Comment passer de l’Etat-nation à l’Etat civilisation ? Il est douteux que cela se fasse du jour au lendemain. Ce n’est pas impossible, mais il faudrait un « push fédéraliste »
beaucoup plus puissant que le seul rêve d’unité porté par une conscience de civilisation en progression. Ce push fédéraliste, seule une menace imminente et grave pesant sur l’Europe entière
pourrait l’engendrer. En outre, il n’y a rien que de très banal à reconnaître que le meilleur facteur d’unité parmi les Hommes a toujours été l’existence d’un ennemi commun.
Mais alors, en l’absence de ce push fédéraliste, comment ne pas retomber dans le processus aveugle et déstructurant
dans lequel s’inscrit l’Union européenne ?
La réponse tombe d’elle-même : en proposant une finalité commune, et en posant l’Etat-civilisation comme étant
cette finalité. Bref, en passant du chantier au projet. Rappelons-le, le problème majeur de l’Union européenne n’est pas qu’elle ne soit pas déjà un Etat – il faut reconnaître qu’il ne
peut s’agir là que d’une finalité de moyen terme – mais bien que rien, absolument rien aujourd’hui ne laisse penser qu’elle en constitue l’étape préalable. Tout porte à croire au contraire
qu’elle s’éloigne jour après jour, et tout particulièrement depuis le grand élargissement, de la perspective étatique. Et à cet égard, faire croire aux anciens partisans du « non »
qu’ils sont responsables de cet état de fait relève de la véritable malhonnêteté intellectuelle. Encore une fois, il fallait être aveugle ou naïf pour penser que la victoire du « non »
allait précipiter l’Union dans les basses-fosses d’un horizon marchand, alors que la dite « Constitution » n’était que la prolongation de la situation antérieure, en plus fluide et plus
transparente.
L’Etat-civilisation ne naîtra guère d’une Union de vingt-cinq Etats membres ou plus. Le seul bon sens arithmétique
conduit à cette vérité. Pour émerger, il lui faudra s’appuyer sur un nombre restreint d’Etats prêts à sauter le pas fédéral, comme l’avait proposé Joschka Fischer il y a sept ans. Ce noyau dur,
nous n’imaginons pas qu’il naisse en dehors de la France et de l’Allemagne. La réconciliation de ces deux nations est la preuve que l’alliance de l’intelligence et du pardon peut aboutir à de
véritables miracles humains. A l’heure où triomphe l’injonction de se souvenir, et si possible du pire, l’Allemagne et la France sont l’exemple des vertus de l’oubli ; non pas l’oubli de ce
qui s’est passé, car l’Histoire est le meilleur guide de la sagesse, mais l’oubli des rancœurs et des haines, le dépassement bouleversant de cette obsessionnelle dialectique de l’innocence et de
la culpabilité qui est la marque fétide du souvenir contemporain. La France ne demande pas à l’Allemagne de s’excuser chaque jour qui passe pour les crimes odieux du passé. Elle voit en elle une
nation libre et digne, patrie nouvelle de la philosophie et de l’Histoire, comme jadis elle le fut déjà. L’Allemagne est cette sœur européenne qui lui ressemble tant, prête à se soulever pour
bâtir l’Europe de l’ambition et de l’espérance. Et ce n’est pas un hasard si le sursaut fédéral a été proposé chez elle, par la voix de son ministre des affaires étrangères.
Mais alors pourquoi ce sursaut ne se
produit-il pas, pourquoi donc le moteur franco-allemand peine-t-il à porter la voie de l’alternative ? La raison en est que France et Allemagne entretiennent toutes deux, depuis fort
longtemps, un discours contradictoire. Lorsque la France insiste sur la seule souveraineté européenne, l’Allemagne, elle, ne rêve que de fédéralisme. Personne, mieux que Jim Cloos, n’a souligné
avec autant de pertinence le véritable drame franco-allemand, qui tient en cette formule : « Ceux qui voulaient une Europe européenne refusèrent obstinément une Europe intégrée, ceux en
revanche qui appelaient de leurs vœux une Europe intégrée ne voulaient pas entendre parler d’une Europe européenne[2] ». Le noyau dur ne naîtra que
lorsque France et Allemagne auront dépassé cette contradiction[3]. La France ne jure que par la souveraineté européenne, mais elle se réfugie dans l’incantatoire dès lors qu’elle refuse
d’envisager un Etat européen. L’Allemagne, quant à elle, promeut l’idéal fédéraliste chaque fois qu’elle le peut, mais c’est pour refuser aussitôt la perspective d’un Etat indépendant. Au fond,
l’ambition franco-allemande s’évapore dans la timidité de deux Etats qui rechignent à pousser jusqu’au bout la logique implacable de deux rêves dont le destin est pourtant de se
rejoindre.
