Jeudi 29 octobre 2009 4 29 /10 /Oct /2009 08:32

Publié dans : Europe et monde


Le dernier de nos Poilus disparu, et voilà toute la symbolique du 11 novembre qui vacille. Il n’a pas fallu longtemps, en effet, pour que l’irénisme européen ne s’en empare, sous la forme d’une invitation par notre Président, Nicolas Sarkozy, de la chancelière allemande, Angela Merkel. Si l’on y réfléchit de plus près, cela fait déjà un moment que dans l’ordre des représentations, nos Poilus étaient sans doute moins célébrés pour leur courage et leur sacrifice que pour le fait d’avoir subi cette affreuse boucherie humaine que fut la guerre de 1914-1918. Moins des héros d’une nation victorieuse que des victimes d’un conflit absurde. Il n’est donc pas étonnant aujourd’hui que le 11 novembre glisse insensiblement vers le symbole d’une Europe réconciliée sur le commun et funeste souvenir de sa barbarie moderne. Ne nous plaignons pas, on ne peut reprocher aux civilisations d’aimer la paix : c’est encore la meilleure alliée de la vie. Qu’on ne se méprenne pas, donc : il est évident que le 11 novembre ne doit plus célébrer la défaite des « Teutons », la revanche sur l’ennemi germanique. Le sens même d’une commémoration réside dans la résonance du passé dans le présent. Quelle signification pour les contemporains que cette victoire sur un peuple devenu ami ?

 

Le problème est plutôt dans ce qu’un tel 11 novembre risque de ne plus commémorer. On ne contredira pas toutes celles et tous ceux qui expliquent, avec raison, que parmi les moteurs déterminants de cette guerre, le nationalisme, l’impérialisme et le militarisme figuraient en bonne place. Cela n’empêche pas qu’en août 1914, la France se mit en marche pour contrer un agresseur qui cherchait à la mettre à terre. Et que dans cette défense républicaine de la nation et de la démocratie, il y eut quelque chose d’admirablement beau, de formidablement courageux, d’incroyablement exemplaire. S’il est un symbole que ce nouveau 11 novembre viendrait empêcher, c’est celui de la défense de la patrie menacée dans son intégrité, et de la République, au péril de sa vie. On peut penser que ce symbole est d’un autre âge, on peut penser qu’il n’est plus nécessaire. Et pourtant, de même qu’il m’est difficile d’imaginer une démocratie sans implication ni participation des gens ordinaires, il m’est ardu de penser que la République et la nation n’ont point à être défendus, en cas de péril grave, par les citoyens. S’il est un message encore pertinent aujourd’hui, s’il est une chose que nos Poilus peuvent encore nous dire, chaque 11 novembre de chaque année, au-delà de l'expérience suprêmement tragique et horrible de la guerre, c’est qu’en certaines circonstances, il peut être nécessaire de risquer sa propre vie pour la liberté politique et l’indépendance nationale (ce qui n’est pas la même chose que l’intérêt national, notion beaucoup plus ambiguë).

 

Cette dernière notion, l’indépendance nationale, ferait aussi partie des idées qu’un 11 novembre franco-allemand, pour ne pas dire européen, ne manquerait pas de passer à la trappe. Toute enorgueillie de la réussite (relative et surtout précaire, pour ne pas dire provisoire) de sa vision transnationale et fonctionnaliste, l’Europe semble étrangère à toute ambition d’indépendance, à l’idée d’assurer sa défense par ses propres moyens. Ce qui, au passage et malheureusement, la confirme dans sa vocation juridico-marchande. Or, ce n’est assurément pas en réinterprétant toutes les guerres du vieux continent à l’aune d’un pacifisme désincarné que l’on réussira à construire une République européenne indépendante, mais bien plutôt en puisant dans la capacité d’attachement des Européens à leur liberté, leur(s) nation(s) et, pourquoi pas, un jour, leur civilisation commune. Il est temps de comprendre que l’universel s’incarne toujours dans le particulier, et que pour cette raison, dans l’intérêt même de l’Europe, un 11 novembre républicain, même strictement français, vaut mieux que son remplacement par une fête européenne de la Paix (d’ailleurs, doit-on le rappeler, l’Europe dispose déjà d’une journée de célébration, le 9 mai de chaque année).

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