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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

De temps en temps, le foot est beau et rend intelligent

Publié le 7 Juillet 2010 par G. Bloufiche in Société

 

Retour sur Les intellectuels, le peuple et le ballon rond, court essai de Michéa publié en 1998 chez Climats.

 

Et si on parlait de football ! Cet article n’évoquera donc pas le cas de l’équipe de France.

 

«De temps en temps, le football est beau». Cette belle sentence de cet entraîneur atypique qu’est Daniel Leclerq, je la médite souvent avec gravité. Elle résume assez bien la quête angoissée du supporter, cette recherche du match perdu qu’il mène de façon déraisonnable et qu’il traîne de Championnat en Champion’s league, de Coupe de France en Coupe de la Ligue et, vice parmi les vices, d’Intertoto en Europa League.

 

Disons-le tout net : le plus souvent, chaque match est une nouvelle petite mort et une raison supplémentaire de croire qu’on ne retrouvera jamais la joie innocente de la partie qui nous a fait basculer, quand nous étions enfants, dans l’adoration d’une équipe.  

 

Mais on essaie et on essaie encore. Bien des choses ont tenté de s’interposer entre nous et le football - des femmes, des grandes écoles ou des penseurs surplombants - mais jamais ils n’ont réussi à l’éloigner plus de quelques saisons. Tout peut disparaître, le football, lui, reste.

 

Michéa, auteur remarquable déjà croisé dans ce blog (voir référence des articles de M.Aurouet), est l’auteur de l’essai aussi court qu’édifiant Les intellectuels, le peuple et le ballon rond. Cet essai m’a convaincu que, loin d’être l’objet d’abrutissement décrit avec condescendance, le football pouvait être un objet de compréhension du monde aussi populaire que puissant.

 

 *  *  * 

 

Pourquoi les intellectuels n’aiment pas le ballon rond ?

 

Il est un fait avéré que les passions moyennes de l’intellectuel médian se concentrent sur une foule d’événements picrocholins (par exemple, la parution d’un essai du vilain Onfray sur l’ignoble Freud) tout en dédaignant un fait majeur comme celui-ci : d’un bout à l’autre du vingtième siècle -  du Tottenham-Sheffield de 1901 qui rassembla 114 000 spectateurs au Brésil-Italie à la finale de la coupe du monde 1994 qui rassembla deux milliards de téléspectateurs - ce sont de simples matchs de football qui, dans l’histoire du monde, ont été les événements les plus suivis.   

 

Ce simple fait aurait pu attiser les passions intellectuelles mais cela n’a pas été le cas. Alors pourquoi un tel dédain ?

 

La première explication avancée par Michéa est teintéé d’ironie : l’intellectuel est par définition atteint d’un handicap corporel puisqu’il est condamné à vivre dans le monde immatériel des signes. Il néglige donc le corps et ses plaisirs réels et, s’il peut faire l’éloge du corps, il ne le fait que devant un bureau ou devant une caméra. Il est donc coupé de toute une part charnelle du réel auquel le sport permet d’accéder.

 

Mais cela ne saurait expliquer toute la haine déployée à l’endroit du football par l’intellectuel. Le tennis trouve ainsi souvent grâce à ses yeux. Tout le problème du football est qu’il incarne - on ne saurait mieux dire qu’à la perfection - le sport populaire. Or, selon Michéa, l’intellectuel a un problème avec le peuple. Sa tâche n’est-elle pas d’élever le peuple au dessus du vulgaire, c’est à dire du populaire  ? Ou dirait-on aujourd’hui du populisme (dont le sens infamant actuel fait oublier, comme le rappelle Michéa, que le populisme est défini historiquement comme le combat radical pour la liberté et l’égalité au nom de la raison populaire).

 

Ainsi arrive-t-on à la première thèse de Michéa : la haine des intellectuels pour le ballon rond tient non pas dans l’objet football mais dans l’intellectuel lui-même. Car il faut bien s’entendre sur ce que l’on appelle un intellectuel : dans le meilleur des mondes, ce dernier emploierait, selon Michéa, sa culture et son intelligence pour rendre intelligible le monde dans lequel il vit. Il aurait alors l’ardente obligation de s’intéresser au football, de s’y intéresser sans forcément l’aimer mais en le comprenant. S’il ne s’y intéresse pas, c’est que l’intellectuel, pour reprendre la définition de Orwell, est devenu l’idéologue qui, appuyé par toute une frange de la classe moyenne, est préposé à l’encadrement technique, politique et culturel du capitalisme développé et qui participe, littéralement, à la création de l’air du temps.

 

Et pour cette avant garde éduquée - dont le corpus va des idées anti-beauf au  progressisme abstrait - le football est le vecteur de fascisation, ou pour faire gauche en habillant son mépris de générosité, le nouvel opium du peuple (1). Dans ce dernier cadre, les arguments se parent alors d’ornements plus généreux - le mépris pour le peuple ne pouvant s’afficher avec morgue et transparence : l’intellectuel de gauche en lutte contre le football le fera donc le plus souvent au nom de l’aliénation consubstantielle à ce sport.

 

Ce qui manque à  notre intellectuel, c’est donc, pour suivre la pensée orwelienne, cette common decency, c’est à dire ce mélange de bienveillance et de sensibilité qui lui permettrait de saisir la voluptueuse inutilité du football, lequel sait si bien nous faire revivre, pour reprendre les termes de Christopher Lasch, «l’exubérance que nous gardons de notre enfance» ou ce «plaisir d’affronter les difficultés sans conséquence».

