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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Alerte : l'Europe recule sur tous les fronts

Publié le 10 Février 2010 par N. Brunel in Europe et monde

 

En moins d'un an, toutes les failles de l'Europe semblent s'être révélées au monde. Des dirigeants étrangers jusqu’aux pays membres, ce que les citoyens sentaient depuis plusieurs années est à présent unanimement partagé : l'Europe communautaire est devenue un cache-misère qui ne fait plus illusion.

 

Une débandade internationale

 

A l'international, la dégradation n'a pas été annoncée mais est clairement actée.

 

Les grands Etats du monde actuel et à venir ont décidé du contenu du traité de Copenhague. Or, l'Europe ne figurait pas au rang des vrais décideurs, qu’il s’agisse des représentants communautaires ou des Etats-membres. Le Cop 15, qui est un échec pour ceux qui sont préoccupés par la question climatique, est aussi le signe d'une disparition de l’Europe, disparition certes subie mais représentative des rapports de force globaux. C’est que, même si le territoire européen pèse encore lourd d'un point de vue commercial et financier, il n’en va pas de même sur les plans militaire et industriel, tandis qu’il s’essouffle sur les terrains de la technologie et de l'influence.

 

A cet acte de disparition se sont ajoutés, depuis, les rebuffades de l’Etat qui se dit son plus proche allié, les Etats-Unis d'Amérique. La dernière en date ? Le sommet UE-USA en Espagne, qui aura lieu sans le Président Obama, celui-ci ne prenant même pas de gants pour annoncer qu'il aura mieux à faire.

 

A plus long terme, les Etats-Unis ont semble-t-il choisi leurs interlocuteurs : le Japon et surtout la Chine, qui sont ses banquiers. Les Etats-Unis, dès Bill Clinton, ont fait de l'Asie le centre de leur engagement et de leurs préoccupations. Pourquoi ce recentrage sur l'Asie ? Car l'avenir s'y trouve tant du point de vue de la production et des ressources que de celui des inquiétudes militaires. Pourquoi une telle relégation de l'Europe à la périphérie ? D'une part parce que les Etats-Unis croient l'Europe définitivement dans leur giron culturel et diplomatique, en particulier grâce au Royaume-Uni et aux pays de l'Est[1]. D'autre part, parce qu’en dépit de leur indifférence croissante ils restent effectivement le plus proche allié qu'ait l'Europe : qui d'autre veut d’ailleurs prendre langue avec elle ? Qui d'autre assure sa défense ? Et qui, dans les faits, impulse jusqu'à la stratégie de sécurité de ses Etats, sans même leur forcer la main[2] ?

 

Il n’est pas jusqu’aux acteurs privés qui ne pensent pouvoir parier sans risque sur la faiblesse de l'Europe. Ainsi que l'a souligné Jean Quatremer, entre autres, ce sont des acteurs financiers, en l'occurrence « une banque d'investissement américaine […] et deux très importants hedge funds » qui « s'attaquent » actuellement à la Grèce, au Portugal et à l'Espagne. Pour oser faire le pari coûteux du décrochage de ces pays européens, il faut être persuadé des faiblesses internes du paquebot communautaire.

 

Une sclérose interne

 

Ces faiblesses, hélas, existent bel et bien. Tant au niveau financier que politique.

 

La Grèce, le Portugal et l'Espagne sont vus comme les maillons faibles d'une faible chaîne. Le pari suppose deux éléments. Le premier consiste à penser qu'ils ne pourront supporter une attaque financière (en l'occurrence via les « Credit Default Swap » et l'Euro), ce qui est déjà un désaveu pour l'Europe d'un point de vue économique (tant concernant l'état des dettes et des déficits que la solidité du tissu économique et des institutions financières). Le second élément réside dans la conviction que les pays européens ne vont pas faire corps, ne vont pas s'entraider, ce qui est un désaveu politique cinglant. Et, effectivement, les premières déclarations de nos dirigeants étaient de la tonalité prévue. Heureusement, seuls les idiots ne changent pas d'avis, et certains commencent à comprendre que la petite et fragile Europe ne tiendra pas face à de simples mais gros acteurs privés spéculatifs, si elle ne joue pas l'unité. Car si l'Espagne peut tomber, l'Allemagne, demain, plus tard, le pourra. D'ailleurs, avant l'Euro, la Lire et la Livre avaient déjà connu pareille avanie[3].

 

Le défaut de solidarité européenne traverse en fait toute la structure des décisions politiques du vieux continent. Ainsi avons-nous pu assister à une énième rencontre des chefs d’Etat et de gouvernement pour « faire avancer l'Europe de la Défense », en l'occurrence produire et acheter, ensemble, un avion de transport militaire. Ce projet A400M suit ses récents prédécesseurs civils sur le chemin des retards et des remises en cause. Et c'est très laborieusement que les Européens se sont mis d’accord sur un partage des coûts, après s'être battus pour s'en partager (s'arracher ?) les divers éléments à produire. Et cela alors même que les difficultés internes d'EADS comme de la « Défense »[4] européenne sont connues de tous.