Toujours empêtrées dans cette contradiction ou tout simplement hostiles à la perspective fédérale, plus animées par
des sentiments utilitaristes que portés par un rêve de civilisation, les élites politiques européennes actuelles ne me paraissent pas désireuses, dans leur majorité, de soutenir le projet d’un
Etat européen, ni d’en faire la condition de la poursuite de l’intégration européenne au niveau communautaire. Même ceux qui avancent l’idée d’un « groupe pionnier », comme Jacques
Chirac pendant son second mandat, ne semblent pas prêts, aujourd’hui, à inscrire solennellement, dans un texte commun, l’ambition d’aboutir, à terme, à la naissance d’un Etat fédéral. Quant
à l’Union européenne, les chances de la voir se réveiller à temps sont aujourd’hui des plus minces, de sorte que les souverainistes pourront la voir doucement succomber, avec délectation, sous
les coups de la révolution du nombre qu’elle a elle-même engendrée. On ne peut donc guère compter sur le seul sursaut, improbable, des dirigeants européens.
Sans doute leur réticence à trancher la question du sens vient-elle aussi de la peur, insupportable à l’époque
contemporaine, de briser les équilibres et les consensus. Car enfin, il faut être honnête et reconnaître que la division entre ce qu’on a coutume d’appeler les « eurosceptiques » et les
« europhiles » ne se cantonne pas à la sphère interétatique. Elle traverse aussi les Etats et divise leurs sociétés. Si l’Union européenne est devenue cet « objet politique non
identifié » qui ne satisfait personne – et voilà pourquoi, en France, elle a été victime de la conjuration des contres – c’est aussi parce qu’elle ne veut blesser ni les fédéralistes, ni les
souverainistes, politique qui ne peut en fait que décevoir les deux camps. La politique postmoderne refuserait-elle en fait le combat et les batailles, derrière l’apparence des protestations de
rues ? En tout cas, nous sommes coutumiers, en France, de ces politiques qui, par refus de blesser ou d’offenser, par la peur de se voir reprocher de ne pas assez écouter, satisfont tous les
bavards – et Dieu sait s’ils sont nombreux aujourd’hui à représenter et revendiquer – mais s’aliènent la sympathie des masses silencieuses. Et ce sont ces mêmes Hommes qui ne comprennent pas
pourquoi les partis protestataires captent les suffrages, ni pourquoi leur seul nom recueille au final si peu de voix aux élections présidentielles. Ce me semble être là un fait d’époque d’autant
plus regrettable qu’il fait courir de grands dangers, non seulement à l’unité du corps politique, mais aussi à la démocratie, du moins dans son acception traditionnelle. Encore une fois, il était
pertinent au lendemain de la guerre de lancer l’aventure sur les rails en privilégiant une approche pragmatique et fonctionnelle. Mais 1945 n’est pas 2005. En 1945, la question était de savoir si
une sorte d’organisation commune pouvait tisser des liens inédits et pacificateurs entre des nations ennemies. En 2005, la question consiste à se demander si la maison commune issue des efforts
d’après guerre est bien celle dans laquelle les Européens souhaitent vivre au XXIème siècle. Et pour y répondre, on ne pourra pas procéder comme avant, en cachant les désaccords et les
affrontements. On ne répondra pas à la question de la nature du lien européen comme à la question de la paix. Et aussi surprenant que cela puisse paraître, il est probable que dans ce nouveau
combat, Jefferson, Madison, Machiavel, Mazzini et Garibaldi nous inspireront plus que les partisans du fonctionnalisme à tout prix.
