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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

D'une corruption l'autre

Publié le 11 Avril 2013 par G. Eturo in Politique

Dans le sillage de l'omniprésente affaire Cahuzac, le procès en corruption de l'actuelle élite dirigeante bat son plein. Est-on cependant vraiment sûr de toucher la cible ? Car enfin, si corruption généralisée de l'élite gouvernante il y a, ce n'est certainement pas au sens où tous ces professionnels du pouvoir institué se seraient enrichis illégalement. Tous les régimes connaissent leur lot d'affaires susceptibles de jeter le discrédit et l'opprobre sur une classe dirigeante plus ou moins suspectée de connivence, la Vème République ne faisant pas exception. Je n'écris pas cela pour minimiser le scandale, mais plutôt pour ne pas succomber à la tentation du "tous pourris", qui me semble un raccourci malhonnête, et parce que je n'apprécie pas plus la culture du soupçon que celle de l'impunité.

 

Ceci étant posé, il y a bien une corruption généralisée de l'élite dirigeante, mais dans un tout autre sens qui me semble bien plus pertinent et bien moins démagogique. Corrompus, les dirigeants politiques le sont parce qu'ils trahissent leur vocation et dénaturent leur art, qui est celui de gouverner. Car à la vérité, ils ne gouvernent pas, au sens où ils ne se permettent jamais de dévier de cap. Les événements n'ébranlent jamais leurs certitudes, au point que la simple raison pratique semble avoir à jamais déserté leurs esprits.

 

Ainsi, face au marasme que trente années de politiques déraisonnables ont suscité, ils ne savent que prier pour le retour de la croissance économique en croyant dur comme fer que les conséquences de leurs errements seront réglées par les causes qui les ont engendrés. Ce ne sont pas des gouvernants, ce ne sont pas des Louis XIV, des Frédéric II ou des Marie-Thérèse d'Autriche. Ce sont des prêtres furieusement attachés à leurs dogmes. En ce sens, rien ne semble les distinguer de l'élite aztèque face à Hernan Cortès, avec le résultat que nous connaissons.

 

Face à la Chine qui maîtrise encore l'art de gouverner, avec une corruption financière pourtant bien plus importante que dans notre République et un régime liberticide, ou même face à l'Inde, ils s'accrochent au libre-échange commercial quand bien même la sauvegarde de ce dogme détruirait jusqu'à la dernière usine de notre appareil productif. De même, devant le fiasco monumental qu'est devenue l'intégration européenne, ils se persuadent que tout ira mieux demain en renforçant les dispositions d'origine qui, si elles avaient été appliquées avec davantage de rigueur et de sévérité, auraient prétendument permis d'éviter l'enchaînement des crises et des sommets, ces derniers étant à la vérité tout aussi peu "historiques" les uns que les autres.

 

N'en doutons pas, ce clergé veut nous voir mourir malades : c'est cette perspective des plus enthousiasmantes qui lui tient lieu de programme, et peu importe qu'elle se dessine à gauche ou à droite. Ce clergé n'a pas pour idole Jésus ou Jehovah, mais l'économie, dans sa version la plus fallacieusement scientifique, c'est à dire l'économie néo-classique ou, pour parler le langage d'aujourd'hui, néo-libérale. Et il nous faut admettre que dans l'art de ressembler aux idoles que cette prêtraille vénère, celle-ci excelle jusqu'à se surpasser. Car à l'instar des élus, c'est un réflexe, chez les économistes de la grande doxa néo-libérale, de vouloir faire correspondre la réalité à leurs modèles. Si vous n'êtes pas un homo economicus, homo economicus viendra à vous. Et si la "concurrence pure et parfaite" se fait autant attendre que le retour du Messie, ne voyez surtout pas là une raison de l'abandonner.

 

Les élites dirigeantes croient s'en remettre à une science qui n'en est pas une (en ce sens, ne soyons jamais impressionnés par François Lenglet et consorts) et qui tue chaque jour un peu plus la politique comme art de l'adaptation aux événements au service de l'intérêt général. Combien de fois m'a-t-on qualifié d'utopiste parce que je défendais le protectionnisme, non comme fin en soi, mais comme moyen ? Le monde, paraît-il, aurait changé, et chez nombre de mes contradicteurs, tout se résume à cela, sans même qu'ils réalisent combien cette formule ne dit absolument rien, si ce n'est qu'il faut dire amen à ce qui est, parce que c'est ce qui est. Pourtant, ce sont eux les utopistes, parce qu'ils renoncent à toute politique commerciale et que toute l'histoire des faits économiques, qui est autrement plus intéressante que la théorie économique, démontre qu'il n'est pas possible de gouverner sans maîtriser sa politique commerciale. Au passage, elle révèle aussi que ni le libre-échange, ni le protectionnisme ne sont bons en toutes circonstances, du fait de supposées vertus intrinsèques. La jeune Amérique a bâti son appareil industriel à l'abri de fortes barrières douanières. Le traité de libre échange entre la France et l'Angleterre sous Napoléon III eut à l'inverse de salutaires effets.

 

Je le répète, donc, si corruption de l'élite dirigeante il y a, cela vient de son renoncement collectif à exercer le pouvoir d'Etat librement. Et il me paraît tout à fait clair qu'une telle élite, aveuglée qu'elle est non par sa supposée bêtise mais par l'intériorisation exacerbée de contraintes qui ne le sont que parce qu'elle les perçoit comme telles, une telle élite, donc, est aussi préparée au choc des événements que les Aztèques face aux Espagnols du premier impérialisme colonial.

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