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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Que faire ?

Publié le 3 Juin 2007 par M. Aurouet in Europe et monde


Les élections présidentielles passées, se profile à l’horizon la question du devenir de l’Union européenne pour les temps à venir. Nous ne reviendrons pas sur l’inutilité de croire encore à un rebond de l’aventure européenne – entendons par là un progrès significatif dans le champ de l’intégration politique – dans le cadre du processus communautaire. Tous ceux qui attendent des prochains mois ou des prochaines années la rédaction d’un traité nettement plus ambitieux que le précédent, ont toutes les chances du monde de se faire abuser une fois de plus. L’intégration politique, il fallait y songer plus tôt, quand les Communautés européennes n’étaient pas ce paquebot branlant, lourd et impossible à manœuvrer qu’elles sont devenues aujourd’hui. La révolution du nombre renforcera ces comportements de boutiquiers et de pinailleurs auxquels nous assistons de plus en plus. Alors, me direz-vous, si c’est par une avant-garde de nations volontaires et déterminées que renaîtra le rêve d’une unité politique européenne, que faut-il faire alors de l’Union européenne ? A la vérité, pour répondre à cette question, il faut s’en poser une autre : que souhaitons-nous partager aujourd’hui à vingt-cinq et bientôt vingt-sept Etats membres ? Quel système de coopération et de solidarité paraîtrait pertinent pour entretenir un lien pacifique et étroit entre tous les membres de la famille européenne, entre ceux qui éventuellement souhaitent évoluer vers la république européenne, et ceux pour qui la souveraineté nationale ne se négocie qu’à la marge ?
 

On le voit, de la même façon que l’avant-garde ouvrira la voie de l’Etat fédéral, l’Union européenne, de son côté, doit se stabiliser en incarnant la réponse politique et institutionnelle à l’interrogation fondamentale que nous venons de soulever. Ce dont ce continent a besoin, c’est de transparence, de clarté et de lisibilité. A confondre les genres, à mélanger des aspirations inconciliables parce que contradictoires, on ne gagnera rien sinon de brouiller les enjeux et d’engendrer des formes de conjuration des contre à répétition. De ce point de vue, la Constitution européenne posait en soi un problème puisque, l’Union n’étant pas un Etat, et n’ayant pas vocation explicite à le devenir, elle ne saurait avoir une Constitution. Ce qui n’allait pas, c’était de proposer aux citoyens que ce mélange entre coopération et intégration devienne le temple de leur destin, pour un temps que l’on pressentait assez long. De ce point de vue, il faut prendre acte aujourd’hui de l’inconfort croissant engendré par cette hybridité politiquement inefficace et illisible qu’est l’Union européenne. A vingt sept Etats membres, il est d’autant plus dangereux de s’en tenir à une forme désorganisée d’intégration que cette dernière ne progressera plus au même rythme qu’auparavant. Ce que je propose, en somme, c’est de s’autoriser à établir un bilan commun de l’Union européenne, pour convenir de ce qu’il faudrait éventuellement garder ou, au contraire, renforcer. L’existant communautaire fait figure de vache sacrée aujourd’hui, comme si l’accumulation de couches successives, sans qu’à aucun moment n’émerge un quelconque accord sur une finalité partagée, aboutissait forcément sur quelque chose d’élémentairement bon et d’ontologiquement souhaitable. Nous avons suffisamment souligné ailleurs combien, par exemple, l’architecture économique de l’Union posait sérieusement problème pour une politique de croissance. A partir du moment où l’Union européenne n’est plus ce bolide dont il était raisonnable d’espérer qu’il finirait bien par emprunter la route du fédéralisme, il n’est pas absurde de proposer un bilan d’étape à l’aune des nouvelles données du temps présent. L’Union européenne n’est pas une organisation à vocation fédérale, alors prenons-en acte, et demandons-nous si sa configuration actuelle est satisfaisante. Il n’est pas trop difficile de s’accorder sur le fait que l’Union européenne se veut être un espace de paix, d’échanges libres, de circulation des hommes et de coopération. En outre, les Etats qui la constituent ont une vocation naturelle à intégrer l’avant-garde qui, elle, prendra en charge la question de l’unité politique. Il faut donc se demander ce qui peut le mieux servir ces objectifs. Toutefois, il faut préciser ici que cette démarche n’est tolérable que si une avant-garde est instituée en dehors de l’Union européenne. Il s’agit d’un processus de clarification de deux projets différents, en aucun cas d’une remise en cause de l’Union européenne dans son existence. Puisque le statu quo domine et ce, apparemment, jusqu’en 2009 au moins, nous avons devant nous trois années pour redonner du sens à l’aventure européenne, en nous mobilisant, d’une part pour la création d’un noyau dur fédéral, et d’autre part pour la clarification de ce qui doit effectivement relever de la compétence communautaire. Au fond, l’un ne va pas sans l’autre, et l’existence de l’un contribuera à donner du sens à l’autre. On peut même aller jusqu’à dire que c’est le noyau dur qui sauvera l’Union en permettant de repenser certains de ses contours sans donner l’impression d’un recul au profit de tentations souverainistes. L’alerte du « non » à retenir est donc la suivante : ne pas diminuer la souveraineté nationale sans la renforcer par ailleurs à un niveau supérieur. Car on ne détériore pas impunément les conditions d’exercice de la souveraineté nationale. Et puisqu’il paraît difficile d’aller plus loin que le compromis atteint par la Convention sur l’avenir de l’Europe, nul n’est besoin de faire croire aux Français, et aux autres Européens, qu’on leur proposera un texte bien plus ambitieux la prochaine fois. Mieux vaut faire preuve de réalisme, en laissant l’utopie du côté de l’avant-garde, et se contenter d’un traité de simplification qui ne prétende pas trancher sur l’avenir de l’Europe, mais bien plutôt, comme c’était prévu, sur celui de l’Union européenne.
 
