’esprit de la promotion du commerce international qui caractérise l’après deuxième guerre mondiale. Ainsi, la Déclaration de Philadelphie de 1944 précise que « le développement des échanges commerciaux ne doit pas porter atteinte aux conditions de vie et de travail des populations concernées ». Façon de rappeler ce qui devrait nous paraître une évidence, à savoir que « l’expansion commerciale n’est pas une fin en soi, mais seulement un moyen du développement économique » (Paul Bairoch).

 

     Alors que l’histoire économique témoigne de la nécessité de protections douanières, nous pratiquons aujourd’hui le libre-échange avec une conviction maladive de son bien fondé. Or, ce dogmatisme a un prix.

D’abord, il est clair que sous le couvert d’un argument a priori séduisant, celui d’une spécialisation nord-sud bénéfique à la fois pour les pays développés et pour les pays en développement (en gros, à nous la recherche et la technologie, à eux les textiles et les chaussures), nous avons provoqué la constitution d’un « monopole collectif de l’Asie industrialisée sur les articles manufacturés », tandis que la poursuite du « transfert d’activités vers les zones émergentes concerne, et concernera de plus en plus, des biens et des services élaborés, réclamant un important savoir-faire » (Jean-Luc Gréau). Nous semblons découvrir aujourd’hui que la Chine a des ambitions nationales qui dépassent nos belles théories économiques.


Autre erreur : ne pas se rendre compte, ou refuser de voir, que le libre-échange heurte de plein fouet nos ambitions sociales et nos politiques fiscales. Jacques Généreux avait souligné avec justesse, lors du débat sur la « Constitution européenne », qu’on ne saurait avoir une « concurrence à la fois libre et non faussée ». Ou bien, nous disait-il, la concurrence est libre et alors elle s’en trouve inévitablement faussée, ou bien celle-ci n’est pas faussée mais alors elle ne saurait être libre. De sorte qu’accepter cette situation littéralement schizophrénique aboutit à une abdication de facto de la puissance publique démocratique. La traduction concrète et visible de cet abandon est l’adaptation permanente de la protection sociale et du code du travail aux évolutions autonomes de l’économie. C’est là un renversement de perspective qui admet du bout des lèvres que les démocraties renoncent à discuter de la structure même du système économique. Nos démocraties, il faudra vous y habituer, prennent l’économie telle qu’elles la trouvent, en s’évertuant toutefois à tirer la couverture de leur côté. Trahison magistrale non pas simplement du socialisme, mais plus encore de l’humanisme. Meilleure définition aussi de ce qu’on appelle poétiquement la mondialisation. Ainsi que l’affirme Jacques Sapir, « le régime des échanges commerciaux, tel qu’il fonctionne aujourd’hui dans le cadre des accords de l’OMC et de l’Acte Unique européen, est incompatible avec la souveraineté fiscale et sociale des Etats ».


Face à la désindustrialisation, aux délocalisations, aux coups qu’il porte à l’idéal de solidarité tel qu’il s’est manifesté chez nous au sortir de la seconde guerre mondiale, ainsi qu’à notre souveraineté, le libre-échange inconditionnel continue cependant de régner en maître. C’est donc que « le devoir d’inventaire, expression de l’honnêteté intellectuelle, a cédé le pas aux besoins de la mise en scène idéologique de la mondialisation heureuse » (Jean-Luc Gréau).

 

     Nous vivons un régime de consensus libre-échangiste. Ce consensus est si solide qu’il constitue une sorte de mur intellectuel en béton armé. Certains de nos essayistes, tel Emmanuel Todd, s’y sont attaqués avec conviction, sans toutefois parvenir à créer la brèche. Nous préférons rester dans la caverne et nous bercer d’illusions. Face au chômage de masse et à la désagrégation du tissu productif provoqué par le libre-échange généralisé, pas un rapport, pas un livre « blanc » ou « vert » qui ne nous assomme avec son triptyque éculé de la formation professionnelle, de la mobilité des travailleurs et de la recherche et développement. Cela fait vingt ans maintenant que l’on entend cette mauvaise rengaine, chantée en toutes circonstances avec chaque fois le même enthousiasme. Les deux premiers couplets, celui de la formation professionnelle et celui de la mobilité géographique, trahissent le conservatisme de la chanson : renonçant à toute velléité de changement, l’Etat aide et incite les hommes à se recycler. Le refrain, « salariés de tous pays, recyclez-vous ! » répété en boucle n’est que l’exacte contrepartie de la résignation à la mobilité des biens et des marchandises et son corollaire, les délocalisations. Quant au troisième couplet, celui de la recherche et développement, il ne vise qu’à tenter de « démontrer la possibilité de désamorcer les effets éventuellement négatifs, pour les économies anciennement développées, d’une libération inconditionnelle de leurs échanges » (Jean-Luc Gréau).

