Au bout de l’idée d’unité européenne, il n’y a pas l’Union Européenne (UE), mais
l’Union Fédérale des Etats-Nations d’Europe (UFENE). Celle-ci serait, le moment venu, le visage politique et institutionnel de l’Etat-civilisation. Il convient donc à présent d’esquisser
les contours d’une union politique fédérale, tant sur le plan des valeurs que sur le plan de l’organisation. Le lecteur pourra retrouver au passage les éléments traditionnels d’une Constitution
qui, contrairement au défunt traité constitutionnel, organiserait le pouvoir plutôt que de le diluer[1].
L’Etat-Civilisation que j’appelle de mes voeux correspond à une entité politique fédérale. Cela signifie d’abord
qu’une nouvelle souveraineté viendra surplomber celle des nations. Certes, ces dernières devront garder un pouvoir fort, mais contrairement au schéma communautaire, il existera un partage des
compétences entre nations et civilisation à la fois clair et pertinent. L’échelon supranational s’occupera de ce qui est vraiment essentiel, et cessera de n’être que ce super organe de gestion
d’un marché intégré. Il disposera de compétences régaliennes fortes, incluant une police fédérale, une justice fédérale, une diplomatie et une défense fédérales. Ce fédéralisme classique devrait
toutefois s’accompagner d’une organisation des pouvoirs beaucoup plus favorable aux nations que dans les autres fédérations. C’est particulièrement vrai concernant les questions de défense et de
diplomatie, où les mécanismes de décision devront associer étroitement les nations. Il va sans dire que, n’étant plus une organisation internationale intégrée mais un Etat, l’UFENE ferait sienne
le mécanisme désormais classique de la séparation des pouvoirs (exécutif, législatif, judiciaire).
Une devise pour tracer un avenir
L’UFENE pourrait avoir pour devise « Paix, Prospérité, Puissance ». Cette devise serait frappée sur
toutes les pièces de monnaies européennes et figureraient sur tous les édifices publics fédéraux. Les « trois P » viendraient ainsi rappeler constamment les fondements de l’Union
tout en incarnant, sur tout le territoire, la dimension symbolique du pouvoir fédéral.
La paix serait tout naturellement le premier objectif poursuivi par l’UFENE, prenant en cela la continuité de l’Union
européenne, dont il faut reconnaître jusqu’ici la vertu pacificatrice. Il s’agirait de prendre acte du fait que ni le libre-échange, ni l’idéal de solidarité et de fraternité entre les peuples,
ni la bonne volonté des gouvernants, ni la coopération internationale aussi poussée soit-elle, ne constituent des ferments de paix aussi solides que l’unité politique, car seule cette dernière
est en mesure de repousser les frontières de la distinction ami/ennemi relevée par Carl Schmitt. Certes, les tenants du mondialisme, c'est-à-dire les partisans de la dilution des frontières, qui
est autre chose que leur redéfinition à l’échelle de la civilisation telle que nous le proposons, auront beau jeu d’opposer la paix par l’internationalisme à la paix par l’unité politique. C’est
un leurre d’autant plus terrible que le culte de l’internationalisme a toujours joué en défaveur d’une régionalisation de la puissance politique. Pourtant, c’est un fait difficilement discutable
que ni la charte de l’ONU qui met théoriquement la guerre hors la loi sauf cas de légitime défense, ni a fortiori la république impériale américaine, ne pourront protéger les Européens avec la
même efficacité que le projet d’unité dans l’indépendance. L’ONU, parce qu’elle organise un monde encore marqué par l’état de nature tel que décrit par Hobbes, en dépit des immenses progrès
accomplis par la diplomatie internationale ; les Etats-Unis ensuite, parce qu’ils ne défendront les autres nations que si leurs intérêts les y incitent ou les y obligent. Comme tout Etat, la
démocratie américaine se comporte, sur la scène internationale, comme un « monstre froid » soucieux de ses intérêts. La question n’est d’ailleurs pas de changer cet état de fait,
consubstantiel à une société internationale qui voit s’entrechoquer des souverainetés aux appétits souvent inconciliables, mais de travailler à une définition plus intelligente et plus
responsable des « intérêts » que les Etats prétendent défendre. L’Europe unifiée devra participer au grand jeu de la puissance et des intérêts, mais son originalité consistera
précisément à se donner une vision à travers laquelle ses intérêts seront définis. En ce sens, le préambule du texte fondateur devrait préciser que « l’UFENE, dans le cadre d’un mouvement
progressiste de nature universelle, encouragera l’unification politique des autres aires de civilisation ». Cela fera de l’acte fondateur de l’unité politique européenne un modèle à suivre
pour le monde entier. Et c’est à cette condition que l’unification européenne sera perçue, ailleurs, comme un facteur d’espérance plus que comme un motif de crainte.