L’idéal serait que l’avant-garde européenne épouse les frontières de la zone euro. Cela permettrait de sauver la monnaie unique tout en lui donnant le crédit et la force qu’elle n’a pas aujourd’hui. De plus, on peut considérer que l’euro est la marque par excellence de l’intégration, même si tous les Etats membres de la zone euro ne feront peut-être pas partie de l’avant-garde, du moins pas tout de suite. Un autre scénario possible, et probable, est que l’avant-garde européenne épouse la dimension des six Etats fondateurs des Communautés européennes. Tous les indicateurs montrent qu’il s’agit d’une zone très homogène, qui bénéficie d’une expérience historique de « vie commune » unique. S’y ajouteront sans doute  rapidement l’Espagne et le Portugal, portant à huit le nombre d’Etats prêts à aller beaucoup plus loin, et beaucoup plus vite dans l’intégration politique. En tout état de cause, la zone euro ne devra s’étendre, à compter de la fondation du noyau dur européen, qu’à la condition que l’Etat candidat à l’entrée manifeste sa volonté d’adhérer à la fédération. Si, par réalisme et par respect pour nos partenaires européens membres de la zone euro depuis que celle-ci existe, il n’est pas pensable de les en exclure, en revanche il serait dangereux pour la cohérence de la politique économique de la fédération de voir s’étendre la sphère non contrôlée de la zone monétaire. C’est pourquoi, d’ailleurs, une extension rapide de la zone euro dans l’état actuel des choses doit être regardée avec un minimum de circonspection. Le noyau dur adhèrera par ailleurs à l’Union européenne en tant que personne morale et membre unique pour le compte de ses Etats membres. Le siège de la France au Conseil de sécurité des Nations-Unies sera, lui, transféré à la fédération.
 