Jusqu’ici, et précisément parce qu’il s’agissait surtout de la question de la paix, la construction européenne s’est
faite, pour ainsi dire, « par le haut ». Les Etats membres ont signé puis ratifié des traités d’intégration, par étape, en les soumettant de temps à autres au vote populaire. Les
peuples ont, jusqu’à la césure récente, plutôt accompagné l’aventure européenne, en accueillant ces traités avec bienveillance. Ils ne comprenaient pas vraiment les contours atypiques et
complexes de cette union, mais ils les acceptaient au nom d’un idéal d’unité qu’ils percevaient comme un facteur de paix. Dans le futur, tout laisse à penser que les choses ne seront pas aussi
simples. La paix entre des peuples sans contentieux, qui s’aiment, se rencontrent et se connaissent mieux, n’apparaîtra plus mise en jeu à chaque nouveau traité. Par ailleurs, les effets d’une
intégration relais de la déterritorialisation tous azimuts seront de plus en plus mesurés chez des peuples qui ne prient pas la tête tournée vers le saint dieu de la concurrence. Bref, si le
passé communautaire se suffisait d’une simple rhétorique de l’unité, l’avenir, lui, sera résolument marqué par la question du sens. La devise « peu importe ce que l’on fait, du moment que
nous faisons », a déjà entamé son irrémédiable déclin. Or, cette nouvelle question du sens, qui ne se satisfait plus de vaines incantations, ne pourra pas se gérer « par le
haut ». Il est donc temps d’arrêter d’entretenir le mythe d’une unité politique qui s’obtiendrait en dehors de l’Histoire, c'est-à-dire à l’abri des luttes politiques et
sociales.
Un jour, un professeur d’Histoire
parfaitement europhile nous expliqua, à nous autres étudiants, alors que nous l’écoutions en amphithéâtre, que l’Europe était la seule aventure historique qui n’eut pas fait de morts. Cette façon
de crier victoire alors que tout ou presque restait à faire me surprit beaucoup. L’absence de violence et de mort, liée aux passions politiques, n’était-elle pas logique pour un processus qui
n’avait pas mené à un Etat mais à la constitution d’un marché commun et d’une zone monétaire ? On n’est pas encore prêt, me semble-t-il aujourd’hui, à s’engager jusqu’à la mort pour ou
contre cela. En revanche, progresser vers un Etat, voilà qui nécessite et promet des luttes assez féroces. Certes, j’ai espoir que la démocratie, comme toujours, car c’est là sa première vertu,
cantonne ces luttes dans un périmètre strictement pacifique. Mais quand les représentations du monde et les passions identitaires sont en jeu, il est difficile d’éviter des manifestations de
violence, fussent-elles limitées dans leur portée et canalisées par la souveraineté populaire. Bref, l’émergence d’un Etat européen ne saurait se concevoir comme un doux processus, dans la mesure
précisément où sa naissance ne peut procéder que de la seule lutte historique. Au risque, donc, de faire vieux jeu et de décevoir tous les post-modernistes réunis, je ne crois guère, aujourd’hui,
à la perspective d’une unité politique sans un puissant glaive pour la porter, même si je serais tout heureux de me tromper. Ce glaive, ce ne serait pas des mitraillettes ou des grenades, bien
entendu, mais un parti de combat ; un parti dont l’ambition serait d’incarner le rêve européen et sa transfiguration politique dans l’Etat-civilisation. Il épouserait l’espace de son
ambition, c'est-à-dire le continent européen et non les seules nations. Son objectif serait de porter la question européenne au cœur de la civilisation européenne, d’en faire un enjeu nouveau du
sens et de la conquête du pouvoir politique. En s’appuyant sur la conscience européenne des peuples, ce parti aurait pour mission de promouvoir l’idée d’un Etat fédéral européen libre et
indépendant, respectueux des cultures et traditions nationales. Une véritable lutte historique démocratique serait ainsi engagée avec, en prime, la naissance progressive d’une démocratie
européenne. C’est à la création de ce parti que j’appelle, parce que je suis persuadé que seule l’insertion pleine et entière de la question européenne dans l’espace politique démocratique est en
mesure de porter l’ambition d’une réelle unité politique. Sa vocation sera de gagner les suffrages des peuples pour qu’un noyau dur fédéral voie le jour. Cela prendra peut-être du temps, mais la
patience est la vertu de ceux dont la route ne doit rien au hasard[4].