L’autre grand objectif de civilisation est bien-sûr la prospérité, parce que l’Homme est guidé par une légitime
aspiration au mieux-vivre. Certes, selon l’interprétation politique de chacun, la prospérité peut se concevoir de bien différentes façons. Simple progrès quantitatif pour les uns, il dépendra
aussi de critères plus qualitatifs pour les autres. L’objectif de civilisation sera le mieux être et le mieux vivre, ce qui ne s’assimile pas seulement aux progrès de l’accumulation matérielle,
mais le peuple européen et ses nations seront les seuls juges de ce qu’il conviendra d’entendre par prospérité. Certes, à titre personnel, je souhaiterais une politique keynésienne, régulatrice,
protectrice et redistributive. Mais je n’aurais pas le mauvais goût de proposer aux libéraux, animés par une toute autre lecture du principe de justice, de sanctifier dans le texte fondateur les
politiques économiques que les Européens estimeront opportun de voir mener. Il faudra éviter, en effet, de tomber dans les mêmes écueils qui ont conduit le traité constitutionnel de 2005 tout
droit vers les poubelles de l’Histoire (quoiqu'il semble revenir par la petite porte).
Le dernier des trois grands horizons de la nouvelle Cité européenne est la puissance. Il est aussi important que les
autres, et pourtant il est sans doute celui pour lequel il sera le plus difficile d’emporter l’adhésion. Comment convaincre en effet le continent qui a connu Auschwitz et le goulag, que la
puissance est une nécessité ? Comme a pu le souligner à juste titre le Président Valérie Giscard d’Estaing, il est absurde de confondre puissance et impérialisme. Ce qu’il faut retenir de
notre expérience historique, c’est que toute politique de maximisation permanente et absolue de la puissance sème sur son chemin les graines d’un déclin annoncé. C’est pourquoi si la puissance ne
saurait être négociable, dans la mesure où elle conditionnera la crédibilité et l’efficacité de la parole européenne, elle ne pourrait se passer d’un principe de suffisance. C’est sur la base de
ce principe, qui fait de la puissance un outil ajustable et non une fin en soi, que l’Europe renouera avec une capacité d’action forte et autonome, sans sombrer dans la tentation impériale qui
guette tout Etat dont la puissance n’est arrêtée par aucune autre. D’une façon ou d’une autre, l’Europe devra affronter le dilemme de la puissance : soit la refuser et cesser aussitôt
d’influencer sa destinée ; soit l’accepter et risquer alors de se corrompre et de se salir. Si l’appel de l’hubris est évitable, comme Ulysse résista jadis aux sirènes, le destin des
insignifiants, lui, est fatal : l’Europe… Combien de divisions ? Les Européens ont beau être méfiants dans leur rapport à la puissance, j’ai la faiblesse de penser qu’ils en comprennent
mieux, jour après jour, la nécessité. Comme l’a relevé Pascal Boniface de l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) en 2002 (c’était donc avant l’invasion illégale de l’Irak
par la coalition américaine et britannique), « si les particularismes subsistent, un sondage d’opinion révèle que plus de 70% des Britanniques sont favorables à une défense européenne sans
les Américains, chose étonnante où, sur ce point, les populations sont plus en avance que leurs gouvernements[2] ». Dommage cependant que les Britanniques ne remarquent pas l’incohérence
fondamentale qu’il y a à vouloir une défense indépendante des Américains sans un Etat pour la mettre en œuvre…
Une diversité culturelle assumée, mais l’indispensable promotion d’une identité
L’UFENE sera confrontée à la gestion de sa très grande diversité culturelle. Pour ne pas attenter à la dignité des
nations membres, et préserver l’immense richesse de son identité, l’UFENE reconnaîtrait toutes les langues de la fédération comme autant de langages officiels. Plutôt que de succomber à la