Nous en arrivons maintenant à la dernière question, l’une de celles qui font le plus débat dès qu’il est question d’actualité européenne : il s’agit de la question des frontières de l’Europe. Nous avons déjà insisté sur la nécessité de territorialiser la question européenne. C’est la seule façon de lui donner une identité, à travers un champ d’action et de compétence clairement délimité. Tout le monde s’accorde au moins sur un point : les frontières géopolitiques de l’Europe posent problème dès lors qu’il est question de la Russie et de la Turquie. L’Amérique du nord, l’Amérique latine, le monde arabe, le monde perse et l’Asie sont clairement constituées d’altérités qui n’ont pas vocation à intégrer notre union politique, même si ce sont des partenaires au contact desquels nous nous enrichissons, et avec lesquels nous souhaitons vivre dans la paix, le respect mutuel et le partage. Concernant la Turquie, je rejoins à titre personnel les propos du Président Giscard d’Estaing, pour qui « la Turquie est un pays proche de l’Europe, un pays important, qui a une véritable élite, mais ce n’est pas un pays européen[1] ». Je pourrais étayer un certain nombre d’arguments, mais en étant sûr toutefois de ne jamais convaincre ceux qui pensent le contraire. Aussi ne me risquerai-je pas trop sur le terrain culturel, même s’il faut reconnaître la facilité qu’il y a à discréditer la parole des opposants à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, en agitant le spectre d’une Europe forteresse. La Turquie l’a très bien compris, elle qui joue à plein la carte de la victime d’un comportement « xénophobe », pour ne pas dire plus. Qu’un Etat dont la population est à 95% musulmane adhère à l’Union ne me dérange pas pour autant qu’il s’agisse d’une minorité dans un ensemble culturel objectivement chrétien[2]. En somme, ce qui est acceptable pour la Bosnie et l’Albanie ne l’est plus lorsqu’il s’agit de la Turquie. A cet égard, l’argument de l’injuste discrimination envers les musulmans ne tient pas. Comme l’explique Pierre Manent, « que les démocraties européennes soient tenues de traiter leurs citoyens musulmans en respectant scrupuleusement leurs droits de citoyens ne signifient nullement qu’elles soient tenues d’accorder à une nation musulmane le droit de venir faire partie de leur communauté de nations. Il n’est pas question ici de droits ni de droit ![3] ». Voilà pour l’aspect culturel du problème qui suffit à me rendre hostile à toute adhésion turque. Mais en réalité, ce qui me paraît être l’élément déterminant dans le risque que représente une adhésion de la Turquie, pas seulement à une éventuelle avant-garde, cela va sans dire, mais aussi à l’Union européenne, est d’ordre géopolitique. En effet, ajouter à une extrême hétérogénéité, au point, comme nous l’avons vu, de mettre en péril l’espoir fédéral, une couche supplémentaire, et massive qui plus est, d’hétérogénéité, me semble totalement aventureux. En outre, il n’est pas dans l’intérêt de la France de voir un Etat aussi peuplé prendre place au Conseil de l’Union européenne, dont la caractéristique est une pondération des voix en fonction du critère démographique. Si nous voulions perdre notre influence sur l’Union, on ne s’y prendrait pas autrement. La solution me semble être, donc, celle d’un partenariat privilégié avec la Turquie, avec, précisément, un très important volet éducatif et culturel. Une fois la puissance militaire européenne reconstituée, c'est-à-dire hors de l’OTAN, il n’est pas exclu de conclure une alliance militaire avec la Turquie en fonction des intérêts respectifs des deux parties le moment venu. La non intégration, en tout état de cause, n’a jamais été synonyme de non relation. C’est là un argument fort à opposer à tous ceux qui identifient les opposants à l’intégration turque à des sortes d’agents du mal façon Dark Vador. En ce qui concerne maintenant la Russie, j’aurais tendance à la considérer comme faisant partie de la civilisation européenne. Les slaves ont jalonné l’histoire de l’Europe, et les Russes sont marqués par un héritage culturel chrétien dont il n’est pas possible de douter. Mais là encore, nous ne pouvons que préconiser un partenariat privilégié, intégrant une triple dimension économique, culturelle et militaire. L’entrée de la Russie dans l’UE ou dans un Etat fédéral bouleverserait trop les équilibres de la puissance, et ferait penser à ces empires minés par leur trop grande taille. Il est même possible d’imaginer, au fond, un partenariat privilégié tripartite entre l’Europe, la Turquie et la Russie, si toutefois cela correspond à la réalité d’intérêts partagés. La Russie et l’Europe semblent complémentaires : la Russie est une grande puissance énergétique mais menacée par la vitalité démographique et économique de la Chine. L’Europe, quand à elle, a besoin d’importer de l’énergie en grande quantité mais disposera, lorsqu’elle aura réalisé son union politique, d’une puissance militaire raisonnable mais crédible. Toutefois, que ce soit pour la Turquie ou pour la Russie, la réalité d’un partenariat hautement constructif dépendra de leur niveau de démocratisation, surtout lorsque la Russie aura rétabli l’autorité de l’Etat sur son territoire. Les populations européennes supporteront mal une alliance étroite avec des pays qui se comporteraient, chez eux, comme des brutes sans foi ni loi. Surtout à l’époque de l’image triomphante et de l’instantanéité de l’information. A l’exception de ces deux pays, toutes les autres nations du continent, sans oublier l’Irlande, le Royaume-Uni et l’Islande, auront vocation à intégrer la république européenne. Il ne tiendra qu’à leurs élites et à leurs peuples d’en manifester le désir, dès le début ou un peu plus tard. L’Union européenne devra être considérée comme un espace de paix européen, véritable salle d’attente d’une entrée prochaine dans la fédération. Cela exclut donc tous ces pays qui ont intégré le Conseil de l’Europe (Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan…), et qui sont tentés de tourner leur regard vers l’Union européenne. Il en va de même, bien entendu, pour le jeune Etat d’Israël.
 
