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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Après la ratification du TSCG, que faire face à la trahison des élites ?

Publié le 10 Novembre 2012 par G. Eturo in Politique

On aurait tort de juger la ratification du Pacte budgétaire européen dit « TSCG » sur son seul contenu, certes des plus déplorable. Car il est aussi et surtout l’acte II d’une trahison caractérisée du peuple souverain. Le premier acte, à jamais gravé dans ma mémoire, fut la ratification du traité de Lisbonne, peu après le rejet par referendum du 29 mai 2005, du projet de Constitution européenne. Au nom d’une « intégration sans cesse plus étroite » érigée en nouvel impératif catégorique, la droite trahissait la volonté générale, exprimée très nettement après plusieurs mois de débat national. La forfaiture accomplie, il fallut bien avaler la couleuvre et espérer qu’une telle chose ne se reproduirait pas.

 

Hélas, la trahison de la droite ne faisait que préparer le terrain à la trahison de la gauche en 2012. Trahison triplement caractérisable : d’abord parce que la même équipe qui dénonçait le Pacte budgétaire et affichait une ferme volonté de le renégocier, s’est précipitée comme l’on sait pour l’adouber et le promouvoir en rejouant le coup du Traité d’Amsterdam (1997, le fameux « pacte de stabilité.. et de croissance »), c'est-à-dire en invoquant la croissance pour mieux faire avaler la pilule de la mise en coupe réglée des budgets publics. Ensuite parce qu’elle s’est ingéniée à nous faire croire que le traité n’organisait aucun transfert de souveraineté, prenant les citoyens pour de fieffés imbéciles. Enfin parce que, conscient de l’hostilité des peuples aux politiques de l’alignement vers le bas au nom du sacro-saint principe de compétitivité dans une économie « intégrée et globalisée », elle préféra tout simplement ne pas lui demander son avis.

 

Ajoutons qu’après la forfaiture commise par la droite, la gauche avait comme un devoir moral de reconnecter l’Europe et la démocratie dans l’Hexagone, devoir auquel elle se déroba pour valider un traité punitif dont les dispositions sont directement inspirées de conceptions objectivement défaillantes et, par-dessus tout, rejetées en 2005 lors du referendum sur le projet de Constitution européenne.

 

Le prisme européen, que l’on peut sans mal qualifier de majeur et structurant, nous permet d’entrevoir sans démagogie aucune que les deux partis dominants qui se partagent le pouvoir politique en France à tous les niveaux ne sont plus désormais des amis du progrès et de la démocratie. Ils jouent avec les citoyens en surenchérissant sur le thème du changement le temps des campagnes électorales pour, finalement, conduire les mêmes politiques régressives une fois aux affaires. A n’en plus douter, ce sont les Indignés de la Puerta del sol et du monde entier qui ont raison : ces gens là ne nous représentent plus et ne sont plus en mesure de tracer un horizon de progrès pour nous et nos enfants.

 

Cela dit, que rien ne se passe en dehors d’une passagère indignation sans grande conséquence pratique est sans doute le fait le plus significatif et le plus digne d’intérêt. Dans une République démocratique qui ne se résumerait pas au respect de procédures constitutionnelles et des droits fondamentaux de la personne humaine (ce qui n’est déjà pas rien, convenons-en), autrement dit dans une république à forte substance démocratique, une telle double trahison aurait inévitablement déstabilisé le régime. Le Parlement aurait été violemment attaqué sur fond de procès en illégitimité. Le gouvernement aurait été renvoyé. Le Président aurait pu être conduit, sous la pression des événements, à dissoudre ce même parlement pour apaiser les tensions. Les élus ayant trahi la volonté majoritaire sanctionnée par referendum auraient été balayés lors de la nouvelle consultation électorale et sèchement renvoyés dans leurs foyers. 

 

Au lieu de cela, force est de constater que la trahison des élites est à la mesure de l’apathie de citoyens qui ne savent plus « faire peuple ». Et si les Indignés incarnent un salutaire sursaut, un mouvement de contestation protéiforme qui a au moins le mérite de prétendre à l’autonomie et de rejeter toute récupération, ils présentent encore le défaut de ne pas prendre assez au sérieux les pouvoirs politiques constitués dont la légitimité est pourtant intouchable d’un point de vue symbolique et procédural. L’enjeu n’est en effet pas tant de contourner les décideurs politiques que de les rappeler à leur devoir de représentation et de les investir d’une puissance d’action à laquelle ils ne croient plus guère après trente ans d’évolution oligarchique de l’Occident et du monde.

