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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Après les européennes : comprendre le succès du FN

Publié le 27 Mai 2014 par G. Eturo in Politique

 

Le chagrin sincère de Jean-Luc Mélenchon m'a ému. Signe d'un profond désespoir, il est aussi révélateur de l'impuissance des partis politiques, de gauche comme de droite, à enrayer la progression constante du Front National. Il importe donc avant tout, au lendemain de la large victoire du FN aux élections européennes, de caractériser cette impuissance et d'en saisir les ressorts.

 

En première analyse, il est manifeste que si le Front National tire son épingle du jeu, c'est parce qu'il est l'un des seuls partis politiques à prendre en charge, dans un cadre intellectuel relativement cohérent et de façon on ne peut plus nette, la question de la souveraineté. De ce point de vue, ce n'est pas un hasard si le FN est devenu, comme il aime à le répéter, le "premier parti de France" à l'occasion des élections européennes. Relevons d'ailleurs qu'une telle percée n'a pas été possible quelques mois auparavant dans le contexte des élections municipales, où l'UMP a encore pu jouer son rôle de premier parti d'opposition. A la différence du Front National, mais aussi, il est vrai, de Debout la République, du Moumement Républicain et Citoyen et de Nouvelle Donne, tous les autres partis politiques passent peu ou prou à côté de la question, soit qu'ils acceptent la dilution de la souveraineté au profit de la techno-oligarchie bruxelloise (PS, UMP, UDI/Modem), soit qu'ils cultivent une ambiguité qui, de fait, les rend inaudibles (Front de gauche et EELV essentiellement). Cette situation qui place le FN en situation de monopole ne serait pas si grave si la question de la souveraineté était d'un intérêt mineur. Seulement voilà, il ne s'agit pas ici du mariage des gays ou de la pénalisation de la prostitution, mais d'une problématique qui met en jeu le destin de la communauté nationale. C'est donc une affaire des plus graves, et c'est faute de l'avoir pleinement compris que les partis de gouvernement sont désavoués à mesure que se succèdent les scrutins. Il faut rendre hommage ici à Henri Guaino qui, au sein de l'UMP, a trouvé le courage de dire publiquement qu'il ne voterait pas pour la liste conduite par Alain Lamassoure, qui n'est autre en effet qu'un fieffé européiste. Cela témoigne d'une lucidité trop rare et très vite recouverte, malheureusement, par les critiques virulentes des autres ténors du parti, Alain Juppé en tête (ce quin'augure rien de bon pour la suite à l'UMP). Il y a donc une dynamique qui a quasiment valeur de loi, et qui ne s'inversera pas tant que les partis hostiles au FN continueront d'approuver sottement l'UE ou de tourner autour du pot : plus ces derniers refuseront de rompre avec l'UE (ce qui ne veut pas dire avec l'Europe), plus ils en paieront le prix dans les urnes.

 

Un mystère reste cependant à éclaircir : alors que le FN n'est pas le seul parti souverainiste, pourquoi parvient-il à capter presque à son seul profit la demande de souveraineté ? Il faut à mon sens introduire un autre élément fort, par lequel il est manifeste que le fameux "barrage républicain" a produit le résultat opposé à celui recherché. La France vit aujourd'hui à l'heure de la faillite intellectuelle et politique de ses élites dirigeantes qui donnent le double sentiment de privilégier leurs intérêts (Nicolas Sarkozy en étant le sinistre archétype) et d'être dépassées par la situation (François Hollande en constituant l'impayable caricature). Or, dans le même temps, cette élite dans son ensemble fait preuve d'une arrogance aussi incroyable que funeste pour son propre avenir. Accrochée à ses certitudes, elle ne se remet jamais en question et n'offre pour seule réponse au désarroi populaire que des "efforts de pédagogie supplémentaires". Son slogan, rabâché : "on ne change pas une politique qui perd". Cette élite ayant érigé le FN, années après années, comme repoussoir absolu, il n'est pas surprenant que de nombreux électeurs trouvent simplement un réel plaisir à voter pour le parti que ces mêmes élites en déroute vouent aux gémonies. Pour le dire très simplement et très directement, le FN est devenu le vote de celles et ceux qui veulent dire merde aux professionnels de la politique dont ils constatent aussi à loisir qu'à l'exception notable de Lionel Jospin (et ceci est à mettre à son crédit), aucun échec ne les fait quitter le grand jeu (de plus en plus petit, hélas) de la conquête et de l'exercice du pouvoir.

