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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Le libéralisme engendre une démocratie frileuse

Publié le 14 Juin 2010 par G. Eturo in Politique

 

Nous vivons dans un monde curieux. Alors que la théorie politique enseigne que la démocratie est le « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple », qu’elle est le régime autonome par excellence où les hommes et les femmes d’une société donnée fixent en toute souveraineté les lois qu’ils estiment conformes à leurs idées via le dialogue, le référendum et le principe majoritaire, le discours dominant est celui de la nécessité et donc de l’hétéronomie. Comme si la délibération était enfermée, non pas dans les limites de l’ordre constitutionnel, mais dans un périmètre idéologique qui en limite sérieusement la portée. Comme si, au fond, notre démocratie était tellement frileuse, si peu encline à s’assumer comme le régime des possibles, qu’elle préférait s’en remettre à un principe d’autolimitation drastique. Dès lors, il est étrange de voir un régime d’émancipation produire de la normalisation à haute dose.

 

Cet ordre extérieur est celui de la concurrence capitalistique mondiale. Son imaginaire est la croissance. Sa dynamique est la peur, celle du décrochage. Dès lors, tout est possible, sauf ce qui est susceptible de porter atteinte à cet ordre là (c'est-à-dire, nous le craignons, plus grand-chose). Si les forces dites progressistes se sont engouffrées dans des combats libéraux comme celui du droit à la différence, ou la lutte contre les discriminations (c'est-à-dire les préjugés), c’est parce que ces forces ont-elles mêmes accepté, tacitement ou explicitement, de ne pas attenter à la sacro-sainte concurrence monopolistique mondiale. De sorte que nos démocraties se résument à deux forces structurantes a priori opposées : une dont le souci majeur est d’arrimer la nation coûte que coûte à la mondialisation (la droite libérale), une autre dont la préoccupation est d’y intégrer plus de personnes, c'est-à-dire de les ramener de la périphérie vers le centre (la gauche dominante de M. Denis Olivennes). Ces deux pôles sont en réalité les deux faces d’une même médaille, unis dans leur acceptation d’une démocratie subordonnée à un ordre qui lui est extérieur. Dès lors, la notion même de changement devient problématique et se résume à un travail sur les mentalités (l’éradication des clichés) afin que la mondialisation devienne enfin complètement « heureuse ». Notez bien que nous ne nions pas que les clichés posent problèmes, et qu’ils engendrent des obstacles supplémentaires à ceux qui peuvent en souffrir. Cependant, nous n’hésitons pas à affirmer, comme nous l’avons déjà souligné dans notre article l’assommoir sociologique, que ces obstacles sont dépassables sans police de la pensée (SOS Racisme) ni propagande d’Etat (la Halde) dans la mesure où notre démocratie n’est ni raciste ni ségrégationniste, mais surtout que cette volonté d’intégration à l’ordre économique ne permet pas de discuter de l’essentiel, à savoir la possibilité de faire des choix non compatibles avec la concurrence capitalistique mondiale.

 

Pourtant, la question de notre temps est bien là : comment la démocratie peut-elle s’en remettre à un ordre qui sape ses bases et ses principes ? Régime de liberté, elle en vient à surveiller la pensée, à procéder par anathème et identifie le progrès à la normalisation des comportements et des modes de vie. Régime d’égalité, elle accepte la paupérisation des travailleurs, l’enrichissement scandaleux d’une minorité et, finalement, l’installation d’une situation qui lui répugne par principe, celle de l’indécence généralisée, qui ne doit sa survie qu’à l’efficacité sans précédent de l’Etat providence. Régime de fraternité, enfin, elle subit sans broncher la déterritorialisation du capital, la division internationale des processus productifs (produire en Turquie pour vendre en France) et donc le désengagement patriotique des élites économiques et financières. Tout cela, les forces de gauche comme de droite, dans leur majorité, ont renoncé à y changer quoi que ce soit. Et lorsqu’elles s’insurgent, ce n’est que de la communication ou de la moralisation sans conséquence pratique. La raison tient sans doute au fait qu’une bonne part de l’élite politique se sent à l’aise, au fond, avec l’ordre économique qui limite le champ de la délibération. Qu’il nous soit d’ailleurs permis de proposer que si le peuple n’avait pas profondément foi en la démocratie, s’il n’avait pas profondément intégré ses principes et ses mécanismes, les élites politiques ne pourraient éviter de subir un dangereux procès en illégitimité. Sur quoi repose en effet la légitimité d’une élite politique qui s’est tellement professionnalisée qu’elle dissocie à présent complètement conquête et exercice du pouvoir, en agitant la rupture pour mieux asseoir la continuité, en permettant le triomphe d’une société d’indécence tout en achetant la paix sociale (le RSA) ? Enlevez le vote, ce qui n’est pas rien, et le roi est nu : la légitimité procédurale des dirigeants politiques cache de plus en plus leur illégitimité substantielle (au regard de ce qui fait l’essence d’une démocratie).

