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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Face à la crise : pour un retour vigoureux de la puissance publique

Publié le 4 Juin 2013 par G. Eturo in Politique

Notre nation, peut-on lire et entendre ad nauseam, vivrait au-dessus de ses moyens. Criblée de dettes, la voilà chaque jour priée de faire des économies pour rééquilibrer ses comptes publics. Dernièrement, le scud ne vint pas de Bruxelles, de Berlin ou de ces indéboulonnables de la médiasphère dont l’incroyable talent réside en ceci que le manque de crédibilité ne les atteint jamais, capables de prêcher avec le même sérieux, la mine toujours aussi grave, les errements qui, hier, contribuèrent au marasme politico-économique dans lequel nous nous débattons aujourd’hui sans entrevoir, hélas, d’issue consensuelle. Ces indéboulonnables, que même le zapping ne parvient pas à faire taire tant ils sont sollicités, poussent par ailleurs le vice jusqu’à donner des leçons de crédibilité aux hommes et femmes politiques avec lesquels ils s’entretiennent (si mal d’ailleurs, avec des formats d’émissions incompatibles avec la pensée politique).

 

Mais revenons à notre sujet. Dernièrement, donc, le missile fut lancé sur la France à l’attention de son gouvernement (point ne fut besoin d’accusé de réception) depuis les locaux de l’OCDE. Un de plus, qui en suit un, et que suivra immanquablement un autre. Cette salve des tirs sur notre malheureux pays, moins ciblé et moins dévasté cependant que ses voisins grec ou latins (mais pour combien de temps ?), témoigne avec force de ce qu’est devenu notre pouvoir souverain, à savoir, à peu près plus rien, notre gouvernement prétendument libre consistant à donner des gages à des autorités extérieures (publiques ou privées) distribuant alternativement, tantôt les menaces, tantôt les encouragements.

 

L’esprit moutonnier répètera à l’envi que ces autorités assènent des injonctions qui, aussi offensantes soient-elles pour notre orgueil national, n’en demeurent pas moins légitimes, dès lors que ce qu’elles disent est vrai. Et qu’à tout prendre, le meilleur moyen de recouvrer notre souveraineté serait d’appliquer le programme qu’elles nous prescrivent à savoir : une vraie politique de compétitivité au moyen d’une cure radicale de moins disant fiscal et social, sur fond d’aggravation des inégalités économiques et d’accroissement de la pauvreté, à la manière du très socialiste M. Gerhard Schröder en Allemagne. Evidemment, ce programme emprunte d’autres formules du type : activation des dépenses sociales, réformes structurelles, flexibilisation du marché du travail etc. Ce verbiage idéologique ne signifie rien d’autre que l’organisation, dans le contexte d’une économie régionalement intégrée et dérégulée (soit l'acceptation d'une extension du domaine de la lutte), d’une sorte de sursaut national par le bas, soit la survie nationale au moyen d’un appauvrissement de masse dont l’Espagne et le Portugal donnent un avant goût amer.

 

En réalité, l’application d’un tel programme ne ferait que nous affaiblir davantage, en minant le pacte républicain issu de l’après deuxième guerre mondiale, voire en rallumant une nouvelle guerre des classes comme j’ai tenté de le prévenir dans le poème Jean-Ba le Terrible, ou en débouchant plus simplement sur une lente décomposition de la cohésion nationale sur fond d’affaiblissement continu de l’autorité de l’Etat. Ne nous y trompons pas : les déficits comme la dette de l’Etat français sont davantage les symptômes d’une économie en déclin accéléré que la cause première de nos maux. Il en va de même, en contrepoint logique, du besoin de prélever par l’impôt toujours davantage de ressources pour financer la dépense publique. En réalité, celles et ceux qui se font les zélés serviteurs de ces institutions extérieures ont des raisonnements comptables à courte vue et ne voient pas combien ces programmes, qui prônent en un mot moins d’Etat, se situent en réalité dans la suite logique d’un processus de retrait de l’Etat engagé depuis plusieurs décennies. Autrement dit, si la voie que nous encouragent fermement à suivre les autorités extérieures ont l’apparence du bon sens, c’est à la seule condition d’assumer que notre Etat ne maîtrise plus désormais sa politique monétaire, sa politique de change et sa politique commerciale, pas plus qu’il ne produit librement sa réglementation économique et financière ou qu’il ne s’autorise à intervenir comme bon lui semble dans la sphère marchande (pour ne pas « perturber le bon fonctionnement des marchés » ni « l’allocation optimale des ressources »…). Ces présupposés acceptés mentalement et acquis dans les faits, toute politique de compétitivité ne peut déboucher, dès lors, que sur une vaste prostitution nationale pour l’attractivité du territoire (permettez-moi d’insister sur ce point : il s’agit d’une prostitution dont les clients sont les multinationales et, désormais, des Etats étrangers comme la Chine), au moyen de coupes sévères dans les dépenses publiques et d’une fiscalité favorable au capital.

