Les causeries
républicaines
Que les cieux de l'Olympe sont beaux ! Restons sur nos trônes sans nous salir les mains, ne laissons pas la boue arriver jusqu'à nos pieds...pas tout de suite du moins. L’isolement intellectuel de la gauche, à défaut d’être splendide, pourrait pourtant bien lui donner du fil à retordre.
La Nation, faut-il le rappeler, est une construction imaginaire. Une construction bénéfique qui a démontré son efficacité sociale. Tout en gardant en mémoire les horreurs de ce court 20ème siècle qui nous a tant marqué, il serait dommage de négliger la force de rassemblement que constitue l’idée nationale, sans préjuger d’ailleurs au service de quelle cause. Cette idée est constituée d'une armature intellectuelle et d'événements particuliers qui lui servent d'appuis. Concernant la France, le principal de ces événements est bien sûr la Révolution, qui a vu l'opposition de la Nation en armes face aux monarchies européennes. C'est à cette occasion que la gauche a donné à la Nation son armature intellectuelle : rassembler par delà les différences individuelles autour d'une histoire parsemée de batailles pour la survie de la collectivité et la défense de l'idée de progrès. Le succès fut total. Les siècles qui ont suivi ont montré que malgré la défaite militaire, la nation fut une victoire intellectuelle et affective au sein des masses. Et que les pays dominés s'en sont sortis par ce même moyen contre le colonisateur. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les démocraties les plus faibles se rencontrent souvent dans les pays qui font le moins nation[1].
Le premier abandon de l'idée nationale par la gauche ne fut absolument pas son internationalisme, qui en est à bien des égards un prolongement et dont l'objectif pourrait être de faire progressivement nation à plus grande échelle. Le premier abandon a concerné la question de l'immigration et du Front National. Quand l'extrême droite a utilisé le nationalisme comme volonté d'enfermement pour s'opposer à l'immigration, la gauche a laissé faire. C'était d’une part tactiquement intéressant face à la droite. D'autre part, et surtout, les élites de gauche ont tiré comme enseignement des atrocités passées une série particulière d'enchaînements « logiques » qui rend compte de son aveuglement : assimilation de l’idée nationale au nationalisme, équation pavlovienne entre idée nationale et militarisme, perception de la nation comme idée définitivement excluante. Se défiant de l'idée de Nation, la gauche a négligé l'idée que les nouveaux arrivés devaient se mouler avec ceux déjà présents dans une culture commune, les bons sentiments réciproques suffisant à faire société. Sa recette pour vivre ensemble ? Faire de la place aux immigrés, leur fournir des services, se sourire régulièrement et s'excuser pour ce qu'a fait une partie des autochtones des générations précédentes. Simple comme bonjour. De son côté, la droite libérale et l’extrême droite pensaient qu'il ne fallait pas leur laisser de place du tout, ou alors juste pour profiter d’une main d’œuvre bon marché et éventuellement la renvoyer ensuite comme elle est venue. Tout cela a donné la France des banlieues en feu et Le Pen au second tour des présidentielles de 2007. Double échec d’une réduction économique et essentialiste de l’idée nationale.
A présent en France, beaucoup confondent l'idée et ses extrémistes. Jusqu’à en oublier que la nation est une idée efficace dont on peut faire une machine à rassembler et mobiliser pour accueillir comme pour rejeter, en fonction de ceux qui tiennent le terrain intellectuel. Pourtant, de la même façon qu'on ne saurait confondre Islam et islamisme, il serait des plus dommageable de confondre nation et nationalisme. Pour remettre la machine à faire de l’un avec du multiple, la gauche ne devrait donc avoir qu'un objectif : reconquérir le terrain de l'idée nationale. Ce qu’elle prend soin, hélas, de ne pas faire. Cette fois, la démarche ne consiste même plus à se méfier de cette idée, mais à la nier dans son existence. Pas dans sa pertinence, mais dans sa réalité. A cette posture de déni, il faut opposer ceci : la Nation n'est pas une réalité, elle devient réalité si on le souhaite. C'est le propre de l'acte politique, qui est un acte magique. Cette réalité construite est pertinente, et c'est cela qui compte. En créant une collectivité qui ne s'appuie pas sur la somme des particularismes, en choisissant de mettre en exergue ce qui est commun et en poussant à mettre en commun, elle crée à la fois la paix sociale par la reconnaissance comme frères et la démocratie par une culture commune au sein de laquelle et via laquelle il est possible de débattre. En refusant le débat sur l'identité nationale aujourd'hui, la gauche évite certes le piège sarkozyste de l'imposition d'un débat où elle a montré ses limites intellectuelles jusqu'ici, mais ce repli stratégique à des fins électorales est déjà une défaite intellectuelle : ceux qui parlent de nation dans les blogs du gouvernement en des termes racistes détournent ainsi à leur profit la seule idée qui pourrait leur être fatale, celle qui pourrait les forcer à accepter l'immigré comme leur frère. C'est par cette défaite que nous rendrons possible, dans quelques décennies, l'usage du terme « immigré de 5ème, 6ème, Xème génération » qui est pourtant un non-sens complet. Echec et mat pour tous.