 

     Reste à comprendre ce mystère : si le libre-échange forcené est tellement contraire aux intérêts des travailleurs européens, rabaissés au rang de ressource humaine toujours trop coûteuse, jetable parce que démesurément substituable, pourquoi les nations européennes continuent-elles de s’y accrocher ? D’abord parce qu’il est favorable aux multinationales, qui s’insèrent dans le jeu de la division internationale des processus productifs pour maximiser leurs profits, et à l’actionnariat mondialisé dont l’intérêt a fini par primer non seulement sur celui des entreprises, mais aussi sur celui des nations. Cette explication, toutefois, n’est pas suffisante. Après tout, et sauf à renier complètement l’autonomie du politique, pourquoi partir du principe que les hommes et femmes d’influence, de droite comme de gauche, ne pourraient aller à l’encontre de ces acteurs, aussi puissants soient-ils ? Cependant, droite comme gauche ont leur « bonne » raison de rester fidèle au libre-échangisme. Exposons-les sans plus attendre.


A droite, l’effondrement du bloc soviétique a ouvert la voie à une mystique capitaliste, qui a marginalisé l’idée nationale au profit d’une foi quasi inconditionnelle dans la main invisible des marchés. En France, le tournant décisif a sans doute été le vote du traité de Maastricht en 1992. A cet égard, la victoire de Sarkozy en 2007 a sonné la fin du cycle de marginalisation du gaullisme à droite (que nous n’espérons pas définitive).


A gauche, le rapport au marché est devenu moins compliqué avec la chute du soviétisme mais est resté inconfortable. Quoi qu’il en soit, dans les faits, il n’y a pas eu d’opposition idéologique sérieuse à l’extension planétaire du capitalisme. Cette situation s’explique ici, croyons-nous, par une mystique de l’ouverture dont le rejet de la frontière, de toute frontière, constitue la manifestation visible (mystique que l’on retrouve au sujet de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne). Cette mystique naïve mais tenace explique en partie pourquoi, confrontés aux effets réels du libre-échange dans les pays du nord comme du sud, nombreux sont ceux à gauche qui se sont orientés dans une voie altermondialiste. Les bons sentiments au prix de l’impuissance…Ces deux mystiques, mystique capitaliste d’un côté, mystique de l’ouverture de l’autre, sont les deux visages d’une mondialisation présentée gauche comme droite comme une nécessité face à laquelle nous n’aurions d’autres choix que l’adaptation individuelle (faites comme vous pouvez avec l’économie telle qu’elle est) ou l’impuissance collective (une autre mondialisation est possible).


Au milieu de cette impasse, bien sûr, reste beaucoup de gens qui, avec raison, s’obstinent à se défier de l’hyper capitalisme et qui demeurent attachés à la frontière : où l’on voit là encore un rejet, sur fond d’incompréhension entre les élites et le peuple, du double hubris adoubé et promu par la droite et la gauche gouvernementales. Ces attentes populaires, le pouvoir les a bien perçues et sait, le temps d’une campagne électorale, en faire la matière de sa mise en scène politique : ainsi de Nicolas Sarkozy qui pendant la campagne présidentielle de 2007 a prêché pour la préférence communautaire et qui, aujourd’hui, ne manque pas une occasion de vouloir « moraliser le capitalisme ». De toute évidence,  si la double mystique règne, elle n’est pas populaire.

 

L’Europe a donc besoin, pour sortir de cette économie de prédation anti-humaniste, de substituer le juste échange au libre-échange (Jacques Sapir). Comment ? En instaurant de nouveaux droits qui seraient calculés, ainsi que le suggère Jean-Luc Gréau, « pour compenser l’écart de prix de revient découlant des conditions de travail divergentes entre le pays importateur et l’Europe ». Il ne s’agit donc pas de remplacer un dogmatisme par un autre. Un protectionnisme de principe ne répondrait à aucune logique économique sérieuse. L’objectif affirmé ici est d’en faire un axe possible de la politique commerciale de l’Union pour la défense de ses territoires et de ses peuples. On discerne pourtant sans mal les obstacles insurmontables d’un tel dessein. Car il existe en réalité une profonde connexion entre le projet européen tel qu’il nous apparaît aujourd’hui et le culte partagé du libre-échange. Premier mot d’ordre de ce projet, la Paix. La Paix au prix de la neutralisation du politique et sa condition d’exercice, la souveraineté, dans l’espoir d’une gouvernance « horizontale et polycentrée », où le pouvoir est à la fois partout et nulle part. Dans ces conditions bien sûr, impossible d’envisager sérieusement l’option protectionniste : ce serait reconnaître le primat de la puissance publique sur le « doux commerce ». En sorte que le libre-échange constitue au niveau macro-économique, avec la politique monétaire, le moyen cohérent d’une organisation décidée, consciemment ou non, à en finir avec la politique et ses soubresauts. Mais il y a plus. L’Union européenne n’étant pas cette méta-nation fédérale en construction espérée par beaucoup au sortir des deux guerres mondiales, il ne saurait y avoir une population et un territoire à défendre, mais seulement une économie à gérer autour du second mot d’ordre du projet européen : la Croissance.

