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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Exploration du désenchantement européen

Publié le 24 Janvier 2014 par G. Eturo in Europe et monde

Dernièrement, nous avons pu pointer le caractère indéfendable de l'Union européenne aujourd'hui. On aurait tort, en effet, de rendre compte de son impopularité croissante par la crise économique, supposée prompte à déchaîner les réactions de rejet et de repli. Non que cette explication soit complètement fausse : elle est plutôt partiellement vraie et pas forcément essentielle dans la compréhension de ce qui se trame sous nos yeux.

 

Et que se trame-t-il donc ? Rien moins que l'échec de l'Union européenne dans ce que les communautés européennes avaient, elles, plutôt réussi. Car si la problématique d'origine n'a en réalité pas complètement changé, elle a bien été reformulée sous l'effet des changements historiques, aussi bien idéologiques que géopolitiques. En 1950, l'enjeu est déjà posé et il est double : réconcilier les peuples pour une nouvelle paix durable entre les nations ("nouvelle", car je rappelle au passage qu'il y eut très peu de guerres en Europe entre 1815 et 1914) et assurer la constitution d'un pôle européen spécifique et prospère dans le dispositif occidental de défense contre l'impérialisme soviétique. De ce point de vue, les communautés européennes ont rempli leurs missions, apportant leur concours au redressement économique et moral de l'après-guerre mais aussi à l'expansion puis au triomphe de la démocratie représentative en Europe, jusqu'à l'effondrement du bloc communiste et la perspective, nouvelle, d'une paix réellement continentale (fin du rideau de fer), dans une indépendance retrouvée (fin de la Guerre Froide).

 

Or aujourd'hui, il s'agit toujours de combiner la défense de la démocratie comme idéal politique en Europe et dans le monde, avec la préservation d'une spécificité européenne tangible sur la scène mondiale dans un contexte de marginalisation des Européens (Allemagne comprise). Sur le terrain de la démocratie, il est intéressant - mais combien amer - de constater que l'Union européenne a fini par se retourner progressivement contre l'idéal auquel elle se vouait. Comment en rendre compte ? En comprenant que la démocratie a progressivement - mais sûrement - été réduite à l'Etat de droit (protection des droits fondamentaux et des minorités) et aux libertés économiques, celles-ci entendues par surcroît dans une formulation hyper-extensive (et jusqu'à l'absurde : cf. la fameuse "concurrence libre et non faussée"). Dans ce schéma, exit la souveraineté populaire avec cette conséquence terrible que la gouvernance a remplacé le gouvernement et que les alternances ont supplanté les alternatives. Tout cela, bien-sûr, n'aurait pas été possible sans la conversion massive des élites au néolibéralisme, autre nom d'une foi renouvelée dans les vertus (hum...) du capital. De ce point de vue, il faut le répéter par souci de vérité : l'Union européenne est clairement ce que les élites politiques en ont fait, elles sont donc complices de l'impasse qui est la sienne aujourd'hui.


On pourrait presque affirmer d'ailleurs que le problème est moins l'Union européenne que la dérive oligarchique des démocraties, dont l'Union est après tout une manifestation parmi d'autres, même si de toute évidence, elle pèse d'un poids particulièrement lourd en remplissant une fonction UNIQUE au monde : déresponsabiliser les élites politiques désormais rompues à l'art de la démagogie la plus abjecte ("c'est pas nous, c'est l'Europe"). Pour comprendre également les ressorts du mouvement qui a conduit au triomphe de cette conception réductrice de la démocratie, il faut sans doute ajouter la loi selon laquelle toute institution est portée à pousser aux extrémités la logique de ses attributions si aucune résitance ne lui est opposée. Ceci suffit à rendre compte du coup d'Etat permanent que nous jouent la Commission européenne et la Cour de Justice des Communautés européennes depuis la fin des années 1980 ainsi que, plus récemment, la Banque Centrale Européenne. Tant et si bien qu'en fait de démocratie au sens du gouvernement par le peuple (même par le truchement de ses représentants), l'UE apparaît sous les traits d'un régime politique dominé par les experts, les juges et les lobbies. Pour ajouter enfin une dernière ombre au tableau (et croyez bien que ça ne me réjouit pas), relevons simplement que lorsque le capital met la démocratie en danger comme cela se passe en Grèce actuellement, l'UE prend le parti des rentiers contre les gens ordinaires, aussi complexe soit les responsabilités de chacun dans l'avènement de la faillite économique du berceau de la civiloisation européenne, au point de laisser les Chinois racheter le Pirée (Périclès, pardonne tes enfants).


Considérons à présent le second objet de la construction européenne : permettre aux Européens de constituer un pôle spécifique et autonome de l'humanité. Depuis la fin de la Guerre Froide, ce qui fut plutôt réussi face aux soviétiques a été complètement raté face aux Américains. Comprenons-nous bien : les Etats-Unis sont de précieux alliés, une grande démocratie (sur bien des aspects, c'est même une démocratie plus accomplie que chez nous, notamment parce qu'on peut encore s'y exprimer librement) et pour ainsi dire, un grand pays d'intelligence et de culture. Mais enfin, il est proprement hallucinant de constater que l'UE se montre, d'un point de vue géopolitique, déséspérément néo-pétainiste. Par-là, j'entends qu'elle inclut les Etats membres dans une posture de contrée colonisée par rapport aux USA. C'est vrai sur tous les plans : économique (cf. la négociation en cours sur le TAFTA), politique (délégation de la défense du continent, à un point dont les USA eux-mêmes paraissent fatigués, à l'exception sans doute temporaire de la France) et, surtout, culturelle. Que l'Europe ait adopté le globish comme (nov)langue commune, voilà qui résume presque entièrement sa défaite, alors que sa raison d'être réside dans la défense collégiale des identités nationales. Je répète ici ce que j'ai toujours cru : l'unité européenne ne se fait pas, bien que rabâchée le temps des campagnes électorales - parce que l'Europe n'a pas ses patriotes. Or, pour avoir des patriotes, il faut une patrie, et donc un projet de souveraineté politique. Avons-nous jamais vu une fédération se constituer dans l'acceptation d'une tutelle étrangère ? Notre Europe, que l'on compare à tort aux treize colonies américaines avant la guerre d'indépendance, ressemble davantage aux Cités grecques à l'époque de Philippe de Macédoine ou de Rome... sans même pouvoir se targuer, à l'instar des Cités grecques, d'avoir compensé la défaite politique par une victoire culturelle (nous avons, à notre époque, et l'Otan, et les séries américaines partout sur nos écrans).

 

Dans ces conditions, on ne peut que s'étonner que le discours dominant s'étonne du repli national et autres manifestations du populisme rampant : c'est que la majorité des puissants ne voit pas que la nation, aussi étriquée soit-elle, conserve encore cette sulfureuse souveraineté populaire qu'au fond ils redoutent, tandis que subsiste malgré tout une forme élémentaire de patriotisme qu'ils ne comprennent plus, et dont ils ne veulent plus. Et cette double cécité est entretenue par l'arrogante conviction, chez eux, que la masse des gens ordinaires se compose d'indécrottables bouseux qui ont la fâcheuse habitude de résiter à l'irrémédiable et bienheureux mouvement d'un monde qui change (petit clin d'oeil ici aux enthousiastes contributeurs de Terra Nova). Il ne suffira donc pas de réorienter la construction européenne pour la sauver : il faudra la refonder entièrement, sous peine de mort.

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