facilité piégeuse d’un anglais généralisé, l’Union investirait massivement dans une armée de traducteurs qui constitueraient un véritable corps de prestige[3]. Dépositaires de la bonne
communication entre tous les Européens, ils seraient reconnus et rémunérés à la hauteur de leur mission. Si cette solution, la plus acceptable sur un continent fier des différences qui le
traverse, s’avérait impraticable, il faudrait recourir à une liste de langues de travail officielles sans pour autant renoncer à l’idéal d’Européens tri, voire quadrilingues. D’une manière
générale, il faudra garder à l’esprit que c’est en considérant les cultures nationales avec le plus grand respect et le plus d’égards que la fédération renforcera sa légitimité à représenter
toutes les nations et tous les Européens.
L’apprentissage des langues européennes dès le plus jeune âge, y compris des langues nationales minoritaires, sera
donc de première importance. Toutefois, il faudra aller bien plus loin qu’un simple enseignement linguistique dans la mesure où la fédération devra inévitablement « adopter des stratégies
pour affronter et résoudre le problème des différents éléments culturels spécifiques à chaque langue ». Il conviendra donc de « concentrer l’effort d’apprentissage sur le mode de vie du
pays dont on enseigne la langue, sur ses valeurs, son mode de pensée[4] ». C’est seulement en accédant aux cultures des autres pays que les Européens vivront leur culture commune et
l’enrichiront au quotidien. A côté de l’ouverture à la richesse culturelle et linguistique des nations membres, l’enseignement de l’histoire jouera un rôle primordial dans l’appropriation de ce
que Jean-Marc Ferry appelle les « dépôts culturels transversaux[5] » qui caractérisent l’identité européenne. En effet, si les faits passés sont ineffaçables, le sens de ce qui est
arrivé, lui, n’est jamais fixé une fois pour toutes, sachant qu’une réorientation des représentations contemporaines du passé permettrait de poser un regard nouveau sur l’histoire de l’Europe.
Les programmes d’Histoire devraient donc s’enrichir d’une étude de la civilisation européenne comme identité spécifique à travers le temps, même s’il est exclu de nier toute sa complexité. L’idée
d’un manuel d’histoire européenne commun aux nations membres s’impose donc comme une impérieuse nécessité pour entretenir un vouloir vivre ensemble naissant, et donc forcément fragile. Aussi nous
faudra-t-il une sorte de « Lavisse » européen.
Les grands piliers institutionnels du nouvel édifice
La fédération, si jamais elle voit le jour, tirera sa force d’un ensemble d’institutions clairement repérables. C’est
surtout dans la relation entre ces différentes institutions, en elles-mêmes plutôt traditionnelles, que résidera l’originalité de l’UFENE. Mais avant de les passer en revue, il faut préciser que
si l’Etat européen ne saurait être qu’une République - on voit mal en effet où aller chercher un roi ou une reine légitime - elle accepterait nécessairement, en son sein, des Etats de nature tout
aussi bien républicaine que monarchique. La forme de l’Etat serait donc fédérale, et sa nature républicaine, même si la fédération comporterait par ailleurs des Etats centralisés et
monarchiques. Il faut rappeler ici qu’il serait malvenu d’utiliser l’Europe pour des raisons de politique intérieure. Nous pensons particulièrement ici à ces fédéralistes pour qui l’Europe n’est
qu’un moyen de réduire en cendres ce qui reste de centralisme jacobin en France, ou de mettre à bas, par exemple, les monarchies espagnole ou britannique. L’organisation administrative des Etats
relèverait toujours, dans mon esprit, de leur propre périmètre de souveraineté.
