Partager l'article ! L'esprit républicain comme solution, par N. Brunel: L'idée républicaine n'est pas morte, les actuelles troubles eaux dans lesquelles nous n ...
Causeries
républicaines
L'idée républicaine n'est pas morte, les actuelles troubles eaux dans lesquelles nous nageons sont faites de courants qui appellent sa résurgence. Des divergences, tout d'abord, rendent son retour nécessaire. Des convergences, ensuite, le rendent possible.
Deux divergences,
douloureuses, mettent fin à la séquence historique de la marche commune vers un lendemain sensément radieux. Tout d'abord la distanciation entre la gauche et le socialisme. Ensuite la
différenciation entre progrès économique et progrès humain.
Pendant le XXème
siècle, la gauche et le socialisme, qu'il s'agisse de sa mouvance réformiste ou révolutionnaire, étaient fondus l'un dans l'autre. Pour faire simple, l'avenir était mesuré à l'aune de ce que la
société pourrait offrir aux classes populaires laborieuses, et les forces politiques voulant incarner le progrès s'engageaient sur ce point précis. Dorénavant, cette conjonction n'est plus. Il
existe à présent plusieurs gauches, toutes bien faibles, et le socialisme n'en est pas même une composante mais un ingrédient. Schématiquement, dessinons au moins trois gauches. L'une se
préoccupe des classes supérieures en faisant croire qu'elle se préoccupe des classes populaires. C'est feu la gauche socialiste réformiste, devenue un parti ayant intégré le libéralisme
économique même si c'est avec une telle mauvaise conscience qu'elle doit s'abriter derrière un esprit libertaire jusqu'au-boutiste. Disons que cette composante à le coeur à gauche et le
portefeuille à droite, le nom « socialiste » servant de cache-sexe. Une autre gauche ne se déclare tout simplement pas socialiste. Sous prétexte que cela sonne productiviste, l'écologie
s'est totalement débarrassée de l'idée de classes laborieuses. D'ailleurs malheureusement, jusqu'à présent, l'idée d'écologie pour ceux qui travaillent en restant pauvres, cela signifie surtout
payer plus cher (les déplacements, le chauffage de la maison, la nourriture si on veut éviter les pesticides et les OGM, ...). Enfin, une troisième gauche existe, révolutionnaire et seule encore
à rapprocher progrès et socialisme. Mais notons que celle-là même doit mettre d'autres ingrédients dans sa sauce pour élargir son empreinte politique. C'est à cette fin que le NPA a été créé, à
partir de la LCR mais rassemblant au-delà, et c'est pour cette même raison que le Parti de gauche et le PCF tentent d'être un pont entre la gauche de droite et la gauche de gauche. Il faudra un
jour expliquer comment cette évolution des partis du progrès a été possible, mais le constat, amer, est aujourd'hui sans appel. Pour beaucoup, la gauche n'est plus le
progrès.
Une autre identification particulière prend fin, celle du progrès humain au seul progrès économique, et de ce dernier à la seule augmentation de la production. Sans entrer dans le débat de la
mesure de la production de richesse, qui mériterait déjà en soi plusieurs pages, observons que malgré des contestations résiduelles permanentes, cela fait plusieurs siècles que, et ce tant à
droite qu'à gauche, le progrès s'est finalement toujours concrétisé par une action visant à produire plus, quitte à discuter de la répartition du surplus de production. Il ne s'agit pas que de la
production de biens palpables, les richesses doivent être entendues ici en leur sens le plus global, parfois le plus virtuel. Pour faire simple une fois encore, le PIB devait augmenter. Sa
baisse signifiait un échec sans conteste. Son augmentation une réussite, voire un accomplissement. Plusieurs écueils sont à présent visibles, sur lesquels ces pensées se sont échouées. Tout
d'abord, les effets positifs tardent à se faire voir par ceux qui ont besoin de voir la société progresser. Depuis quelques décennies, les pauvres restent pauvres malgré l'augmentation de la
production. Bien sûr, ce n'est pas le cas pour tous le monde. Ceux qui ont le moins de besoins tirent le plus grand bénéfice d'une idéologie du progrès qui risque à force d'y perdre son âme.