 

Le hold-up intellectuel est malin mais il n’est pas vrai et ne doit donc pas faire illusion : ce n’est pas que la France, par une boulimie d’Etat, aurait cassé son dynamisme économique au point de devoir donner des gages par une politique socialement régressive lui permettant de redevenir mondialement compétitive ; c’est que son Etat accomplit en ce moment même la dernière étape de son retrait, après que la neutralisation de ses leviers d’action aient été réduits à peau de chagrin. Je voudrais suggérer ici une comparaison avec la Russie que l’on jugera peut-être exagérée, mais que j'estime éclairante. Auteur d’un ouvrage intitulé « la Russie, puissance d’Eurasie », voici ce qu’Arnaud Leclercq nous livre sur le processus de redressement de la Russie sous Vladimir Poutine : « le chantier était de taille car Eltsine avait mis en péril l’unité du pays en encourageant les régions à approfondir leur autonomie, en vendant aux oligarques les entreprises d’Etat, en ouvrant les secteurs stratégiques aux investissements étrangers. Poutine va commencer par neutraliser les contre-pouvoirs, puis va reprendre en main les grands groupes industriels, avant de mettre en place des acteurs qui lui sont acquis à tous les niveaux de la hiérarchie économique et étatique. Ce programme est méthodiquement mis en œuvre par le rachat des grands médias que l’oligarque Guzinski se voit contraint de vendre, par la prise de contrôle de Gazprom, par la neutralisation de Khodorovski qui s’apprêtait à vendre une partie de son groupe pétrolier à Chevron-Texaco et Exxon-Mobil. Une reprise en main qui inquiète les Américains, furieux de voir la Russie renoncer aux réformes libérales et limiter un processus démocratique qu’ils assimilent à la phase de décomposition eltsinienne. En réalité, les Américains comprennent très vite que, derrière la « lutte contre la corruption » se joue une autre partie, géopolitique celle-là, le retour d’une Russie maîtrisant de nouveau ses instruments de puissance sur la scène internationale ». Il n’est pas inutile de rappeler au demeurant ce que la cure libérale des années 1990 affligea à la Russie : « de 1991 à 1998, le PIB russe a chuté de 50%, les investissements de 50%. L’espérance de vie masculine a été ramenée de 69 à 58 ans. Le taux de natalité s’est effondré de 14,7 pour mille à 9,5 pour mille. Dès avant la dévaluation de 60% du rouble en août 1998, les trois quarts de la population vivaient au-dessous du seuil de pauvreté et des millions de salariés et de fonctionnaires n’avaient pas reçu leur salaire depuis des mois… ».

 