 

Cela me permet d’en venir à quelque chose d’essentiel : nous autres, amis d’un monde plus juste et plus décent, ne pouvons et ne devons plus nous contenter de déléguer notre souveraineté à des représentants élus, même étiquetés « à gauche » ou plus généralement « progressistes », puis vaquer en toute confiance à nos occupations privées jusqu’aux prochaines échéances électorales. Dans un contexte de trahison permanente nourrie par l’apathie des masses sur fond d’agitations éparses, il n’y a pas d’autre solution que d’organiser une pression active sur les gouvernements par des manifestations de masse, soit pour les rappeler à leurs engagements, soit pour dénoncer leurs errements, quitte à ce que le recours au referendum vienne trancher. Il est à peu près clair que la ténacité des gouvernements progressistes sera à la mesure de la peur que le Peuple saura leur inspirer partout en Europe. Leur préoccupation première n’étant pas d’abord la démocratie ni le progrès social mais la conservation du pouvoir, il convient avant tout de lier ce viscéral instinct de conservation au respect des engagements pris. En disant cela, je ne revendique pas l’instauration de mandats impératifs, j’affirme simplement que dans le monde actuel, les gouvernements opteront toujours pour la continuité idéologique et la préservation des intérêts des riches si nous n’intervenons pas massivement en sentinelles vigilantes et obstinées.

 

Reconnaissons qu’avec la mort des grands récits idéologiques et par le truchement de la consommation de masse, nous avons confondu démocratie et délégation aveugle de souveraineté, avec en lieu et place de la pression des masses, le lobbying de dizaines de milliers d’associations qui ne défendent souvent que des causes catégorielles, mais aussi des experts omniprésents que la volonté de faire carrière et donc de « ramper verticalement », conduit aux pires compromissions avec l’idéologie dominante et les oligarques de la finance. Ainsi la gauche gouvernementale peut-elle allègrement organiser le mariage pour les homosexuels ou le droit de vote des étrangers à grand renfort de soutiens associatifs tout en conduisant une politique générale régressive pour la masse des gens ordinaires.

 

Je ne livrerai pas de solution clé en main pour organiser cette pression permanente sur les gouvernements occidentaux – tout simplement parce que je ne l’ai pas – mon propos est ici de souligner qu’elle est incontournable et que là se situe la nécessaire dynamique de réappropriation de la souveraineté, préalable au retour d’une société plus décente. Le triptyque régime représentatif – expertise – lobbying associatif peut bien produire une salutaire intelligence collective – le par trop fameux « dynamisme de la société civile » - il n’en demeure pas moins qu’il se conjugue à merveille avec la trahison permanente de la volonté générale et avec la régression sociale généralisée. Mais il ne s’agit là, en somme, que d’un retour aux fondamentaux. Et nous devons être conscients que ce retour ne sera possible que si nous, citoyens, sommes capables de faire peuple, c'est-à-dire de nous mobiliser pour une vue d’ensemble progressiste du monde plutôt que sur la défense aussi obsessionnelle qu’insupportable « d’identités en souffrance ». Combien de fois ai-je entendu une féministe de notre temps faire l’éloge de la réussite sociale, passant à la trappe toute considération d’utilité sociale des activités humaines ?

 

Cela, toutefois, ne sera pas suffisant. Car si la vigilance démocratique ainsi décrite est en mesure de rappeler aux élus qu’ils ne sont que des représentants, c’est à dire que leur pouvoir est purement délégué et que le peuple ne souffrira plus d’être l’éternel cocu des politiques économiques, elle ne donne pas la clé de la réappropriation démocratique qui réclame, de son côté, une participation directe à l’exercice de la souveraineté. Cela est une autre affaire qui ne peut passer que par l’instauration du tirage au sort, tant il est vrai qu’il n’est pas de démocratie véritable là où les citoyens ne sont pas susceptibles d’exercer par eux-mêmes une part du pouvoir politique. Après la conquête de régimes constitutionnels bourgeois contre les tenants de l’absolutisme royal, après la mise à bas du suffrage censitaire et le triomphe du suffrage universel masculin, après l’extension des droits politiques aux femmes, une quatrième étape de conquête démocratique s’offre aux présentes générations : celle du tirage au sort comme modalité complémentaire de l’élection, selon des modalités que les pouvoirs constituants seront en charge de déterminer.

 

Je vois donc deux ardentes nécessités dans le champ du combat politique comme réponse à la trahison des élites : d’une part le retour à la mobilisation populaire qui signera le retour du peuple comme acteur politique majeur tout en mettant fin à la démocratie intermittente et largement théâtrale que nous connaissons, et d’autre part la conquête du tirage au sort pour certaines instances délibératives, par exemple le Sénat, par laquelle nous franchirons une nouvelle étape décisive de la marche démocratique en Occident, consacrant enfin sa pleine dignité au titre de citoyen.

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