 

A ce stade, il est donc possible de tirer deux premiers enseignements. Il devient d'abord urgent, pour tous les partis politiques, de prendre en charge sérieusement la question de la souveraineté comme le fait à sa façon le FN. Or, pour que cela soit autre chose que de vaines paroles, il n'est que deux positions possibles compte tenu de l'état des rapports de force et de la nature de l'Union Européenne : soit s'engager résolument en faveur d'une union politique de l'Europe, mais alors il faut rompre avec l'UE et envisager une union plus restreinte comme ont pu le proposer pendant la campagne le jeune Parti Nouvelle Donne ou, à l'UMP, Laurent Wauquiez. Cette dernière condition suffit à disqualifier au passage l'UDI/Modem qui me paraît à présent complètement à la ramasse, mais aussi tous ceux qui se bercent d'illusions en pensant qu'ils réorienteront une Union composée de 28 Etats membres ou qu'ils l'amélioreront avec des mécanismes aussi faibles que les coopérations renforcées ; soit opter pour un retour à la case nation en vue de renouer avec la démocratie nationale, ainsi que le propose Frédéric Lordon ou même, me semble-t-il maintenant, Emmanuel Todd, pour ne citer que deux des plus grands intellectuels (avec Piketty et Michéa, et d'autres bien sûr) de notre temps. Il va de soi qu'un tel choix suppose, au minimum, de négocier une "renationalisation" de certains compétences, dont au premier chef les politiques monétaires et budgétaires, ainsi que la politique industrielle sur fond de remise en cause des politiques de la concurrence, voire à quitter purement et simplement cette Union qui ne marche pas, en s'attachant à construire un édifice plus solide pour les temps à venir.

 

Le second enseignement consiste à prendre acte de l'échec de la stratégie du "barrage républicain" et d'accepter pleinement de combattre le FN sur le terrain des idées, en arrêtant de s'en tenir au "rappel des valeurs", ne serait-ce que parce que ce parti ne comporte pas que des racistes/antisémites. Cela ne fait, comme je l'ai souligné, qu'exaspérer un nombre croissant de nos compatriotes dont je partage d'ailleurs la colère contre les élites gouvernementales, tant leur bilan est indéfendable. Plus nous nous contenterons de formules du type "j'ai honte pour la France, je vais quitter ce pays de fachos", plus nous alimenterons, en réalité, le score du FN aux élections. Une bonne et sincère remise en question sera, pour tout le monde, bien plus salutaire que de se réfugier dans la certitude de sa (fausse) bonne conscience.

 

Reste que ce rapport défaillant à la question de la souveraineté politique sans laquelle, faut-il le rappeler, il n'est pas de démocratie véritable, n'explique pas tout. Car l'écart entre une droite nationaliste qui ne cesse de progresser et une gauche toujours plus en recul est désormais très important. Pourquoi le pays bascule-t-il à droite ? Nous en revenons au désarroi exprimé avec émotion récemment par Jean-Luc Mélenchon. Il me semble que cela tient à l'échec de ses propositions économiques d'une part et, d'autre part, à une cécité idéologique qu'elle ne finit pas de payer. Sur le terrain économique, la gauche est finalement plus faible que n'importe quelle droite. La droite type UMP affiche encore une cohérence fragile en défendant sans complexe la mondialisation. Pour ce faire, elle soumet toute politique à l'impératif de compétitivité et d'attractivité, laissant espérer un retour de la croissance économique par l'entremise de politiques d'adaptation à l'hyper-concurrence internationale. Cette politique est désormais pleinement conduite par le PS au pouvoir, sous la férule de Manuel Valls, ce qui condamne d'ailleurs l'UMP à la surenchère, le problème étant qu'il s'agit de politiques de droite et que le PS est, normalement, comment dire, socialiste. Tactiquement, une telle démarche est forcément perdante puisqu'elle ne fera pas voter à gauche les citoyens qui se réclament de la droite libérale tandis qu'elle ne manquera pas de décevoir profondément l'électorat de gauche qui se tournera, dès lors, vers d'autres forces politiques, et notamment le FN qui devient presque malgré lui le premier opposant à la mondialisation néolibérale. Les citoyens sont désormais avertis : le PS, c'est la mondialisation, son catéchisme et sa logique destructrice, le matraquage fiscal et le chambardement sociétal permanent, en plus. C'est pour cette raison que le gouvernement de Manuel Valls va droit dans le mur et que le PS risque très fortement de ne pas être présent au second tour des prochaines élections présidentielles. De ce point de vue, les hiérarques du PS paraissent d'ailleurs bien inconséquents, et je constate que leur logique approbatrice est si forte qu'elle conduira ce parti à sa perte, sauf à imaginer un improbable sursaut. Comme quoi, on peut être à la fois intelligent et complètement aveugle à ce qui se passe, et c'est bien là tout le drame de ce parti.