Un Président élu au suffrage universel direct par tous les Européens, au même moment, constituerait la
première des institutions clé dont aurait besoin un noyau dur fédéral. Sur un continent prompt à se diviser, un capitaine fort et rassembleur ne sera pas de trop. Il serait le représentant de
tous les Européens et renoncerait, pendant l’exercice de ses fonctions, à toute allégeance nationale. Le Président aurait un rôle de premier plan dans les domaines de la diplomatie et des
affaires étrangères, en collaboration étroite avec la Chambre des Nations. Pour les questions intérieures, il exercerait une magistrature d’influence considérable, sans pour autant empiéter sur
les prérogatives du Parlement européen et de son émanation, le Premier Ministre. Il ne s’agit donc pas de transposer au niveau de la fédération ce régime mixte à fonctionnement alternatif qui est
celui de la France, avec son système de cohabitation. L’exercice, par le Président, du pouvoir militaire et diplomatique de la civilisation européenne politiquement organisée se justifie par
l’importance de ce pouvoir dans les Etats puissants. C’est tellement vrai que dans sa typologie des trois pouvoirs, le philosophe anglais John Locke y faisait figurer la conduite des affaires
extérieures. Cela permettrait aux Européens d’orienter la politique étrangère lors des élections présidentielles, sans parler de l’intérêt qu’a une fédération à parler d’une seule voix sur la
scène internationale, ce que l’Union européenne actuelle est incapable de faire malgré son Haut Représentant pour la PESC.
A côté du Président, le Premier Ministre élu par la Chambre de la civilisation dirigerait l’action du
gouvernement européen en préparant les projets de lois, en les présentant devant le Parlement. Il serait le chef de l’administration fédérale européenne et en disposerait pour mener à bien le
programme du gouvernement. Le gouvernement serait bien entendu responsable devant la chambre de la civilisation qui pourrait le renverser et nommer une nouvelle équipe.
La Chambre de la civilisation, dont les membres, « les députés de la fédération », seraient
élus au suffrage universel par tous les électeurs européens, constituerait la première chambre du nouveau Parlement européen. Cette chambre aurait le pouvoir de légiférer sur toute loi relevant
du champ de compétence de l’échelon fédéral. Elle représenterait tous les Européens et détiendrait le pouvoir législatif en vertu d’une souveraineté de civilisation. Elle pourrait être dissoute
par le Président sur accord de la majorité des membres de la Chambre des nations.
Une Chambre des Nations, dont les membres, « les représentants des nations », seraient désignés par
les gouvernements des Etats européens, viendrait en complément de la Chambre de la civilisation. Cette chambre partagerait le pouvoir législatif avec la Chambre Civilisationnelle, en vertu des
principes fondamentaux du fédéralisme. Elle représenterait non pas les Européens, mais les nations européennes. Elle jouerait un rôle crucial en matière de diplomatie et de défense, en
collaboration étroite avec « le Président des Européens ». Ses membres se feraient le relais des positions exprimées par les gouvernements des Etats. Cela implique que les représentants
pourront être limogés et remplacés par simple exercice d’un pouvoir discrétionnaire au niveau national. Un système d’échelons viendrait pondérer les voix de chaque Etat, selon un rang allant de
un à cinq. Les petits Etats auront naturellement un pouvoir plus important que leur taille ou leur démographie induisent en réalité, mais il s’agit là d’un trait naturel et même indispensable des
fédérations.
Une Cour de justice de la Fédération viendrait harmoniser la jurisprudence fédérale, et constituerait le plus
haut niveau de juridiction du nouvel ensemble politique.
Enfin, pour faire respecter par le pouvoir fédéral les droits fondamentaux de l’Homme ainsi que la pyramide des
normes, et notamment la répartition des compétences normatives, une Cour constitutionnelle serait indispensable. Elle pourrait jouer, par ailleurs, un rôle de premier plan dans la
résolution des litiges entre Etats, ou entre les Etats membres et le gouvernement fédéral.