 

 

*  *  *

 

Pour une critique populaire du football

 

Les intellectuels étant physiquement et intellectuellement inaptes à la produire, la critique radicale du football ne saurait dès lors venir que des amateurs de football eux-mêmes (précisons dès lors que Michéa se refuse à employer le terme de supporter, être manipulable soumis au merchandising des clubs et immédiatement soupçonné de violence - alors même qu’il y a infiniment plus de violence dans un concert de rap, une rave party ou un apéro géant facebook que dans un stade comme le savent bien tous ceux qui y ont mis les pieds).

 

 

Et pour Michéa, c’est sa seconde thèse,  on ne peut douter que l’amateur de football jouit pleinement de ce sens critique tant esthétique qu’idéologique. Ainsi, qui pourrait si joliment et si mélancoliquement exprimer que «l’histoire du football est un voyage triste du plaisir au devoir», sûrement pas un intellectuel ayant décrété l’état de mort célébral  des supporters mais bien un footballeur (Galdeano). Car l’aficionado maîtrise lui avec excellence les données toujours complexes d’une culture populaire. Et ce serait une erreur de penser que l’aficionado méconnaît les conditions politiques, historiques ou idéologiques qui encadrent son sport. Aucun plan com’ ne saura faire prendre un libéro médiocre pour un prétendant au Ballon d’or.

 

Quiconque a assisté à des discussions d’après match sait bien que celles-ci vont bien au delà du sport pour aborder la soumission des clubs au pouvoir de l’oligarchie financière (voir le tristement célèbre arrêt Bosman), la médiatisation outrancière, la corruption ou le dopage. Quelque part, je suis même persuadé que le football a joué un rôle majeur dans la compréhension de la dérive ultra-libérale européenne car celle-ci s’est manifestée de manière pure et parfaite dans le football : ainsi l’amateur de football connaît-il pertinemment les conséquences de la libre circulation des joueurs, de la concurrence libre et non faussée entre clubs ou de l’abolition des frontières. Il sait que tout cela a construit un football déterritorialisé, dénationalisé, déshumanisé. Et ce constat a pu permettre la formation d’idées politiques : l’émergence d’une conscience anti-européenne a pu ainsi être grandement accélérée par le football, miroir de bien des turpitudes de l’Union.

 

Mais les aficionados n’oublient jamais de rester des esthètes toujours prêts lorsqu’ils la retrouvent  à célébrer la beauté spécifique et l’émouvante humanité du footbal. Et que nous disent-ils ? Qu’il est bien loin le temps du 4-2-4 brésilien ou magyare de 1956, que la logique actuelle est celle du résultat : la logique de l’économie a noyé [le football] dans les eaux glacées du calcul égoïste, comme la totalité des autres actions et relations humaines. «Le beau jeu est une utopie», credo de Jacquet en 1998, est devenu le leitmotif des entraîneurs modernes.

 

Mais comme parfois le football est beau, l’aficionado attend la belle action.

 

 

(1) Et s’il arrive parfois qu’ils célèbrent ce sport sous l’effet d’une mode éphémère, c’est pour mieux illustrer leur idéologie : on ne peut que se rappeler à cet égard de l’impayable «black blanc beur», tube de l’été 1998. 

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Gérard Bloufiche 14/07/2010 23:28



Merci pour ce commentaire. Il est vrai que l'attaque sur le rap est assez gratuite et, dans tous les cas, très peu "documentée" puisque, comme vous vous en doutiez à juste titre, je ne connais
strictement rien au rap. Il est donc vrai que je suis pris à mon propre piège en stigmatisant une culture "populaire" que je ne maîrise absolument pas du haut d'un point de vue "intellectuel".
Bien vu donc encore...


 



Yassine 14/07/2010 11:54



Très bon article avec une analyse pertinente, notamment en ce qui concerne la réalisation de l'utopie ultra-libérale dans le football européen. Un seul bémol : pourquoi cette attaque gratuite
contre les concerts de rap, soi-disant violents ? J'ai vu beaucoup de concerts de rap (une dizaine rien que dans la dernière année) et de matchs de foot (toujours à geoffroy-guichard) et à aucun
moment, je n'ai constaté de violence dans les concerts de rap. J'ai l'impression que vous adoptez par rapport au rap la même position que les "intellectuels" par rapport au football. D'ailleurs,
je suis sûr que si vous preniez le temps de vous intéresser aux textes de vrais rappeurs (càd pas les produits marketing qu'on entend à la radio), vous trouveriez beaucoup de points communs avec
les idées défendues sur ce site.



M. Aurouet 08/07/2010 12:29



Cher Gérard, à vrai dire je souscris à ce que tu dis. Ce que j'avais exprimé dans mon article intitulé "réflexions sur le sport contemporain" me semblent rester vrai sur le constat, mais un peu
dur quant à l'assimilation du foot au festivisme. En fait, ce sont les conditions économiques du football et sa forme contemporaine qui m'ont amené à préférer le petit match amateur aux stades et
à ses dieux. Mais combien l'ivresse sportive est bonne (la compétition sans autre enjeu que la prestation et la victoire), combien la symbolique patriotique (le vivre ensemble) me plait !
Change moi le sport et je viens avec toi dans les stades !