Les frontières sont cette ligne de pression isobarre entre deux entités politiques distinctes et contiguës. Mais elles sont aussi un horizon fixé par l’imaginaire, une projection de la conscience humaine sur l’espace et sur le temps. Elles sont le cap que se fixe l’esprit tout autant que ces traces laissées par le cœur lorsqu’il navigue sur les eaux du rêve et de la volonté. L’unité politique européenne est déjà en soi une frontière à atteindre. Elle peut certes apparaître comme une montagne bien trop élevée pour de seuls êtres humains. Et pourtant, qui eut pensé une seule seconde qu’un jour, l’Homme marquerait la lune d’empreintes indélébiles, et qu’il contemplerait la Terre depuis le toit du monde ? Aucune montagne, pas même celle de la pesanteur, n’a empêché l’Homme de réaliser certains de ses rêves les plus fous. L’unité de la civilisation doit être notre nouvelle frontière, mais elle ne sera pas la seule. D’autres frontières seront à repousser, une fois celle de l’unité franchie. Un nouvel humanisme, mettant l’Homme au centre de toute chose[4], apparaît comme la condition d’un XXIème siècle qui laissera le souvenir d’un recul des forces de l’aliénation, et non ceux d’une fatalité d’autant plus irrépressible que les sociétés modernes ont aujourd’hui les moyens de la rendre respirable au quotidien[5]. L’Europe devenue puissance, l’Europe transformée en force créatrice montrera le chemin de ces frontières de l’esprit et du cœur, que nous allons tenter de recenser, en guise de fin placée sous le signe de l’espérance.
 
L’Europe ferait erreur si elle tentait d’abolir le capitalisme. Mais elle décevrait si elle n’engageait pas un combat féroce contre les inégalités économiques et sociales qui, lorsqu’elles sont criantes, deviennent injustes. Par inégalités, il faut comprendre les inégalités internes à la civilisation européenne, mais aussi les inégalités d’accès au développement sur la planète. En interne, l’Europe devenue puissance souveraine devra, avec le concours des Etats membres, lutter pour le rétablissement du plein emploi dans le cadre d’une répartition équilibrée des richesses. Cela ne pourra passer que par un taux d’ouverture raisonnable, un système de protection douanière pour éviter les effets d’une concurrence à la fois libre et faussée, une politique macro-économique favorable aux investissements des entreprises et à la consommation des ménages, et éventuellement aussi par une restriction mesurée aux mouvements de capitaux extra européens. Certains crieront à la folie, et pourtant il s’agit de préconisations qu’en des temps keynésiens on n’aurait pas trouvé sot de proposer. L’objectif est d’éviter de réduire à néant l’influence du pouvoir politique sur la réalité économique et sociale. Les écarts indécents de revenus entre citoyens devront retrouver un taux plus raisonnable, tant il est vrai qu’une démocratie réelle est une société de classes moyennes. Pour cela, la fiscalité devra pouvoir s’exercer sans qu’un quelconque chantage au départ ne vienne rendre impossible une taxation autre que minimale sur le capital. En outre, pour que la concurrence intra européenne soit facteur de stimulation et d’innovation sans être cause de dumping social et fiscal,  il faudra entamer un processus de convergence des normes sociales et fiscales. C’est la mesure la plus urgente qu’il faut prendre dans les années à venir. D’ailleurs, il est inutile d’attendre la création d’une avant-garde puisque celle-ci n’a pas vocation à revenir sur les fondamentaux du marché commun. Si la grande Europe reste un espace de libre circulation des biens et des capitaux, elle doit se doter d’un comité de convergence le plus rapidement possible, pour arrêter de mettre sous pression les systèmes de protection sociale, de plus en plus considérés comme des coûts handicapant la compétitivité. Il faut parler de convergence et non d’harmonisation, car chaque Etat a droit à ses spécificités. Il s’agit de s’entendre sur une ambition sociale commune, à l’abri relatif de la concurrence internationale. Pour cela, il faudra relever le plus tôt possible les fonds structurels censés réduire les écarts de développement entre l’ouest et l’est du continent. Ce compromis revêt pour moi un véritable caractère d’urgence. Il est d’autant plus important de le réaliser à l’échelle communautaire que si l’avant-garde pourra pratiquer le protectionnisme modéré auquel j’aspire, elle ne sera pas en mesure, et c’est bien compréhensible, de l’exercer à l’encontre des membres de la grande Europe, celle des vingt cinq et bientôt plus.
 