Le traité fondateur procèdera à une délimitation constitutionnelle claire et pertinente des compétences nationales et
fédérales, en s’efforçant de concilier impératif d’efficacité et volonté bien légitime de préserver l’autonomie des entités nationales. Cette répartition pourrait s’effectuer selon le principe de
subsidiarité tempéré par le principe de solidarité. Le premier principe indique que la fédération n’agit dans tel ou tel domaine que si elle est mieux placée que les Etats pour atteindre les
objectifs fixés. Le second principe enseigne que dans certains domaines bien identifiés, les différents niveaux d’autorité s’associent, s’aident et se complètent. A titre d’exemple, on peut
considérer que la santé et la culture relèveront de la compétence des Etats, en référence au premier principe, tandis que la promotion du développement économique et social, la protection de
l’environnement et de la biosphère, la maîtrise des flux migratoires ou encore la recherche et l’innovation constitueront des domaines d’intervention partagés. Il va sans dire, bien entendu, que
la fédération bénéficiera d’un ensemble de compétences exclusives dans les domaines de la défense, de la diplomatie, de la police fédérale et de la justice fédérale, même si, comme nous le
verrons, les nations seront étroitement associées aux politiques diplomatiques et militaires de l’ensemble fédéral. Par ailleurs, la compétence de principe reviendrait, de jure, aux Etats
membres.
Pour éviter une trop grande normativité de la part de la fédération, et préserver des marges de manœuvre dans
l’intérêt des Etats-membres, il serait distingué entre deux natures de lois. La loi-décret s’appliquerait immédiatement et directement sur tout le territoire de l’Union. Certains
domaines d’action relèveraient forcément et automatiquement de lois-décrets pour s’assurer d’une cohérence d’ensemble dans les domaines d’intervention exclusifs de la fédération (l’organisation
de la défense…). L’autre type de loi européenne est la loi-directive qui, elle, ne s’appliquerait qu’à la seule condition que le Parlement national ait intégré le texte dans sa
législation, les Etats membres étant liés malgré tout par la finalité à atteindre, un peu à la manière des directives communautaires. La distinction entre les deux natures de lois relèverait de
la Constitution européenne, mais aussi de la Chambre des Nations, qui en dehors des cas prévus par le texte constitutionnel, déciderait à la majorité de ses membres de la nature de la loi votée.
La Chambre de la civilisation serait en mesure de modifier la décision de la Chambre des Nations, mais à condition de réunir une majorité des deux tiers de ses membres. Ainsi, les nations
disposeraient d’un puissant mécanisme politique pour influencer la puissance normative de la fédération dans un sens ou dans l’autre, en disposant du pouvoir de statuer sur la nature de la loi
votée, tempéré par la capacité d’intervention de la chambre de la civilisation à la majorité qualifiée.
Il est douteux que les Etats, même les plus avant-gardistes d’entre eux, acceptent de se déposséder de leurs
compétences diplomatiques et militaires, symboles de leur souveraineté, au profit d’une autorité fédérale supérieure, sans une forte garantie de leur association au processus décisionnel. Pour
autant, il faut garder à l’esprit que toute solution non fédérale, sur le modèle de l’objet politique non identifié, ne peut mener qu’à l’impuissance ridicule de l’Europe (mais elle a l’avantage
de ne pas froisser les susceptibilités nationales). En ce sens, créer un ministre des affaires étrangères en dehors d’un Etat ne changerait rien, malgré la force du mot qui tendrait à faire
croire que l’Europe puissance serait en voie d’éclosion. Il ne faut pas s’y tromper : tant que l’ambition restera au niveau de politiques extérieures communes, la diplomatie et l’armée
resteront, de fait, dans le giron exclusif des nations. Et lorsqu’ adviendrait une crise comme, par exemple, celle de l’invasion irakienne, c’est le spectacle de la division qui, à coup sûr, se
déroulerait alors sous nos yeux incrédules. Il est donc incontournable d’envisager un schéma fédéral, et c’est dans ce cadre là qu’en revanche, il faudra faire preuve d’originalité. Il va sans
dire que la chambre des nations serait automatiquement amenée à ratifier les traités que le Président aurait éventuellement signés au nom de la Fédération européenne, à la majorité absolue des
voix. Mais cela ne saurait être suffisant. Sur les sujets d’importance, ceux pour lesquels les intérêts fondamentaux de la fédération sont en jeu, le Président serait tenu de communiquer sa
