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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Grippe A : trop de précaution nuit gravement à la santé mentale (et à la démocratie)

Publié le 7 Janvier 2010 par G. Eturo in Société


Comme nombre de salariés de ce pays, j’ai passé une bonne partie de l'été 2009 à préparer un plan de continuité d’activité (PCA), l’arme absolue contre le danger qui devait nous terrasser à la rentrée : la grippe H1N1. Comme en août 1914, j’eus l’impression d’une mobilisation massive, d’un élan presque guerrier : la civilisation, une fois encore, allait se battre contre un ennemi implacable. Nous l’attendions, cet ennemi. Et puis rien. En fait de guerre totale, nous eûmes une drôle de guerre dont on ne sait pas bien si l’issue s’avère rassurante ou inquiétante. Car enfin, si l’on ne peut que se féliciter du peu de pertes engendrées par ce simulacre de guerre, comment comprendre alors l’hystérie mobilisatrice qui, sous ses aspects rationnels, s’est emparée de l’administration française ? Comment concevoir que tant d’énergie ait été déployée, à l’instar d’une économie de guerre, pour écraser un moustique ?

 

Désormais, que le risque soit certain ou incertain, fort ou faible, il ne faut plus lésiner sur les précautions. Adieu la riposte graduée, bonjour la prévention massive. Dans nos sociétés occidentales accoutumées à la maîtrise de la nature et des événements, la moindre défaillance relève d’une incompétence de gestion manifeste. Faut-il s’étonner, dès lors, que le gouvernement ait choisi de vacciner tout le monde et de commander des millions de masques ? Beaucoup de ceux qui, aujourd’hui, crient à la gabegie financière, n’auraient pas manqué, face à une grippe plus virulente, de demander des comptes au gouvernement.  L’ironie de la situation réside dans le fait qu’il est finalement impossible, pour nos dirigeants, d’éviter le scandale médiatique. Faute de pouvoir lire dans une boule de cristal, tout gouvernement est amené, soit à en faire trop, soit à n’en faire pas assez. Mais la parade politique s’avère évidemment plus facile dans l’excès que dans l’insuffisance. « On n’a voulu prendre aucun risque » sonne mieux que « nous n’avons pas été à la hauteur ». D’où, in fine, l’inexorable recherche maladive du risque zéro.

 

Maladive pourquoi ?  Parce qu’à vouloir éviter à tout prix de subir les effets d’un danger possible, nous avons vécu dans un climat prolongé d’appréhension et de mobilisation sans jamais être confronté au dit danger (une dangereuse pandémie). Alors même que le danger était seulement possible, nous nous sommes comportés comme s’il était certain. Bref, nous n’avons pas agi en adultes responsables, mais comme des enfants qui s’amusent à se faire peur. Nous nous sommes fabriqués à grand frais un film d’angoisse. Voilà donc où conduit la recherche obsessionnelle du risque zéro : à vivre en état d’urgence. Dans le sentiment que le mal est pour demain, et qu’il risque d’être terrible.

 

Nous ne saurions trop insister sur les terribles effets de cette logique. Souvenons-nous de l’Irak, dévasté puis envahi par les Etats-Unis : c’est en exagérant le danger que représentait le dictateur de Mésopotamie que la plus grande puissance militaire chercha à légitimer son forfait. Il est aussi connu que les gouvernements impopulaires utilisent ou grossissent les menaces pour redorer leur blason, en détournant l’attention des citoyens vers d’autres cibles. Ce que nous cherchons à dire, ce n’est pas que le gouvernement a sciemment exagéré le danger. Comme nous l’avons dit, il nous semble que le rapport au risque des sociétés occidentales a une plus grande portée explicative. Mais il ne fait pas de doute que la peur est souvent politiquement rentable et que pour cette raison, il est malsain pour une démocratie de l’alimenter plus que de raison. Il va donc falloir réapprendre à supporter le risque (tout ne peut pas toujours être prévu, tout ne peut pas toujours être empêché) ou bien s’habituer à vivre définitivement dans un état d’urgence permanent. La République n’est-elle pas le régime des gens raisonnables ? Comme dit l’adage, « trop de précaution nuit ».

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