Pour lutter contre les inégalités de développement à l’échelle mondiale, il faudra changer de paradigme et de stratégie, en arrêtant de croire béatement aux vertus du libre échange généralisé. Il sera temps, pour la puissance européenne, de revenir à une logique bilatérale, en élaborant elle-même sa stratégie de développement. A elle de comprendre qu’un développement harmonieux à l’échelle du monde relève de son propre intérêt. Elle pourrait, par exemple, signer des contrats de développement et revaloriser très significativement l’aide publique au développement, sous les conditions qu’elle estimera alors nécessaires. Elle pourrait fournir son expertise pour la constitution de zones économiques régionales relativement protégées des multinationales occidentales et donc aussi, européennes. La stratégie de développement par la division internationale des processus productifs me semble être une erreur, dommageable tant aux Européens qu’aux pays en développement. Par ailleurs, l’Europe pourrait nourrir de capitaux une banque d’investissement aux reins solides, et exporter la logique des fonds structurels qui a fait ses preuves chez elle. On le voit, les solutions ne manquent pas, pour peu qu’elles ne passent pas par des règles qui poussent à démanteler tous les filets de protection, dans un jeu de dupes multilatéral généralisé. D’ailleurs, la Commission européenne elle-même est aujourd’hui « tentée par le bilatéralisme », comme le souligne un article du Monde en date du 14 juin 2006 : « au moment où l’Organisation mondiale du commerce a le plus grand mal à boucler le cycle de Doha de libéralisation des échanges, l'Union européenne redécouvre le charme des accords bilatéraux », indique le journaliste auteur de ces lignes.
 
Mais l’Europe de demain ne saurait s’envisager comme une seule puissance « keynésienne ». Elle gagnerait aussi à devenir une puissance écologique, tant il est vrai que le XXIème siècle sera marqué par des contraintes énergétiques et climatiques très fortes. Il est incompréhensible, à la lueur de ce qui nous attend, que toutes les nations du continent n’aient pas déjà enclenché un plan de sorti du pétrole pour les dix à quinze années qui viennent. Par ailleurs, afin d’éviter que des dépendances énergétiques fortes nous entraînent dans quelque aventure désastreuse – pensons aux guerres de l’or blanc, c'est-à-dire de l’eau, que certains voient se profiler à moyen terme – l’Europe devra rationaliser l’usage de ses ressources, multiplier ses sources d’approvisionnement (même si la Russie est un partenaire incontournable, principe de réalité oblige), utiliser au maximum des sources d’énergie renouvelables et mener une politique de recyclage la plus ambitieuse possible. Il en va du bien être de nos enfants, à qui nous devons laisser des conditions de vie au moins aussi bonnes que les nôtres. C’est tout l’enjeu de ce qu’on appelle aujourd’hui les politiques de développement durable, qui trouveront avec la souveraineté européenne une masse critique bien plus propice à leur efficacité.
 
Dernière frontière fondamentale que je mentionnerai ici : l’espace. L’Europe de l’espace est une réussite, il faut le dire, de la coopération entre Etats européens. Aujourd’hui, nous sommes tous fiers des lanceurs Ariane, qui positionnent le continent comme un acteur stratégique de la technologie spatiale. Mais l’on voit bien aujourd’hui que l’Europe a déserté le terrain d’un rêve, celui de la conquête spatiale qui, tout autant que l’Esprit, est un moyen de percer, pas à pas, les mystères de notre environnement et de nos origines. L’unité européenne sera en mesure de redonner un souffle à ce rêve qui faisait que tout enfant témoin des exploits de Youri Gagarine souhaitait devenir, lorsqu’il serait grand, un cosmonaute reconnu. Il va sans dire que ce rêve peut être partagé avec d’autres nations du monde, tant il est vrai que l’aventure des étoiles est une aventure universelle.
 
L’Europe dont je rêve serait donc unie, indépendante, forte, pacifique, ouverte sur la culture et les cultures. Elle serait une puissance de type « keynésienne », spatiale et écologique, sensible à la protection de ses intérêts par idéal de développement social chez elle, mais aussi à ceux des autres, par idéal de développement partagé à l’échelle de la planète. Et si l’unité est une fin en soi qui justifie un rassemblement maximum de fédéralistes quelles que soient leurs convictions par ailleurs, elle sera aussi, à mes yeux, le porte drapeau d’une vision au service d’une certaine idée de l’Homme.

[1] Valérie Giscard d’Estaing, Le monde, 9 décembre 2002
[2] Je précise que l’auteur de ces lignes ne partage pas la foi chrétienne. Mais je me verrais mal nier l’influence culturelle du christianisme en terre européenne.
[3] Pierre Manent, Op Cit, page 65
[4] Y compris, donc, sa responsabilité
[5] D’une certaine façon, les systèmes sociaux sont une soupape de sécurité pour un capitalisme qui, autrement, ne tiendrait pas longtemps debout dans sa forme actuelle
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