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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

L'Europe, est-ce (forcément) la paix ?

Publié le 13 Février 2014 par G. Eturo in Europe et monde

La construction européenne est moins l'affirmation politique de nations rassemblées sous les auspices d'une commune aspiration unitaire que la résultante d'un pacifisme dont les voies d'accomplissement sont le commerce et le droit. C'est là un problème dont nous aurions tort de ne pas nous préoccuper tant il rend compte des apories sur lesquelles débouchent une aventure commencée il y a maintenant soixante ans avec la fondation des premières communautés européennes.

 

Entendons-nous bien : que la paix entre les peuples soit au fondement de la construction européenne, nul n'en contestera le bien-fondé sur un continent ayant eu à connaître deux guerres mondiales, les totalitarismes et l'horreur génocidaire.  Loin de moi l'idée de ne pas tenir en haute estime l'objectif d'un maintien durable d'une féconde amitié entre les peuples du vieux monde.

 

Mon propos est plutôt de souligner que si l'aspiration à un état de paix perpétuelle est légitime (et pour autant qu'il soit possible), elle ne saurait déboucher par elle-même sur une forme d'harmonie sociale et encore moins d'union politique. Cette dernière intention repose en effet sur des conditions plus ambitieuses : définir un collectif, poser des limites géographiques - donc assumer une frontière - aspirer à la souveraineté pour s'affranchir de toute tutelle extérieure et maîtriser au mieux la conduite de son destin.

 

Il y a plusieurs années déjà, Pierre Manent nous mettait judicieusement en garde en ces termes : "Vaine et creuse est l'Europe qui voudrait se confondre avec le corps en croissance de l'humanité en général".

Vaine et creuse, voilà précisément qui résume, hélas, notre souffreteuse Europe qui n'aime rien moins que ressasser son désir de paix tout en maniant, et les niaiseries lyriques, et les euphémismes scandaleux. Pour ce qui est des niaiseries lyriques, il suffira de convoquer la très bouffonnante stratégie de Lisbonne qui, au tournant du nouveau siècle, se proposait de "faire de l'Europe l'économie de la connaissance la plus compétitive du monde" (sic) ; ou encore, la proclamation répétée d'un "modèle social européen" que les impératifs de concurrence, de libre-échange forcené et de libre-circulation détricotent chaque jour davantage. Sur le plan des euphémismes à scandale, figure en bonne place le fameux "déficit démocratique", formule qui ne manque pas de sel pour une organisation supranationale qui méprise et contourne à ses heures les rares manifestations de souveraineté populaire, sans même parler de son extrême sensibilité aux groupes d'influence et de son (des)équilibre institutionnel dont ne s'accomoderait à vrai dire aucune grande et véritable démocratie.

 

L'Europe veut la paix et, pour cela, elle a enflé jusqu'à comporter 28 Etats membres, ce qui la conduit à l'impuissance, à mettre tout le monde d'accord sur le plus petit dénominateur commun ou encore à confier la difficile tâche de gouverner - et notamment la zone euro - à des institutions non élues (Commission européenne, Banque Centrale Européenne, Cour de Justice des Communautés Européennes). L'Europe veut la paix et, pour cela, elle a pactisé sans vergogne avec la mondialisation, formule sympathique pour colorer en rose un hyper-capitalisme financiarisé et une profonde dérive oligarchique des démocraties. Et puisqu'enfin elle veut une paix sans risque et peu coûteuse, l'Europe a durablement remis sa défense à un Etat tiers, abandonnant au passage l'un des objectifs majeurs d'une possible construction européenne non dépouillée de consistance politique.

 

Cette paix là ne construit rien, ne dit rien sur notre avenir. C'est une paix par effacement du politique, par une mise sous tutelle des puissances publiques, par neutralisation pure et simple des Etats. C'est la paix perpétuelle d'une civilisation qui n'en pourrait plus d'être elle-même et qui, pour cela, aurait trouvé dans le marché et le droit les outils de son propre effacement.

 

Ce pacifisme de renoncement ressemble à une quête désespérée et tragique de sortie de l'Histoire. Non seulement il est insensé, mais il se révèlera bientôt dangereux pour la paix elle-même. Car enfin, il est indéniable qu'à un certain point de déséquilibre global, quand les conditions d'un ordre pacifique paraissent régressives et injustes, quand de surcroît elles se heurtent aux aspirations du grand nombre, alors, inévitablement, de lourds nuages noirs se forment à l'horizon pour attester qu'un tel ordre, sous la menace d'un vaste procès en illégitimité, devient annonciateur d'un nouveau chaos aux conséquences imprévisibles.

 

Les présentes réflexions ne sont pas théoriques. Le scénario se déroule déjà sous nos yeux quand les Grecs méprisés, malmenés, rappellent à l'Allemagne son coupable passé, avec des formules que, précisément, l'on croyait disparues ; quand les peuples matraqués par des instances gouvernementales arrogantes et dogmatiques se tournent, désabusés, vers des forces politiques nationalistes et xénophobes ; quand l'Euro, défendu comme le Saint-Graal en dépit du bon sens et des simples faits, accentue tous les jours un peu plus les déséquilibres économiques entre les Etats membres. Ce sont là autant d'indices d'une paix européenne qui travaille de plus en plus pour le chaos.

 

Voilà pourquoi je conclurai en m'adressant à toutes celles et ceux qui n'ont pas oublié ce qu'est la guerre et qui n'ont pas la sottise de prétendre qu'elle serait le salutaire coup de fouet qui réveille les peuples ("une bonne guerre, vous savez...") : le meilleur garant d'une longue et solide amitié entre nos nations n'est pas dans la fuite en avant intégratrice et capitaliste, mais dans la constitution d'une Union Européenne des Peuples par laquelle le retour en grâce du volontarisme politique serait au service d'une Europe souveraine et solidaire. Faute de quoi l'Europe de Bruxelles pourrait fort bien connaître un jour prochain le sort funeste que les peuples réservèrent à l'Europe des rois quand ces derniers, réunis dans une Sainte-Alliance dont accoucha le Congrès de Vienne dans le premier quart du 19ème siècle, s'imaginèrent conjurer par en haut les périls sociaux et donc, aussi, les ferments  de nouveaux conflits en Europe. Et, à l'instar de cette même alliance, une Union Européenne qui ne repenserait pas ses principes et ses orientations finirait par n'avoir que cette alternative, ironique et amère : se désagréger ou bien se maintenir au mépris et au prix de la démocratie. Oserait-elle alors seulement choisir la deuxième option ?

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