position à la chambre des nations avant toute négociation avec un acteur de la vie internationale. Si celle-ci estime alors que les vues de la présidence ne sont pas acceptables en l’état, elle
serait habilitée à censurer la position présidentielle à une majorité qualifiée des voix exprimées. Le Président serait alors tenu de prendre en compte les griefs de la chambre, en présentant une
nouvelle position plus conforme aux souhaits des Etats membres. En cas de désaccord persistant, le président aurait le dernier mot, mais la ratification nécessiterait alors une majorité qualifiée
des voix. En outre, le Président serait tenu de se faire accompagner, à l’étranger, par un représentant de la chambre des nations, selon un mécanisme de rotation géographique. Ce haut
représentant des nations européennes disposerait du droit d’assister à toute négociation avec une puissance étrangère, étant entendu que seul le Président disposerait du droit de négocier et
de signer un traité. Un Secrétariat présidentiel aux affaires étrangères assurerait l’interface entre la présidence et la chambre des nations sur toute question d’ordre diplomatique. Ce
secrétariat aurait un devoir constitutionnel d’information du Parlement européen. Concernant l’organisation militaire, la responsabilité de la défense de l’intégrité du territoire européen
reviendrait à la fédération. Dès sa fondation, les Etats membres dont le statut de puissance nucléaire est reconnu signeront une convention de mise à disposition du feu nucléaire à la fédération,
tout en restant juridiquement propriétaires de leurs armes de destruction massive. Ce dernier point est important, notamment en cas de sécession, qui devra être possible à tout moment selon un
mécanisme qui reste à étudier. Par exemple, si la France venait à quitter la fédération, elle recouvrerait de plein droit la souveraineté sur son armement nucléaire. Mais en tant qu’Etat membre,
le pouvoir de déclencher le feu nucléaire devrait faire intervenir les autorités fédérales. En tout état de cause, il faudra inverser la logique actuelle qui consiste à concentrer l’Europe de la
défense sur les missions dites de Petersberg, en laissant le soin aux nations de garantir l’inviolabilité de leurs territoires. La défense européenne devra remplacer l’Europe de la défense, si
nous voulons donner force et crédibilité à notre unité. Il y a fort à parier, finalement, que l’unité européenne fera émerger, pour de bon, la notion d’intérêt européen. Sur un certain nombre de
points fondamentaux, les Etats européens partagent déjà un grand nombre d’intérêts, du fait des configurations actuelles de la géopolitique. Si, par le passé, il n’existait qu’une juxtaposition
d’espaces géopolitiques nationaux exacerbés par le colonialisme, la situation est fort différente aujourd’hui avec des Etats dont la capacité de projection mondiale diminue à mesure que se
dessine un monde sino-américain. La francophonie, le monde anglo-saxon, l’hispanophonie ou encore la lusophonie sont certes des espaces à cultiver, tant il serait dommage de les voir disparaître,
mais, aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce n’est, sur le long terme, qu’avec le soutien de tout le continent et de tous les Européens, que les anciennes nations coloniales feront vivre
leur héritage et maintiendront leur influence culturelle sur la monde de demain. Comme le disait si bien Paul Henri Spaak, il y a quelques cinquante ans, avec une lucidité presque tragique,
«l’Europe n’est encore composée que de petits pays. La seule distinction pertinente qui demeure réside dans le fait que certains pays le comprennent et que d’autres refusent toujours de le
reconnaître[6] ». L’Amérique démontre que l’influence culturelle doit beaucoup à la puissance politique et militaire, à moins de réussir l’exploit, quasi impossible, de soumettre un centre
politique extérieur à sa propre culture[7]. A ce titre, ce n’est pas un hasard si la prédominance du français a vacillé au lendemain du premier conflit mondial pour céder finalement le pas à
l’anglais, les puissances anglo-saxonnes se révélant vingt ans plus tard comme le nouvel arsenal des démocraties occidentales menacées par le péril nazi, après la débâcle d’une France qui avait
tout donné en 1914-1918. Au final, je fais le pari, en tant que fédéraliste convaincu, que la France ne se perdra pas culturellement en entrant dans une fédération respectueuse de tout l’héritage
européen, contrairement à ce que certains affirment. En vérité, c’est tout le contraire qui se produira, car il sera dans l’intérêt de toute l’Europe de défendre l’héritage culturel de ses
nations à travers les siècles. La francophonie deviendra un enjeu européen, tout comme, d’ailleurs, la lusophonie ainsi que toute autre aire culturelle d’essence européenne.