Ensuite, les effets négatifs deviennent de plus en plus évidents. Le système productif, les écologistes diront productiviste, a des externalités négatives fortement croissantes. Certaines sur
l'environnement, depuis les débats sur les pluies acides jusqu'à ceux sur le changement climatique. D'autres directement sur les membres du système, en particulier d'un point de vue
psychologique. Il est en effet difficile de penser au progrès quand celui-ci semble de plus en plus passer par la délocalisation, la baisse de l'intérêt pour les conditions de travail ou la
réduction non seulement de la puissance publique mais du sens même du service public. Aussi exacts puissent être, dans une certaine logique, les arguments du coût du service public, ils ne
pourront jamais paraître juste, ni même adéquats aux besoins et au vécu. Et au vécu, dis-je, car là encore des constats simples peuvent être faits. Dans le monde d'hier, qu'il ait s'agit des
périodes mouvementées ou sereines, un village avait une poste, une école, un médecin, une gare bien souvent. Aujourd'hui, que s'entend-t-on dire ? Que c'est hors de prix. Pour l'hôpital, étant
donné le coût de l'équipement et le nombre de personnels, pourquoi pas. Et encore faut-il savoir de quel élément du mécano hospitalier il s'agit (urgences, maternité, salle d'opérations ?). Mais
pour la gare, pour la poste, pour l'école, de qui se moque-t-on ? La France du XXème siècle pouvait payer, et voulait payer surtout, pour ces services à travers son territoire. Celle du XXIème ne
pourrait plus. Ou certains ne le veulent plus ! Et depuis quand tout service doit-il produire de la richesse ? L'hôpital/la clinique, le système postal doivent-il pouvoir dégager un profit ? Bien
sûr que non. La société dans son ensemble doit être équilibrée, certains secteurs doivent produire la richesse nécessaire à l'ensemble de la société et donc utilisée dans d'autres secteurs de la
société. Bref, il devient contre-productif de faire dépendre le progrès de la production de richesse.
Avec
l'affablissement du socialisme et les râtés du progrès économique, c'est toute l'idéologie du progrès qui est mise à mal. Elle est pourtant la seule à proposer aux parents d'offrir à leurs
enfants un monde meilleur. Une autre philosophie du progrès existe, même si elle a perdu du terrain dans les dernières décennies. Elle se centrait déjà sur le progrès humain (plutôt qu'économique
seulement) et le bien de tous par l'intérêt pour les plus faibles : l'humanisme, incarné politiquement en France par l'esprit républicain. Cet esprit n'est pas mort. Il pourrait à nouveau aider
le pays à s'orienter en profitant de deux convergences, qui seront ici soulignées rapidement tant elles sont en continuité avec les divergences ci-dessus évoquées.
La question sociale n'a jamais arrêté de se poser en France, malgré les dénégations de certains. Une large part de la population a besoin de voir ses conditions de vie s'amériorer. L'accès à l'eau, à la nourriture, au logement, à la sécurité dans la rue, à l'éducation, aux soins, à la sécurité sociale, à l'éveil culturel (pas seulement le divertissement mais réellement l'expression et la création artistiques) ne sont pas des sujets badins, anodins ou théoriques. En tout cas pas pour tous. Et la réponse, cela a été dit, n'est pas dans la croissance de la production de richesses. A une logique d'offre et de demande solvable (demande souvent forcée par la propagande économique) il va donc falloir substituer une logique de réponse à des besoins priorisés. Même d'un point de vue intellectuel, voire moral, il ne peut être que bénéfique de se centrer sur un progrès humain fondé sur la mesure plutôt que sur l'opulence. Toute une société de consommation et de désir, une société de frustration en fait (il n'y a qu'à passer devant une affiche de publicité pour la ressentir, accompagnée de la rage à se savoir manipulé), doit être laissée sur le chemin. Elle a eu des impacts positifs qu'il est possible de conserver, le progrès technique fougueux, les importantes infrasctructures et le financement de la sécurité sociale. Mais une convergence claire se fait jour entre la façon d'envisager le progrès humain et l'esprit républicain : modération, répartition, débat démocratique sur les priorités économiques et sociales.
