Les causeries
républicaines
Quel que soit le domaine[1], quelle que soit
l’orientation[2], la confusion entre
multilatéralisme et unanimisme mène soit au moins disant, soit au blocage. L’exemple même du consensus systématique aboutissant au moins disant est constitué, depuis plusieurs décennies, par la
réglementation européenne. Toute négociation européenne, dans les domaines fiscaux et sociaux comme sur la défense ou le contenu des institutions, se termine par le plus petit dénominateur
commun : retrait progressif de la finalité d’ « unification toujours plus étroite » des Nations d’Europe, contenu social bien en deçà de celui des six Etats fondateurs puis
promotion du dumping, tendance croissante à l’intergouvernemental. Le cas de l’unanimisme se concluant par le blocage s’observe depuis longtemps dans le cadre du présent cycle de
négociation de l’OMC et a été parfaitement illustré par l’échec du sommet de Copenhague. Ce dernier pourrait représenter le cas du moins-disant, mais le vide du texte dont il a été « pris
note » par les Etats dans le cadre de l’ONU est tel que l’illusion ne tient pas. Ce dernier cas est d’autant plus intéressant qu’il permet la comparaison avec la méthode que le présent
article défend : le volontarisme plutôt que l’unanimisme. Le traité de Kyoto était un traité des volontaires, précisément celui qui n’a pu naître à Copenhague à force de vouloir être celui
de tous. Copenhague fait donc ressurgir le choix à faire entre un traité[3] ambitieux porté par ceux qui souhaitent l’être et un traité englobant toutes les parties.
Ne pas tomber dans les travers de l’unanimisme ne signifie pas que l’unanimité ne puisse figurer au tableau des objectifs. Toute négociation sur des éléments d’envergure internationale ou
mondiale atteint un coût d’autant moins grand que le maximum d’acteurs s’engage. Toute réglementation sur des intérêts vitaux est d’autant mieux acceptée et respectée que chacun a confiance dans
un engagement de tous, c’est-à-dire sans rupture d’égalité. Et la démarche unanimiste a montré qu’elle pouvait atteindre des succès, comme dans le cas des CFC[4]. Mais quand cette démarche défaille, c’est-à-dire qu’aucun accord
n’est possible ou qu’il ne respecterait absolument pas au moins une partie des objectifs de départ, une deuxième étape s’impose : avancer avec les pays volontaires. Car dans certains cas,
pour protéger certaines valeurs, pour faire face à certains enjeux incontournables dans lesquels le temps joue contre nous, il est nécessaire de jouer la carte de l’avant-garde et d’espérer dans
les effets de l’exemplarité.
La force et la faiblesse du volontarisme sont les deux faces de la même médaille. D’un côté l’union des volontaires permet d’infléchir radicalement des situations, de n’être plus au niveau du
mastodonte ingouvernable mais du vaisseau maniable. Cela tient moins au nombre de volontaires qu’à un accord présupposé sur deux points : le diagnostic d’un dysfonctionnement ou d’une marge
de progression ou la finalité elle-même. Cet accord obtenu, il ne reste alors que la question du « comment », accessoirement entourée de questions annexes comme la responsabilité de
chacun dans les causes de la situation ou le partage des places dans une éventuelle structure née de l’accord. D’un autre côté, l’existence d’Etats hors d’un accord et de son dispositif
d’application, qu’ils n’aient pas négocié ou qu’il aient obtenu un « opt out », fait coexister des Etats « contraints » et des « free rider ». Le prix de l’ambition
est alors d’autant plus élevé qu’il y a de free rider, que ceux-ci sont importants par leur poids, mais aussi qu’ils décideront de jouer ou non à plein de leur avantage. La question du prix
de l’ambition que chacun est prêt à supporter est bien entendu cruciale. La particularité du volontarisme est d’inverser cette réflexion par rapport à l’habitude des temps présents. Actuellement,
on cherche le coût minimum acceptable par chacun pour fixer le niveau d’ambition de tous, quitte à déterminer ensuite des correctifs liés à la richesse ou à d’autres variables. L’objectif d’une
démarche volontariste est de définir d’abord le niveau d’ambition minimum de chacun et de voir, pour un certain coût, combien sont prêts à s’engager.
Il est cependant nécessaire d’effectuer une distinction entre le prix de l’ambition et celui de la responsabilité. Qu’une société soit prête à payer un prix élevé pour ses ambitions, rien de plus
beau. Ainsi un noyau dur de quelques Etats européens s’unissant pour défendre une certaine idée des droits[5] et libertés de chacun et de l’indépendance, pour se détacher du
libéralisme économique et de la dépolitisation propres aux institutions de Bruxelles, entrerait dans une démarche coûteuse[6] mais beaucoup de citoyens seraient sans doute prêts à assumer ce coût.
D’autant que le propre de l’avant-garde est de prendre le risque, d’essuyer les plâtres, mais de montrer ensuite que la démarche peut être vertueuse et de convaincre par l’exemplarité. Le pari
possède un coût mais aussi un dividende, dont le principal est de transformer la réalité. Par contre, dans certaines situations, il ne s’agit pas d’un pari mais de faire face à des
responsabilités que d’autres fuient. Il n’est pas tant question ici d’être fier de prendre les problèmes à bras le corps que de rester dans un monde loyal, ou en tout cas le moins déloyal
possible. Une fois de plus les questions environnementales entrent largement dans cette catégorie. Le traité de Kyoto est sans successeur suite à l’échec de la démarche unanimiste, et ce malgré
une prise de conscience des dangers plus large que jamais. Comme pour Kyoto, les volontaires peuvent se doter d’un accord ambitieux, quitte à être sans les Etats-Unis et la Chine. Mais, au-delà
d’un certain délai laissé à chacun, les efforts doivent néanmoins être partagés, et il devient possible de mettre en œuvre une taxe environnementale aux frontières entre les membres du traité
d’effort environnemental et ceux qui préfèrent la posture du free rider.
Il ne serait pas normal de faire payer les valeurs choisies par une société, ou le désir d’unification de quelques Etats si d’autres veulent garder une souveraineté juridique forte. Il paraît par
contre logique de garder un esprit de partage du fardeau, de concurrence loyale pour parler comme un libéral, quand toute la communauté internationale fait face au même défi. Si parfois la
question à poser est celle du coût de l’ambition, il faut aussi savoir avancer celle du prix de la responsabilité.
[1]
[1] Domaine économique, par exemple
avec les cycles de négociation de l’OMC, domaine environnemental, avec le sommet de Copenhague, …
[2]
[2] Plutôt libérale, par exemple au
sein de l’UE, ou plutôt à sens contraire dans le cas des négociations environnementales.
[3]
[3] Ou une directive, ou une
Constitution, dans le cas de l’UE.
[4]
[4] Les Chloro-fluoro-carbone sont
les principaux composés qui dégradaient la couche d’ozone et la lutte contre l’émission de ceux-ci est une des principales victoires de la communauté internationale dans le domaine
environnemental.
[5]
[5] y compris sociaux.
[6]
[6] dans le monde dérégulé et
décloisonné dont l’UE est de fait le fer de lance.
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