 

Mais alors, et le Front de Gauche/EELV ? Ces partis continuent de croire et d'oeuvrer à une alternative conformément à leur idéal socialiste et écologique. C'est déjà beaucoup mais c'est insuffisant pour rassembler en raison de deux handicaps majeurs. Le premier a trait au fait qu'ils cultivent une ambiguité permanente, soit en acceptant de se constituer en auxiliaires du PS pour, il faut bien le dire, obtenir des maroquins (EELV) - ou alors ce sont de grands naïfs s'ils s'imaginent pouvoir conduire une politique librement inspirée au sein d'une coalition dominée par un PS dominateur et arrogant - soit en optant pour des stratégies fumeuses du type altermondialisme ou recherche aussi obsessionnelle que dérisoire d'une "Europe sociale". Ces stratégies sont fumeuses, entendons-nous bien, en ceci qu'elles ne sont pas opérantes et que, ce faisant, elles annulent presque la fidélité à leurs engagements que professent ces partis politiques. Ce problème tenant à la distance entre les idées et la stratégie, particulièrement bien mise en lumière par Aurélien Bernier, est aggravé par une profonde cécité de ces partis de gauche aux problématiques culturelles. Anti-patriotisme primaire par une confusion permanente entre nation et nationalisme, xénophilie ahurissante par laquelle l'étranger se trouve paré de toutes les vertus tandis que les Français de plus ancienne génération sont tenus pour de petits beauf proto-fascistes, rendent compte d'un aveuglement fondamental à l'insécurité culturelle que vivent de nombreux compatriotes. Souvenons-nous du débat sur l'identité nationale orchestré par l'ancien Président de la République : la position dominante, à gauche, ne consistait pas à développer sa propre vision de l'identité nationale, mais carrément à ne point vouloir en parler, comme si le sujet devait immanquablement déboucher sur Vichy et sa Révolution Nationale ! On peut trouver Alain Filkielkraut habité par des préoccupations un peu obsédantes, il n'en demeure pas moins qu'il ya quelque chose d'anormal dans la façon dont les forces de gauche ont accueilli, par exemple, son dernier ouvrage intitulé "L'identité malheureuse". Cette reductio ad hitlerum adressée à toute personne se souciant de la cohésion nationale et de l'identité de la France, qu'il y ait racisme d'ailleurs ou qu'il n'y en ait pas, a quelque chose de profondément excessif. Laurent Bouvet est l'une rares figures a avoir pleinement compris le besoin, pour la gauche, de se reconnecter avec le peuple non seulement en restant fidèle au socialisme, mais aussi en préservant la cohésion nationale par la réaffirmation d'une ligne républicaine forte et par la réintroduction d'un récit national susceptible de rattacher le présent à notre passé, d'où que l'on vienne, contre toute exaltation des communautarismes. Mais que vaut Laurent Bouvet face à la bien-pensance de Libération et consorts ?

 

Au terme de notre analyse, je ne peux que livrer le constat suivant, constat qui vaudra aussi avertissement : si les logiques à l'oeuvre perdurent, l'ascension du Front National au pouvoir en France apparaît presque inéluctable à moyen terme, parce qu'il semble seul en mesure, en raison même de la défaillance des autres, d'apporter une réponse globale (ce qui ne veut pas dire qu'elle est pertinente et incontestable) à l'insécurité vécue et ressentie par les Français. Insécurité politique d'abord, en raison du délitement de la souveraineté de l'Etat sans pour autant que l'Union Européenne n'arrive à prendre le relais, délitement par lequel les élites dirigeantes paraissent chaque jour un peu plus impuissantes, jusqu'à en devenir ridicules ; insécurité économique ensuite, avec une droite gouvernementale tout entière convertie à la mondialisation financière et commerciale sur fond de liquidation du gaullisme, une gauche de gouvernement aux abois et des gauches alternatives insufisamment crédibles ; insécurité culturelle, enfin, avec une droite gouvernementale impuissante (combien de fois Nicolas Sarkozy aura-t-il voulu quitter l'espace Schengen ?), des gauches aveugles et même arrogantes sur ce terrain-là, et un néolibéralisme qui, ainsi que l'a très bien analysé Michel Santi, corrompt le lien social et la cohésion nationale en instillant la peur de l'autre à rebours de toute logique de solidarité. A cette triple insécurité vient s'ajouter l'affairisme et la connivence de plus en plus scandaleuse des sphères politiques, économiques et médiatiques, qui alimentent chaque jour un peu plus les réactions "anti-système". Pour sortir de cette logique implacable, les autres partis devront régler urgemment leurs contradictions et s'engager résolument sur la voie de la moralisation de la vie politique chère à des personnalités aussi différentes que François Bayrou et Pierre Larrouturou, faute de quoi c'est le schéma de cohérence du FN qui l'emportera dans le sillage d'un véritable tsunami protestataire, au grand dam des partis de gouvernements et avec les inévitables crispations socio-politiques que la victoire du FN ne manquera pas de susciter, dessinant un pays plus divisé que jamais.