 

Au-delà de la défense, c'est bien jusqu'à son sommet que l'Europe est devenue un incroyable « machin ». Et c'est un amoureux, un amoureux aigri, certes, qui parle de l'Europe comme d'un « machin ». Ne nous éternisons pas sur la Commission, dont tout le monde a compris qu'elle est moins politique qu'administrative et en tout état de cause fort docile, ni sur le Parlement, volontariste mais bridé tant par le système institutionnel que par les relations particulières entretenues en son sein par le PPE et le PSE. Observons seulement le Conseil, l'institution reine du système, surtout dans sa pratique actuelle, Conseil dont on nous a dit que le nouveau traité avait pour principale finalité d'en faciliter le fonctionnement et de donner une stabilité et un visage à l'Europe. Que voyons-nous ? Nous constatons que le Président du Conseil est un « facilitateur », bref une sorte de M. Loyal ; qu'il est accompagné d'une haute représentante pour les affaires étrangères, c'est-à-dire une Mme Loyal qui ne compte pas plus que le précédent pour la prise de décision. Bien entendu, à côté de ces deux visages, nous aurons la joie de retrouver notre bien aimé président de la Commission européenne que le Parlement a été incapable de faire descendre du podium des potiches. Mais, et c'est là le plus effarant, la présidence tournante du Conseil n'a pas cessé. En ce moment, c'est l'Espagne qui s’y colle. Rappelez-vous, cet Etat dont le Président Obama n'a pas accepté l'invitation pour le sommet UE-USA, et qui est attaqué par les spéculateurs américains.

 

Ce Conseil européen coincé entre présidence tournante et présidence fantôme est sans doute le plus illustre représentant de ce qu'est politiquement l'Europe aujourd'hui : une scène de théâtre où l'on prend les spectateurs pour des imbéciles.

 

A présent que le roi est nu, que les acteurs eux-mêmes ont compris qu'ils ne trompaient plus les spectateurs, que reste-t-il à faire ? Certainement à reprendre le projet initial plutôt que jouer sur les faux-semblants. Qu'il s'agisse de relever les défis intérieurs ou extérieurs, de dégager des moyens, de défendre des valeurs et modes de vie, ou de faire masse pour peser sur les négociations internationales, il faut bâtir une République européenne. Même toute petite, limitée à un budget commun financé par un impôt fédéral, dirigée par un gouvernement réduit et identifié s'appuyant sur un vrai Parlement, et s'occupant d’enjeux à la hauteur du projet de rassemblement, c’est à dire de coordination économique et financière, de diplomatie et de défense. Tout nous montre que la grande famille désordonnée que nous formons devrait se construire une maison, et vite, avant la prochaine tempête.

 


[1]    Cette idée de leur part est probablement une erreur, rien n'est jamais acquis, mais cela s'est avéré assez juste pendant la dernière décennie.

[2]    A tous les points de vue : révolution dans les affaires militaires, concentration sur les éléments de communication, de surveillance et d'espionnage (rassemblés sous le sigle plus complet de C4ISTAR), guerre préventive, Etats voyous, coalition des volontaires, ...

[3]    Déjà souligné par Jean Quatremer.

[4]    En fait de défense, il ne s'agit que des missions de Pétersberg. Pour les vrais problèmes, il y a des Etats-Nations et les Etats-Unis. L’Europe de la défense est l’anti défense européenne.

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rodolphe 13/02/2010 11:35


Oui, de la part d'un amoureux déçu de l'Europe, cela fait du bien. Mais cette analyse est encore bien gentille : L'Europe est aussi un "machin" qui côute cher, et qui, n'apporte toujours rien. Le
projet A400M par exemple est le fruit d'une collaboration entre Etats membres comme le furent Concorde, Ariane, Airbus... bref tout ce qui industriellement a plutôt "réussi". L'UE en tant que telle
est incapable d'initier un projet, tout juste en état de filer des subventions de plus en plus réduites aux agriculteurs, de promouvoir des espèces de régions transnationales bidons dont personne
ne veut entendre parler. Où ces subsides terminent-ils leur course ?
Quant à l'euro, il va crever et c'est tant mieux, voir la récente intervention de Sapir sur Marianne2. Tant que la politique monétaire appartiendra à la seule BCE et que celle-ci demeurera
autonome, l'Euro sera la monnaie des spéculateurs, des multinationales et autres investisseurs.
L'(Allemagne et la France éprouvent les pires difficultés pour gommer leurs divergences : taux de change de l'euro, situation de la Grèce, ministre franco allemand, et toujours ce DELIRE DE VOULOIR
REVENIR A UN DEFICIT DE 3 %, mais quelle connerie !!! Ils n'ont rien trouvé de mieux pour justifier le serrage de vis monumental qui nous attend dans toute l'UE comme en France dès le lendemain des
régionales ?


Robert 10/02/2010 12:47


Votre analyse est parfaite et objective, pour qui veut observer les choses avec un regard indépendant et non partisan.

Le problème réside dans la genèse de cette Europe qui a été créée sur les fonts baptismaux du commerce et de la "marchandisation" de l'espace public. Et cela jusqu'à la tête de l'édifice et surtout
de toutes les élites européennes depuis près de trente ans. Où l'on voit le résultat d'une politique de renoncements et de vassalisation économique, culturelle et politique aux Etats-Unis qui
considèrent l'Europe comme une simple colonie favorable à leurs entreprises financières... Avec pour conséquence une désindustrialisation "inéluctable", notamment au profit de la Chine qui
maintenant domine l'Europe au plan industriel et montre sa morgue et son mépris pour un système sans puissance.

Par ailleurs, cette Europe des régions et du lobbying est la négation, au-delà de toutes les déclarations des hommes et femmes politiques ( sauf d'ailleurs des Britanniques), des nations qui la
composent. D'où d'ailleurs l'inanité d'un débat en France sur l'identité nationale alors que c'est de l'identité française dans cette Europe des Etatset régions qu'il s'agit.

Au bilan, il faut en revenir à l'Europe des Nations que le général De Gaulle appelait de ses voeux, donc déconstruire cet édifice artificiel pour en venir à une Europe-Nation, matrice du concept de
nation et appelée à devenir pour ses Peuples la Nation des nations.