Cette thématique de la mesure, c'est-à-dire de la modération et du partage, souligne une deuxième convergence, cette fois entre la question environnementale et l'esprit républicain. La
question environnementale, possède deux aspects. D'une part, il a été évoqué, celui des externalités du système productif. Ce dernier a des externalités négatives sur les agents productifs et sur
l'environnement de l'appareil de production. D'autre part, l'aspect des intrants doit être pris en compte. Une dernière fois, attachons-nous à un constat simple : beaucoup de ressources sont
présentes en quantité limitées et ont une vitesse de reconstitution des stocks plus lente, parfois de beaucoup, que notre rapidité d'exploitation. Ainsi, la recherche, et à moyen terme le seul
maintien en l'état, de la croissance économique n'est tout simplement plus tenable. Il ne s'agit pas de se contenter d'organiser la fin du pétrole, ce sont presque toutes les ressources d'origine
extractive qui sont concernées. Et au-delà du nickel, de l'uranium, du gaz, des divers hydrocarbures, du cuivre, de l'étain, de l'argent, de l'or, ..., restent aussi en suspens les questions des
« ressources » dont le renouvellement est rendu plus difficile par nos prélèvements et notre façon de vivre : poissons, eau potable, ... Le refus de la société du toujours plus est
un appel du pied à l'esprit républicain de sobriété, de refus de tous les excès, rendu d'autant plus pressant qu'à terme nous nous dirigeons vers une société du plus assez.
Un objectif
simple se présente à la République : poser ensemble la question sociale et la question environnementale. Il se trouve que la réponse à ces deux problématiques semble correspondre à la musique
républicaine traditionnelle, basée sur la liberté, l'égalité et la fraternité. Il reste à jouer la partition de la modération, à avoir de la mesure.
La première phase est celle du débat non partisan. C'est-à-dire en dehors de la structure des partis mêmes, mais pas forcément sans leur participation au débat. Il s'agirait, afin d'influencer la pensée politique de toutes les forces de gauche, de voir un groupe de réflexion ou une fédération temporaire de ces groupes lancer un débat public avec du bruit avant et de l'organisation pendant. Il est fort probable que seuls des groupes se sentant déjà républicains n'aient cette démarche, mais il serait plus heureux d'observer déjà un débordement vers d'autres cercles, groupes ou "think tank". L'idée n'est pas de rester dans un débat d'expert, même si celui-ci a son intérêt et devrait donc être organisé (sur plusieurs sessions d'ailleurs). Il s'agirait de faire un débat ouvert à tous dans chacune des plus grandes villes et au moins un dans chaque département. Ces débats seraient retransmis et enregistrés sur internet. Au final, l'ensemble débats, d'experts et de citoyens, pourrait donner lieu à une publication longue et à une publication courte. La longue étant accessible en permance sur internet, la courte pouvant donner lieu à tractage et diffusion courriel.
Une deuxième séquence serait partisane. Il est possible de l'amorcer par un débat entre membres de partis, voire par des interview de divers membres de partis. Mais l'objectif est qu'un parti ou ensemble de parti se fédère autour d'un projet républicain, c'est-à-dire des points de programme politique concret. Le projet se dégagerait assez directement de la phase précédente. Les partis pour le soutenir sont mon vrai problème. Deux partis pivots, c'est-à-dire qui cherchent sincèrement et au-delà d'un esprit tactique à rassembler hors de leurs murs, sont déjà républicains dans leur pensée mais souvent hémiplégiques : le Modem est faible sur la question sociale, le Parti de gauche est encore faible sur la question environnementale. Europe-Ecologie est un parti en ébullition, cela créée de l'incertitude mais au moins est-il agitateur d'idées. Le PS est une déception permanente qui a besoin de changer ses dirigeants de fond en comble avant de pouvoir penser à faire évoluer sa pensée. Et l'extrême gauche pense toujours que les compromis sont des compromissions, ce qui la rend incapable de construire un projet crédible de gouvernement collectif.
A titre personnel, j'attend donc de voir émerger la première séquence avant de savoir à quoi pourrait ressembler la seconde. Voilà donc du concret, même si c'est loin d'être fait.