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Bobleymar 15/11/2014 18:50

Et bien, il y a quelques temps que je n'étais pas venu mettre le nez dans les délicieux articles rédigés sur votre blog mon cher M. Aurouet. Et je tiens à dire que cela fait vraiment du bien de pouvoir enfin entendre un discours différent et profondément personnel. Je suis aujourd'hui complètement assommé par le matraquage médiatique actuel : néolibéral, européaniste béat et anti-souverainiste car confondant comme vous l'avez si bien exprimé le nationalisme et la Nation.
Il se trouve que je regarde de temps en temps l'émission de" débats" du service public "C dans l'air" et je n'en fini pas d'être abasourdi par les discutions que tiennent les "experts" couramment invités, M. Christophe Barbier et Mme Catherine Nay en premier lieu, nous conseillant sans discontinuité et sans le moindre recul, des recettes néolibérales surannées : compétitivité, flexibilité, détricotage progressif du service public, dans le but inexorable de réduire le dette et de relancer la croissance de 0.1%, tous ça en nous faisant passer ces "réformes" pour des décisions modernes, pragmatiques et inévitables. En vérité ces "débats" ne sont que des discutions redondantes entre des libéraux de centre-droit ou de centre-gauche, pour faire passer la pilule de l'austérité et de l'Europe technocratique.
De même je suis outré par le lynchage médiatique dont sont victime certains membres de la classe politique, en premier lieu M. Jean-Luc Mélenchon et M. Nicolas Dupont-Aignan. Il se trouve que j'ai été abonné gratuitement pendant quelques temps au journal "Le Point" et j'ai été étonné, non pas de sa ligne éditoriale social-libérale, mais par l'agressivité et l'arrogance que celui-ci faisait preuve à l'égard des opinions différentes des siennes. Cette tristesse du débat et ce vide idéologique, se retrouve de la même manière dans le paysage politique avec les Juppé, Hollande, Sarkozy, Valls ou Montebourg... Il était temps qu'un ouvrage comme celui de M. Piketty, intellectuel reconnu et respecté, permette de lancer un pavé dans la marre de la doxa néolibérale européenne.
Heureusement, je retrouve sur votre cite le goût du débat et des idées recherchées. Sur ce constat de la victoire du FN aux européennes et de la quasi-monopolisation de cette formation politique de la question de la souveraineté, j'ai quelques observations à faire. Tout d'abord je pense que le souverainisme est anticapitaliste, car le capitalisme, par la mondialisation et l'individualisme qui l'accompagne, est fondamentalement opposé à la Nation. Bien entendu, ce n'est pas l'UMP, (dépourvue de gaullistes depuis des décennies) totalement acquise à l'Europe actuelle et à la mondialisation, ni le PS serviteurs du patronat, idolâtrant en secret cette Europe qui prône : "la concurrence libre et non faussée" qui vont s'opposer au délitement de l'Etat et au lent basculement de l'Union vers la Fédération Européenne. Encore moins le centre ou la partie des verts étant pour l'ouverture totale des frontières à l'instar de M. Cohn Bendit, révolutionnaire fatigué, libertaire devenu libéral, par pure adoration de l'Europe (ce qui peut se comprendre dans son cas).
Je souhaiterai bien entendu voir l'émergence d'un mouvement eurosceptique de gauche, et que celle-ci prenne à bras le corps la question de la souveraineté comme l'avait fais M. Chevènement. Aussi j'aimerai encore croire à la possibilité d'une "Europe sociale" que vous la tournez en dérision, ou en une "Europe des Nations". Mais il semble de plus en plus impossible de réformer l'Union actuelle de l'intérieur, et une sortie de l'UE semble presque plus faisable. Il faudrait d'abord renoncer à la doxa sur l'euro (bien que je préférerais peut-être une dévaluation de celui-ci qu'à un retour immédiat au franc).
Enfin je me demande si même la création d'une gauche radicale et souverainiste suffirait à faire diminuer l'électorat du FN, car, depuis le virage orchestré par Marine Le Pen, avec un programme économique et sociale plus à gauche, donnant une cohérence plus grande à son discours comparé à celui de son père, celui-ci semble séduire de plus en plus les classes populaires déçues par la droite et trahis par le PS, et attirer aussi, un certain nombre de retraités et personnes aisées financièrement, par leur discours sur l'immigration notamment et à droite sur les mœurs.
Bonne continuation.