En résumé, le protectionnisme supposerait trois choses dont l’Europe est incapable en l’état : admettre la suprématie de l’instance politique, reconnaître ce faisant les limites du marché, et assumer de défendre une population et un territoire, et pas seulement les grands acteurs économiques et leurs lobbies.

 

Alors quoi ? Il n’y a rien à faire ? Il faut bien reconnaître que la conjonction de la double mystique, celle du marché et celle de l’ouverture, et de la nature quasi apolitique du chantier européen, celle-là étant la manifestation de celle-ci au niveau européen, ne donne pas beaucoup matière à espérer. Comme si, de part en part, la société européenne était profondément traversée par une insurmontable méfiance d’elle-même. Comme si le libre-échange était la condition terminale des échanges commerciaux dans une société qui en aurait fini avec l’Histoire. La mesure de cette difficulté, alors même que le protectionnisme constitue, à l’évidence, l’ardente nécessité économique de notre temps, laisse entrevoir qu’il ne renaîtra en Europe que de deux façons : ou bien à la faveur d’une situation économique et sociale devenue insupportable, ou bien d’une crise politique provoquée par un ou plusieurs Etats membres décidé(s) à ébranler la tranquillité libérale et gestionnaire du paquebot européen. A cet égard, il n’est pas impossible que cet ébranlement prenne sa source à l’intérieur même de l’Union, faute d’avoir soumis l’adhésion des pays d’Europe centrale et orientale à l’objectif inconditionnel de convergence des politiques sociales.

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rodolphe 17/11/2009 23:10


Très bon article et merci pour le lien !

Je crains pour ma part que le protectionnisme à l'échelle européenne, quand bien même il surviendrait, n'est pas encore viable. Tu le dis toi même les pays d'Europe centrale et orientale n'ont pas
été contraints d'adapter leurs politiques sociales. Si le marché intérieur reste libre, l'effet induit sera une maximisation des profits pour ces pays, en clair ils deviendraient, encore davantage
nos pays ateliers, notre petite Asie.
Par ailleurs, il me semble que le levier décisif en matière de politique protectionniste est le levier monétaire. Un marché protégé à l'extérieur et sans entraves à l'intérieur conduirait
inmanquablement certains pays européens à jouer au jeu des dévaluations compétitives. La zone euro en serait, une fois de plus, perdante.
Le plus triste réside sans doute dans le fait que 75-80% de notre commerce s'effectue intrazone. Protéger les frontières extérieures accroîtraît considérablement la concurrence à l'intérieur.
Ne resterait alors qu'à parier sur des secteurs industriels aujourd'hui abandonnés en Europe. Réindustrialisons en fabriquant des écrans télé. Mais comment expliquer au consommateur que des
produits aujourd'hui démocratisés constitueront demain un achat "de luxe".
En effet cela demanderait de la pédagogie et marquerait la volonté du retour du "politique" que tu sembles appeler de tes voeux.
Pour ma part, je crois que c'est bien là ce qui se joue aujourd'hui : le consommateur et l'individu aux prises avec le citoyen et l'intérêt général.

Bravo pour l'ensemble de ce blog, bonne route !


Albert 14/11/2009 11:31


EXCELLENT ARTICLE. Bravo! et merci.

Certes il ne nous dit pas comment faire pour que la mystique ne l'emporte plus sur le sens des réalités, mais peut-être cela est-il impossible en dehors de circonstances
exceptionnelles(généralement tragiques), tant il est vrai que les hommes sont "mystiques" par nature...


M. Aurouet 14/11/2009 14:03


Merci pour votre commentaire et vos encouragements. En effet, il sera difficile de retrouver le sens des réalités. A bien des égards, les partis au pouvoir, gauche comme droite, apparaissent comme
des défenseurs du statu quo. C'est particulièrement vrai, je pense, au sujet du libre-échange.