Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Cohésion nationale : l'impuissance gouvernementale à la loupe

Publié le 29 Avril 2010 par G. Eturo in Politique

 

Nous avons pu le dire dans ce blog, la nation française a le droit de tracer une ligne rouge garante du pacte républicain. Et si l’interdiction du voile intégral jusque dans la rue paraît un peu poussif – une interdiction dans tous les services publics sur la base des textes existants eut été sans doute suffisante – elle n’en reste pas moins souhaitable, ne serait-ce qu’au plan symbolique puisque c’est bien de cela qu’il est question. Le problème, ainsi que l’a souligné R. Pourrade sur son blog Palimpseste, est que le gouvernement actuel, porté par son impuissance à assainir l’état des finances publiques, à juguler la folie des acteurs financiers et humaniser un capitalisme débridé, en fait des tonnes jusqu’à susciter un sentiment d’acharnement (la burqa apparaissant comme la marotte utile du moment, avec la complicité des médias qui fonctionnent trop à ce mimétisme obsessionnel auquel ressemble trop souvent « l’actualité »).

 

Le gouvernement aurait pourtant tort de se réjouir. Comme on l’a vu lors des élections régionales, cette fermeté matraquée, reprise régulièrement dans les discours présidentiels, peine à apaiser les craintes et alimente les crispations. Sur le plan électoral, cela s’est traduit par une remontée du Front national. Ce dernier ne doit pas ses succès qu’à la xénophobie forcément plus tendue dans un contexte marqué par des remises en question douloureuses sur le plan socio-économique, et par une altération des grands repères structurants (ce qu’on a appelé faute de mieux la mondialisation). Il a aussi prospéré sur un certain angélisme, un discours relativiste, qui a dessiné les contours d’une République peu encline à défendre la France, ses mœurs et ses valeurs. La force de Nicolas Sarkozy fut, un temps, de modifier cette image et, du même coup, de ramener dans le giron de la droite gouvernementale une partie de celles et ceux qui avaient pu se laisser tenter par le vote frontiste (et qui ne sont pas tous, fort heureusement, des fascistes impatients d’en découdre avec « l’ennemi intérieur »).

 

Aujourd’hui bien sûr, il y a le manque de crédibilité de la parole présidentielle après un mandat plus incohérent que jamais. Mais il faut ajouter, surtout, le caractère insuffisant d’une politique uniquement concentrée sur le négatif et l’interdit. Coupée de son versant positif, une telle politique finit par donner le sentiment que la République est assiégée. Car si la défense du noyau national et républicain n’est pas négociable (ce devrait être une évidence pour tout le monde, de gauche à droite, en ce qui concerne par exemple le voile intégral ou le sifflement de la marseillaise), il reste que la seule solution de long terme est à chercher dans le rassemblement du peuple français, c'est-à-dire dans la référence accrue à un monde partagé. C’est à cette tâche que le gouvernement ne s’est guère frotté, et c’est ce vide qui, à la longue, finit par instiller l’impuissance au cœur même du matraquage de la fermeté par médias interposés.

 

Assurer ce rassemblement paraît difficile. Si nous vivons une époque plus sûre que les précédentes, la cohésion sociale de notre nation s’est fragilisée, comme si la République ne parvenait plus à entretenir ce « vouloir vivre-ensemble » quotidien dont parlait Ernest Renan. C’est que nous évoluons aujourd’hui dans une République trop gestionnaire, qui croit détenir une puissance d’action sans précédent grâce aux technologies et aux connaissances accumulées tant sur le plan des sciences politiques, de la gestion que de la sociologie, au prix d’un désinvestissement dommageable vis-à-vis de tout l’univers symbolique par lequel il est possible de faire nation (rappelons que toute nation est, précisément, une « communauté imaginaire »).

 

Politiques de la ville, institutions anti-discrimination, bureaux d’aide sociale, allocations, équipements de loisirs, tout cet arsenal de gestion est vain s’il ne repose pas sur un ensemble de références symboliques fortes et stables. On se demande souvent, en France, pourquoi les Etats-Unis, en dépit d’inégalités et d’un mélange ethnique plus importants que chez nous, donnent encore ce sentiment de faire nation. C’est que là-bas, entre autres choses, la présence du drapeau national dans les salles de classe ou le cérémonial des étudiants diplômés en uniformes sont communément admis. En France, les établissements scolaires ressemblent à tout sauf à des sanctuaires républicains. Ce sont des bâtiments, des « lieux de vie » dont seuls ont pu être sauvegardés la devise et le drapeau sur le fronton. Ce ne sont pas de lieux de vie dont ont besoin les écoliers, collégiens ou lycéens, mais de temples de la République où la transmission du savoir par des hussards noirs dévoués les insèrent dans un univers leur permettant de faire le lien entre un héritage à s’approprier et un avenir à tracer ensemble.

 

Parmi des mesures utiles figureraient le port de vêtements sans marque commerciale, pourquoi pas même une tenue unique offerte par l’Etat, le renforcement du cérémonial lors du passage de certaines épreuves (bref, des rites de passage plus marqués), l’accrochage de tableaux ou de fresques témoignant du roman national, évoquant les grands hommes de bien de la nation, et même la présence du drapeau français dans les salles de cours.

 

Pour rassembler, il faut ajouter au renforcement de notre univers symbolique partagé la défense de notre spécificité, l’affirmation tranquille, lorsque cela est nécessaire, de notre singularité et notre aspiration à la grandeur morale et politique (et non à l’impérialisme). Autrefois les immigrés apprenaient à aimer la France, malgré les déboires qu’ils pouvaient subir, parce qu’ils percevaient avec respect et parfois admiration cette passion de l’égalité, ce goût pour la liberté des filles et fils d’une Révolution unique dans le monde. Plus la France montrera le visage d’une zone ou d’une foire dans un processus d’uniformisation mondial, plus son attrait – sa beauté allais-je dire – diminuera. On ne fera pas aimer la France par un Etat davantage thérapeutique (la piqûre mensuelle de minima sociaux), mais par un idéal qui pousse à s’attaquer aux forces dominantes de ce monde. Une chose est de construire des dispositifs de prise en charge, une autre est de bâtir un dessein national dans lequel tous, anciens comme nouveaux arrivants, peuvent se souder dans une lutte commune. C’est à cette condition que la France sera aussi belle qu’elle peut l’être.

 

En conclusion, il nous faut donc dire que, loin des crispations, loin des replis sur soi et des murailles communautaristes, la France ne se relèvera, rassemblée, que si la République parle plus aux cœurs des citoyens, bâtissant ce pont entre un héritage partagé et la volonté de poursuivre l’œuvre révolutionnaire dont certains voudraient nous faire croire qu’elle est achevée, c'est-à-dire ni menacée, ni à poursuivre.

Commenter cet article