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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

L'assommoir sociologique contre l'humanisme républicain

Publié le 10 Décembre 2009 par G. Eturo in Politique

 

Ce que l’on pourrait appeler l’assommoir sociologique domine sans partage. Ses coups les plus récents se nomment promotion de la diversité, lutte contre les discriminations ou encore égalité des chances, le tout réuni dans la package incontestable du développement durable (qui, oh surprise, comporte un "volet social"). On chercherait en vain une échappatoire : pas un discours, pas une politique qui n’émane de cette nouvelle idéologie du Bien si nécessaire à notre société de gestion. Partis de gauche, partis de droite, entreprises d’un capitalisme rapace ou solidaire, associations bienveillantes (pléonasme), rare sont les organisations qui ne portent pas ce nouveau drapeau du Progrès. Et nous voilà mobilisés - citoyens, travailleurs et consommateurs - pour l’avènement de ce Grand bon en avant à la sauce démocratique. Nous n’employons pas l’expression à la légère. C’est  parce qu’elle s’est placée sous les auspices du Bien que cette pensée totalisante est si difficile à contester ouvertement. Tenez vous-le pour dit, il est dans votre intérêt de dire et de montrer que vous aimez la différence. Les fins limiers de la traque anti-réactionnaire ne sont jamais loin, non plus que leurs accusations de racisme, de sexisme, d’homophobie et autres anathèmes sympathiques.

 

De progressiste, pourtant, l’assommoir n’en a que l’allure : loin de prendre appui sur la richesse intime des hommes et sur ce qui les rassemble,  il valide leur assimilation à des catégories. Sa représentation sociale sous-jacente est lamentablement binaire et simpliste : elle consiste à diviser la société républicaine en bourreaux et en victimes. Il y a d’un côté les hommes, les blancs, les occidentaux et les hétérosexuels, qui forment les dominants pour qui la vie, c’est bien connu, est facile, et de l’autre un ensemble de catégories en souffrance, c'est-à-dire victime de « mépris » et de « discrimination » de la part des dominants : citons les femmes, les minorités visibles ou encore les homosexuels. On remarquera ici que la formule « assommoir sociologique » se justifie avant tout par cette manie de la catégorie que nous en sommes venus à trouver normale, alors qu’il s’agit d’une rationalisation grossière des comportements humains. Tellement grossière que la plasticité catégorielle tend vers l’infini. Au petit jeu des catégories en souffrance, pourquoi diable se limiter aux femmes, aux « minorités visibles » ou aux homosexuels ? Il est d’autres qualités discriminantes qui méritent leur drapeau : les timides, les moches, les nains, les géants, les bègues ou que sais-je encore. Le propos ici est à peine exagéré : le raisonnement consiste toujours à extraire une qualité (le fait d’être quelque chose parmi d’autres) pour en faire une identité en souffrance.

 

Au vrai, les catégories sont illimitées et se forment au gré des lobbies associatifs et de leur puissance médiatique. Certes, être femme ou être noir constituent des qualités aisément identifiables. Mais l’on remarque souvent plus spontanément une timidité ou un physique disgracieux qu’une homosexualité. C’est sans doute qu’il manque à ce jour une puissante association des « timides ou des hideux de France » (j’en profite pour dire que je ne suis pas peu fier d’avoir suggéré un nouveau créneau aux « mutins de panurge » en mal d’inspiration).

 

A force de les entendre et de les lire, on finit par croire à la validité de ces classements ubuesques procédant par réductionnisme. Car enfin que dit-on lorsque l’on promeut la « diversité » ? On signifie à grand renfort de statistiques qu’être noir constitue une qualité socialement handicapante dans notre société. Pour qu’un tel constat soit exact, il faudrait pourtant démontrer que les trajectoires de vie de toutes les personnes noires en France s’expliquent par leur couleur de peau, ou que les obstacles rencontrés constituent des murs infranchissables. Ce qui n’est démontrable qu’en régime ségrégationniste. N’en déplaisent aux partisans de ce holisme agressif que constitue l’assommoir sociologique, dans la vraie vie républicaine, on ne rencontre pas des catégories mais des personnes. Certes, ces personnes sont complexes. Elles ont leurs clichés, leurs idées toutes faites, et si on retrouve certaines représentations plus que d’autres, aucune ne sera universellement partagée. De même, non seulement tout le monde a ses clichés (y compris les "minorités visibles"), mais rien ne dit a priori que chacun en restera prisonnier. Où l’on voit que le raisonnement catégoriel ne tient qu’au prix d’une mise au rebut de l’expérience et donc de la vie.

