Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

La "suffisance", idée force d'une radicalité républicaine

Publié le 10 Janvier 2010 par N. Brunel in Politique

 

Il ne sera pas ici question de la suffisance entendue comme posture mêlant attitude hautaine et autosatisfaction ostentatoire. Ce comportement se conclut en général par un dédain objectivement suicidaire pour les individus, et cet hubris est tout aussi néfaste aux ensembles humains. Par suffisance, toute puissance assure sa chute.


Un livre de jeunesse qu’un ami et moi avions commis nous avait mené à une acception fort différente de la suffisance, et ce au cœur d’un triptyque qui prête lui aussi à confusion à l’œil non averti lors de sa première lecture. Prêchant pour une union politique de l’Europe qui ne soit pas celle actuellement au point mort, contre-productive et en voie accélérée de délégitimation, nous conseillions il y a plusieurs années la construction d’un Etat européen autour du concept « d’Etat-civilisation », impulsé par un noyau dur d’Etats volontaires. Doté d’une Constitution, une vraie celle-là
[1], et teinté d’un fédéralisme nécessairement original, cet Etat embrassant les Etats-nations d’Europe dans le respect de leurs diverses formes juridiques, de leur culture, et de leur autonomie politique, aurait arboré et respecté la devise suivante : « Paix, Prospérité, Puissance ».


Le terme « Puissance » pointé comme un objectif rappelle bien sûr aux oreilles de beaucoup les affres du XXème siècle. C’est pourquoi il nous avait immédiatement paru nécessaire de dessiner son sens de la mesure. En rupture avec la logique du fort
[2] comme avec celle du faible[3], c’est une puissance « suffisante » qui doit être recherchée. Cette suffisance implique simultanément deux sens. D’une part, disposer des moyens de son indépendance pour ne pas être ballotté par la ou les grandes puissances mondiales, pour pouvoir défendre ses intérêts vitaux et plus encore pour conserver une vraie liberté de choix quand aux valeurs et au modèle de société. D’autre part, rechercher une puissance qui ne soit pas son propre prétexte à la démesure. Il n’y a pas d’intérêt durable à chercher la place de première puissance voire de puissance sans challenger. La recherche de la première place coûte beaucoup à la société, et quand cette recherche est un succès, elle rapporte surtout une fierté excessive et la peur d’être détrôné. Enfin, et cela s’observe particulièrement depuis le début des années 2000, cela amène à la fois une jalousie empreinte de plus ou moins de haine chez les autres peuples et, surtout, le refus excessif de négocier[4] avec le reste du monde son modèle de société en fonction de ses conséquences pour les autres sociétés.


C’est dans ce même refus des excès néfastes que le concept de « suffisance » doit être étendu au-delà de la question du rapport des Etats à la puissance. La question de la prospérité elle-même doit prendre en compte cette posture de juste mesure. La suffisance se place entre les postures excessives d’un capitalisme libéral axé sur la recherche du toujours plus et celle d’une décroissance intenable tant qu’il y aura des personnes sans toit, sans nourriture et sans travail. Il ne faut d’ailleurs pas limiter la suffisance à la prospérité des Nations, ou des fédérations de Nations, mais porter le fer de la modération au cœur des sociétés. La prospérité des personnes elle-même peut se placer entre un plancher
[5] et un plafond[6], tant l’indigence comme l’opulence sont objectivement néfastes aux relations de l’homme à son environnement naturel, à la cohésion de la société, au sentiment de justice des individus enfin.


Parce nous pensons qu’être républicain, c’est nécessairement vouloir réconcilier volontarisme, révolte et refus de l’absolu révolutionnaire (dans le droit fil des idées camusiennes), nous croyons que la recherche de la suffisance doit constituer l’une des idées force de tout projet politique qui porte vraiment le changement. Et ce n’est pas un paradoxe que de dire qu’elle ne le sera qu’à la condition d’assumer une certaine radicalité républicaine. Parce qu’il est évident qu’aujourd’hui, l’empirisme mou des partis de gouvernement, gauche et droite confondues, ne sert finalement qu’à permettre à l’hubris da la « modernité modernisante » de continuer sa route.



[1]
                        C’est-à-dire un objet politique organisant les institutions d’un Etat, citant les valeurs communes fondant la collectivité et permettant les évolutions politiques au gré des changements de rapports de forces induits par des élections.

[2]
                        La logique du fort consiste en général à rechercher une puissance sans cesse plus importante et si possible à dépasser de beaucoup le peloton de tête des grandes puissances. Cette course est sans fin et ne se limite pas forcément au « hard power ».

[3]
                        La logique du faible marie une forme de dissuasion (qui peut aller jusqu’à la stratégie du fou) à une forme de soumission (dépendance financière et/ou militaire). Cette posture consiste à pouvoir jouir de certaines des failles du système international, à être un free rider plus ou moins toléré par au moins un acteur majeur du système international.

[4]
                        Ce refus de négocier, ou la facilité à tracer des lignes rouges, en se cachant derrière une notion de « souveraineté » réduite au simple sens de loi du plus fort, est sûrement le syndrome le plus handicapant de l’hubris.

[5]
                        Un plancher qui peut être constitué de multiples façons : ressources en nature (logement social, nourriture), salaire minimum, voire revenu minimum universel.

[6]
                        Un plafond qui peut lui aussi connaître des éléments divers : un multiple du revenu minimum fixant le revenu maximum, une imposition forte et très progressive, …

 

Commenter cet article