Mon propos n’est évidemment pas de dresser l’éloge de Vladimir Poutine, qui demeure un autocrate sans scrupule. Il consiste à souligner combien dramatique peut devenir une société dans laquelle la puissance publique se retire au profit d’une anarchie économique déconnectée de tout intérêt national. Il s’agit aussi de montrer combien les chantres des paradigmes économiques néolibéraux sont à côté de la plaque, en esquissant un monde qui n’existe que dans leur tête, où règnerait un supposé marché libre de toute entrave, où la concurrence serait « pure et parfaite », où s’accomplirait en quelque sorte le dessein merveilleux d’une improbable « main invisible ». La réalité est en tout point opposée : les gagnants de la mondialisation ne sont pas les nations où l’Etat n’ose plus perturber un jeu qui le dépasse, mais bien plutôt celles qui, tout en renonçant aux mirages collectivistes, ont su intégrer les acteurs économiques dans une stratégie nationale englobante qui présuppose une maîtrise, par l’Etat, des principaux instruments de puissance (c'est vrai de la Russie, nous l'avons vu, mais aussi et de façon plus éclatante encore, de la Chine). Soit exactement la situation inverse dans laquelle se trouvent plongées les nations européennes, y compris l’Allemagne lorsque, nous le croyons, les désillusions de demain auront fini de dissiper l’arrogance d’aujourd’hui.

 

En conclusion, cessons d’écouter les fadaises de la pensée dominante et convenons que la cause première de notre marasme économique provient d’un défaut majeur de puissance souveraine dans l'exacte mesure où rien n’oriente plus la machine économique, qui ne nourrit désormais que la cupidité des oligarchies. Aucun dessein national ou européen surplombant ne nous est proposé, par le truchement duquel nous pourrions redresser la situation et renouer avec une nouvelle ère de prospérité économique (sous réserve des contraintes écologiques). Dès lors, nous pourrons bien conduire toutes les politiques d’austérité que l’on voudra, donner autant de gages que possible, il n’en sera pas moins vrai que sous la coupe de l’idéologie néolibérale et dans l’ornière de l’Union européenne, tous nos efforts ne seront que poursuite du vent et ne feront qu'aggraver la situation. Pour s’en sortir, il faudra proclamer le retour d'un primat du politique sur l’économique, c'est à dire la conjugaison des moyens de la souveraineté de l'Etat et de la volonté de s'en servir, soit au moyen d’un Etat européen, soit par le retour à un Etat français indépendant (ce qui, j’insiste, ne signifie pas autarcique). Si cette nécessité du retour du politique prend ce caractère d'évidence tant il est la condition de notre sursaut - retour incompatible avec le maintien en l'état des communautés européennes autant dans ses aspects institutionnels que normatifs - il appartient aux peuples d'arbitrer démocratiquement entre un horizon national ou européen.

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Bobleymar 28/09/2013 17:11


 Bonjour,


Cet article est d'un très bon contenu, j'insisterais sur ton raisonnement historique qui  souligne bien que la destruction de l'état au profit de l'économie n'est pas nouvelle, mais existe depuis le début des années 80, et est en plein expansion
aujourd'hui, ce qui, ironie du sort, est du à la crise de 2008, elle même du à ces politiques ultralibérales thatchérienne et reaganienne antérieures. Ainsi les pyromanes sont devenus les
pompiers en se jouant habilement du peuple, lui faisant croire au sacro-saint marché et à la religion néolibérale. Il est drôle de constaté que l'argument des politiques de droite et
sociaux-démocrates pour détruire la puissance publique est comme tu les dis très bien : "pour ne pas perturbé le bon fonctionnement des marchés", ces marchés qui fonctionnent si bien qu'ils ont
entrainés la crise que nous connaissons actuellement. Il est d'ailleurs amusant de voir comment la finance et le système tout entier arrive à retourné même ses plus vils et destructeurs travers à
son profit, et ainsi, tel un chat, à atterrir toujours sur ses pattes. De même il est épatant de constater avec quel efficacité et rapidité les meilleurs économistes du monde du FMI, ont réussit
à coup de communiqués réimprimées années après années à sortir la Grèce de la banqueroute grâce à leurs réformes structurelles et autres flexibilité ou compétitivité du travail... Ils avaient
d'ailleurs eu la même réussite en Amérique du Sud, il y a une dizaine d'année. Mais outre cela, étant d'accord avec toi que le politique doit reprendre la main sur le marché, car sinon, c'est la
fin de la démocratie, j'ai, quelque petit point de désaccord avec ton analyse, que je vais ici titiller (en rappelant que je suis en accord avec la très grande majorité de ton article).