 

Mais la raison principale de cette trahison des politiques tient à la peur. La fameuse peur du décrochage dont nous parlions. Dans un monde où les politiques se savent jugés par le monde économique, et où ce jugement leur importe plus que tout, il n’est pas envisageable de proposer des choix politiques qui leur paraissent trop risqués pour leur carrière. Il y a des limites à ne pas franchir, il faut être contestataire jusqu’à un certain point, c’est un art qui s’apprend au fil de son exercice. Et ce, notez bien, même si aucun des choix en question ne remettrait en cause l’ordre constitutionnel (la démocratie). Allez donc proposer un salaire maximum, proposez donc de revenir sur la désintermédiation bancaire et le triomphe des marchés financiers : vous ne serez pas jugés « sérieux », votre procès en incompétence commencera, vous deviendrez peu fréquentable et serez relégués ainsi aux marges du système politique. Bref, vous vous condamnerez à l’impuissance.

 

Beaucoup de ceux qui souhaitent changer la situation et redonner toutes ses vertus à la démocratie en appellent à une coordination mondiale des choix, à une alter-mondialisation. Mais l’expérience montre que ça ne marche pas. Organiser une contre-offensive démocratique mondiale sur le thème « un autre monde est possible » n’a rien de réaliste : c’est une chimère. Il y a trop d’intérêts différents à fédérer, trop de barrières culturelles, bref, il y a beaucoup trop d’obstacles. L’alter-mondialisation est faite pour les rêveurs ou n’est rien d’autre qu’un créneau permettant à des membres d’ONG de faire carrière. L’Europe communautaire ? Allons, soyons sérieux : il faudrait a minima la contourner par un noyau dur d’Etats volontaires, ce qui n’a rien d’évident. Notre seul acquis, notre seule arme politique en dehors des chimères, ce sont les nations. Dans le monde des démocraties, le salut viendra du réveil de l’une d’entre elles, d’un sursaut suffisamment cohérent pour se diffuser ailleurs. Notre devoir est de transformer la peur en courage, d’assumer les changements qui nous ramèneraient vers la démocratie en acceptant d’en payer le prix. L’Histoire ne témoigne pas de nombreux événements où le monde s’est transformé d’en haut et presque de lui-même. Elle offre en revanche des exemples de diffusion d’idéaux d’un peuple à l’autre. Rien que pour la France : 1789, 1848.

 

Les tenants de la démocratie limitée par la concurrence capitalistique mondiale ont peur de l’isolement international et du décrochage. Opposons leur le courage de l’exemplarité, et l’espérance d’une diffusion plus large de nos idées et de nos choix. Et à tout prendre, il est préférable de vivre dans une France fidèle à sa vocation universelle que dans une France normalisée, alignée sur un capitalisme mondial dont la forme contemporaine sape les principes de la démocratie. S’opposer à la provincialisation de la France, ce n’est pas être dans le peloton de tête de cette course folle, c’est proposer une alternative, une flamme d’espérance aux peuples de l’humanité. Notre salut est d’y travailler.

 

 

 

 

 

 

 

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