Au final, voilà peu ou prou à quoi devra ressembler, dans les grandes lignes, l’Europe de l’efficacité, c'est-à-dire
l’Europe du salut. Ce qui est à espérer, c’est que l’avant-garde censée mener à cette forme fédérale d’organisation voie le jour le plus rapidement possible. Bien-sûr, son ambition immédiate sera
sans doute plus réduite, car les conditions ne sont probablement pas toutes réunies, pour pousser l’intégration politique jusqu’au stade fédéral. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, à côté
d’un appel à l’audace politique des dirigeants actuels, invités ici à se prononcer en faveur d’une avant-garde fédéraliste en dehors de l’Union européenne, j’entrevois surtout le salut à travers
la montée en puissance du fédéralisme comme force politique structurée. Mais l’essentiel est bien de refonder l’espérance, à travers une nouvelle organisation qui place l’intégration politique au
service d’une finalité fédérale explicite. Nous avons déjà assez montré ailleurs combien l’Europe des 27 ne portait plus ce rêve, et combien, malheureusement, on ne pouvait plus compter sur
elle pour une quelconque forme de sursaut fédéraliste. Le fait est que plus l’Etat fédéral arrivera vite, plus l’Europe sera sauvée du destin médiocre auquel sa division politique semble la
promettre. Face à l’engagement européen sous forme de résignation communautaire, il y a place pour une nouvelle aventure réunissant tous ceux qui, un jour prochain, souhaitent vivre sous le toit
d’une république européenne. En fonction du contexte et du moment, la future proposition française, si toutefois elle existe, se rapprochera plus ou moins du schéma idéal typique, mais non
utopique, que j’ai tenté d’esquisser ici. Commencer par la fin m’a semblé le meilleur moyen de savoir ce que l’on veut, et de redonner du sens à une construction européenne qui patine. Le pire,
finalement, serait de prendre prétexte de la haute ambition qu’est le fédéralisme pour ne rien faire, ou bien de se contenter des maigres et timides avancées de l’Union européenne. Nos nations et
notre civilisation ont besoin d’un cap et d’une vision. A mon sens, cette vision ne peut être que le fédéralisme, et ce cap, l’Union fédérale des Etats-nations d’Europe.
[1] Après avoir constaté l’inefficacité du seul principe majoritaire, les pères fondateurs américains adoptèrent en 1787 une nouvelle
Constitution, cette fois-ci clairement fédérale. Cette Constitution est encore celle en vigueur aux Etats-Unis d’Amérique, malgré un nombre conséquent d’amendements
[2] Pascal Boniface, « Réflexions critiques sur la scène internationale », Revue internationale et stratégique, n°46, été
2002, page 14
[3] Notons que le service traduction du Parlement européen de Strasbourg représente aujourd’hui le tiers des coûts totaux de cette
institution
[4] Sabina Sirokovska, « Parlons, cultures d’Europe ! », Café Babel, 27/02/2002
[5]Jean-Marc Ferry, « La souveraineté post-nationale », Revue Esprit, janvier 2002
[6] Cité par Guy Verhofstadt, dans son discours prononcé le 31 mai 2006 devant le Parlement européen
[7] La Grèce antique qui, subjuguée, subjugua son farouche vainqueur romain, comme aurait dit Horace, en est une rare
illustration
Les commentaires