Cela est en rapport avec tes exemples, pas celui russe que tu as plutôt bien expliqué et nuancé, mais avec celui chinois. Je souhaite évoqué
le fait que l'état chinois c'est bel et bien convertis au capitalisme, peut-être pas libéral, mais un capitalisme "protectionnisme" dirons-nous, mais que cela n'est aucunement la preuve que
l'état à repris le dessus sur les marchés. Tout simplement car la Chine n'est pas interventionniste mais seulement protectionniste, càd, que son intervention dans l'économie reste limité à ce
qu'elle apporte de bon au 300 millions de chinois de la classe "moyennes", mais pas aux 1 milliards d'autres qui n'on ni smic, ni assurance chômage, ni retraite, ni sécu, ni syndicats..., choses
qui pourtant paraissent être indispensable pour un état qui aurait le dessus sur l'économie. C'est d'ailleurs là, une grande limite de la Chine : Que serait-elle sans ses millions d'esclaves
modernes? Sans parler des enjeux environnementaux que mettrait en jeu une Chine où 1 milliards de personnes aurait un véhicules par exemple. On peut d'ailleurs se poser la question si une Chine
qui reste dictatoriale (et bien plus que l'UE que vous comme moi ne cessons d'attaquer) souhaite vraiment sortir sa population de la misère ou simplement renoué avec la puissance mondiale qu'elle
fut avant le 19e et le 20e siècle?


Pour élargir mon propos je souhaite insister sur ceci, : il est d'abord, toujours faux de dire que le capitalisme ne fait que créer des
richesses et construira le bonheur total tel que l'imaginait Adam Smith, même si je ne nie pas le fait qu'il y a eu création de richesse en Chine par exemple, ces dernières décennies. De même, il
serait faux de dire que le capitalisme ne fait que créer des inégalités, même si incontestablement il en créé. Non, c'est bien plus compliqué que cela, ce système peut créer les deux, soit de
façons temporel par exemple avec les cycles de croissance et de dépression, soit géographiquement, phénomène que nous constatons actuellement avec la création de richesse en Asie et avec les
apparitions et aggravations d'inégalités en Europe.


Tout ceci pour dire que l'état même en intervenant ne ferait que limiter les dégâts  du système,
et que ainsi, plus que de limiter un système, l'état est là pour tenter de changer ce système. Car par delà les problèmes humains, économiques et écologiques que met en cause le capitalisme, la
questions qui doit se poser reste plus philosophique : Est ce qu'un système basé sur le compétition, l'argent, et la perpétuelle insatisfaction des désirs, pour pouvoir continuer à produire et à
consommer, est-il enviable? C'est à cette question que les citoyens doivent répondre et c'est leur réponse qui déterminera l'action que doit mener l'état qu'il soit européen ou national : s'il
doit laisser aller, agir, limiter, ou bien transformer l'économie.

M. Aurouet 28/12/2013 15:31



Bonjour Bobleymar,


 


Je te réponds bien tard et je te prie de bien vouloir m'en excuser. Je suis d'accord avec ta conclusion, qui pose la bonne alternative. Et il va sans dire,
car tu l'auras compris, que je suis d'accord avec la perspective d'une transformation de l'économie. J'insiste sur le fait que je n'érigeais ni la Russie ni la Chine en modèles, je souhaitais
simplement mettre en évidence la faiblesses de l'Europe dans la compétition mondiale en insistant sur le fait que les Etats qui s'en sortent le mieux ne
sont pas ceux qui mettent en application la doxa néolibérale. Les Etats Européens vont à leur perte car ils ont abandonné les outils de la souveraineté au profit du Marché et des Experts.
Or, c'est très problématique, car si tu veuxs transformer l'économie, tu dois pouvoir t'appuyer sur deux jambes : la conscience citoyenne d'une
part, et la souverrainté de l'Etat (démocratique) d'autre part. Par souveraineté, il faut entendre à la fois l'indépendance par rapport aux autres Etats mais aussi la possibilité pour la
puissance publique de modifier les structures économiques et sociales et d'influer sur la conjoncture économique.. Toutes choses que l'UE  non seulement n'apporte pas, mais interdit aux
Etats membres... C'est ce qui causera sa perte.