 

Raison pour laquelle cet assommoir constitue un anti-humanisme. Avec lui, il n’est plus possible de penser, avec Montaigne, que « chaque homme porte en lui la forme entière de l’humaine condition ». Dans un régime de liberté et d’égalité devant la loi comme c’est le cas dans notre imparfaite République, il n’y a pas de condition noire, de condition homosexuelle ou de condition féminine (demandons-nous à cet égard ce qui peut bien réunir Liliane Betancourt et madame Y, manutentionnaire chez Auchan). Il y a des expériences et des trajectoires individuelles dont la complexité, liée à la vie elle-même, ne saurait être élucidée du simple fait que telle ou telle personne ont la même couleur de peau ou la même orientation sexuelle. En République, le statut de victime identitaire non seulement ne tient pas la route, mais rend aveugle aux véritables inégalités économiques et culturelles qui se renforcent dans tous les pays occidentaux à la faveur d’un recul sans précédent du politique.

 

Mais là où, il faut bien le dire, la situation vire au tragi-comique, c’est lorsque la méthode consiste à vouloir dépasser la réduction d’une personne à une qualité en la présentant d’abord par cette qualité. Résultat : l’assommoir sociologique se révèle être une logique d’enfermement dont la seule issue consiste à positiver artificiellement l’autre par le simple fait qu’il arbore une qualité différente. Voilà pourquoi beaucoup de gens se mettent à vivre leur différence sur le mode de la fierté (la pride à toutes les sauces) et de l’exhibition (pensons au coming out). Nous en sommes même venus à considérer que le simple fait d’être une femme constitue un atout politique (« vous êtes femme, que pensez-vous que cela peut apporter à la vie politique de ce pays ? »). Pourtant, cette survalorisation de la différence diminue d’autant la communication entre individus. Si je suis fier d’être homosexuel, si c’est ainsi que je me présente et que je suis présenté, qu’aurai-je à partager avec un hétérosexuel ? Le dogme de la diversité révèle ici la pauvreté de son idéal. Sous ses aspects bienveillants, il travaille le réel de telle sorte que ce qui constitue réellement le feu de la liberté, c'est-à-dire la rencontre, devient de plus en plus difficile.

 

Au final, l’assommoir sociologique ne produit pas une société d’égaux, elle instille au cœur des relations sociales une culture de l’affichage et du politiquement correct (d’ailleurs, il va falloir s’y habituer, le rire devient suspect). Quand la statistique triomphe, la réalité déchante. Paul Valéry ne nous avait-il pas mis en garde, en affirmant que les chiffres constituent « un crime contre l’humanité » ? C’est pourtant par la rencontre et le vivre ensemble que les clichés de chacun sont susceptibles d’être relativisés, voire dépassés.

 

Plutôt l’autonomie du lien social et la confiance en l’Homme, donc, que la régulation d’une société policée et aseptisée nourrie au lait de la méfiance érigée en principe politique.

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BLONDEAU 15/12/2009 09:36


Bonjour,
depuis plusieurs semaines déjà , je rentre dans vos articles sans que je n'aie pu jusqu'alors y apporter un moindre commentaire ; je ne manquerai point , soyez en certain de vous adresser dans les
prochains jours un texte plus approfondi reprenant l'essentiel de ce que m'inspire vos supports écrits !
c'est toujours avec plaisir en tout cas que je m'empresse à chaque fois d'en prendre connaissance ... et en somme continuez !

Bien à vous ,

Michel BLONDEAU
l'un des nombreux "passeurs" critiques ... mais je vous en dirai plus!


Paris 10/12/2009 10:13


Très intéressantes réflexions, M. Aurouet!
La création de la HALDE, sous couvert de bonnes intentions, est en fait le premier pas vers l'organisation inéxorable d'une société totalitaire.


M. Aurouet 13/12/2009 11:17


Tout à fait d'accord avec vous, la HALDE incarne cette tendance à traquer les comportements suspects. Vous visez d'autant plus juste que je viens de passer devant une affiche, dans la rue,
proclamant sur fond blanc : "discrimination ? Saisissez la HALDE". Ca fait froit dans le dos.