La gauche doit cesser cette tactique de la défaite qui consiste à ne pas livrer combat pour protester contre les combattants[2]. Garder ses idées dans un entre-soi sûr de son fait, laisser la société se déliter en gardant bonne conscience, voilà la plus sûre voie vers la défaite. Tôt ou tard, le délaissement des masses, les ouvriers et les employés en particulier, qui adhèrent à l'idée de Nation[3], ne manquera pas de laisser en ruine l'idée même qu'il faille faire société. Car quel moyen de rassembler nous est proposée pour faire société (affectivement et intellectuellement) si ce n’est en faisant Nation ? Le jour où cette idée sera totalement discréditée, la désagrégation ne touchera pas que le « bas » de la pyramide. Les stratèges politiques, l’élite managériale et directoriale, les personnes aisées et leurs enfants qui voyagent de Paris à New York, Tokyo, Shanghai, Bali, Rio ou Sydney et qui trouvent la France si étriquée et sa population si arriérée, seront touchés eux aussi par la décomposition du substrat dont ils tirent cyniquement leurs ressources. Que vaudra de vivre sur l'Olympe si c'est entouré de boue ? Il faut en descendre aujourd'hui et se battre (métaphoriquement) pour donner envie à tous de vivre ensemble.
Faire société, voilà la grande question a laquelle la Nation répond en se démarquant des similarités extérieures des membres. Changer le contenu de cette idée, rajouter des événements dans le roman national, débattre des valeurs que nous voulons promouvoir ensemble, voilà qui peut éviter plusieurs écueils. En particulier celui d’une adéquation entre multiethnique et multiculturel[4]. L’objectif étant d’empêcher que notre société ne se divise en micro-communautés fermées et concurrentes. Entre vivre ensemble ou vivre côte à côte, il va falloir choisir[5].
[1] Souvent en partie à cause de l'action passée du colonisateur.
[2] J'en profite d'ailleurs pour souligner que tous les points de vue, absolument tous les points de vue, sont légitimes à défaut d'être vrais, justes ou efficaces. Un nationaliste, un anti-capitaliste, un xénophobe, un libéral, un modéré, un « mou » diront certains, un écologiste, un anti-démocrate, un monarchiste, et la liste n'a aucune fin, ont tous le droit d'exprimer leur opinion du fait simplement qu'ils sont humains et veulent l'exprimer. Bref, un con peut parler (on est toujours le con de quelqu'un) et un Peuple peut « se tromper » en toute légitimité en votant. L'important est de croiser respectueusement le fer et, peut-être, de convaincre ou se laisser convaincre.
[3] Comme le montre l'orientation de leurs votes vers les partis qui leur en parlent. Pourtant les masses ont montré dans le passé qu'elles préféraient une notion fraternelle et rassembleuse de la Nation : il n'y a qu'à penser au parti communiste français d'avant la chute du Mur, à la fois nationaliste, internationaliste et socialiste.
[4] Le terme multiculturel met en avant une société où chacun a sa culture. La culture n'est plus un bien public mais un bien individuel mis en commun par petits groupes de pré-semblables, des communautés à l'intérieur de la collectivité. Cela paraît peu désirable. A l'inverse, une culture unique forcerait chacun à abandonner totalement sa culture pour se fondre dans un moule uniforme, ce qui n'est ni tout à fait réalisable, ni souhaitable il me semble. Dans le cadre d'une culture commune, le droit à la différence n'est pas nié, et de fait chacun à une identité et une histoire individuelles, mais un espace imaginaire commun est créé par des références culturelles transmises à tous.
[5] Je tiens à souligner d'ailleurs que beaucoup ont choisi en leur for intérieur et que la France est l'exemple, par le nombre important de mariages mixtes, d'un pays qui permet encore, pour l'instant, non pas de tolérer la différence mais de la partager.
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