Cette conception peut paraître abrupte ou périlleuse. Mais elle tranche avec la recherche du consensus qui ne mène
aujourd’hui qu’à des compromis minimalistes et impopulaires. Mieux vaut épouser, me semble-t-il, les grandes oppositions politiques qui font l’Histoire des peuples et de l’Humanité. De toute
façon, ces grandes oppositions sourdent au plus profond nous. L’Europe communautaire veut échapper à l’Histoire, et fait croire qu’elle peut ne pas choisir entre souverainisme et fédéralisme,
mais elle n’y parviendra pas. Comme nous l’avons souligné ailleurs, la question de la souveraineté sera trop brûlante dans les années à venir pour ne pas trouver un territoire d’exercice. En
l’absence d’espoir fédéral porté par un ensemble de citoyens engagés sur tout le continent autour d’une même cause, c’est la nation qui reviendra en grâce et l’Europe en tant que projet politique
qui connaîtra son reflux. Précisons que cela ne sanctionnera pas forcément la fin des coopérations nationales, et qu’il n’est pas impossible que sur les décombres d’une intégration sans boussole,
sans cap et sans capitaine, naisse une sorte de confédération de nations indépendantes. A nous autres, fédéralistes, de nous mobiliser pour assurer durablement la paix, la prospérité et la
puissance des Européens, en les réunissant au sein d’une Cité commune. Ce parti devra porter une vision et n’avoir de cesse de « penser l’Europe », pour reprendre l’expression d’Edgar
Morin, afin que la spécificité de ce « petit cap de l’Asie » ne soit plus une simple sensibilité plus ou moins partagée, mais un puissant sentiment qui s’incarne dans une nouvelle
conscience politique.
Mais ces partis, me direz-vous,
n’existent-ils pas d’ores et déjà au niveau de l’Union européenne ? Il existe certes des structures partisanes au Parlement de Strasbourg, mais ils n’épousent pas du tout le clivage
souverainisme/fédéralisme. Ils sont internes au fonctionnement de l’Union européenne, et constituent en somme des confédérations de partis nationaux. Si un nouveau parti transnational me semble
nécessaire, c’est aussi parce que le Parlement européen a déjà essayé, par le passé, d’ouvrir une brèche vers le fédéralisme. Pensons, par exemple, au projet Spinelli en 1984, ou encore au projet
Herman en 1994, qui se sont tous deux soldés par un échec. A l’évidence, si un Etat fédéral européen doit voir le jour, cela ne pourra pas se faire en contournant les principaux Etats-nations et
leurs représentants. Concrètement, cela signifie que l’Europe fédérale sera le fruit d’un traité constitutionnel signé par les autorités habilitées, et ratifié par les peuples concernés lors
d’une consultation organisée le même jour dans tous les Etats signataires. La plus-value du parti européen sera de faciliter la création d’une avant-garde fédérale en multipliant la force du
fédéralisme sur tout le territoire européen. Les adhésions au parti seraient individuelles, c'est-à-dire qu’un militant socialiste français pourrait adhérer au même titre qu’un militant de la CDU
allemande. Peu importe dans un premier temps les idées de chacun sur la société, pourvu que celles-ci respectent les valeurs de la démocratie. Une fois l’Etat fédéral constitué, ce sera au peuple
européen de manifester sa préférence pour une politique socialiste ou libérale. L’avantage est qu’au moins, les socialistes retrouveront une marge de manœuvre perdue tandis que le libéralisme
perdra son caractère doctrinaire et caricatural. Ces adhérents au parti européen jureront de promouvoir dans leurs Etats respectifs les idéaux inscrits dans la charte fondatrice, et de profiter
de toute fonction politique pour favoriser les conditions d’une avant-garde. S’il en manifeste le désir, un parti national pourrait éventuellement adhérer en tant que personne morale, mais cela
signifierait alors que tout militant de ce parti serait tenu d’accepter le principe d’un Etat fédéral européen. Le parti transnational européen constituerait ainsi une structure de dialogue, de
coopération et de combat au service de tous les tenants d’un Etat fédéral européen. Aux élections du Parlement de Strasbourg, les adhérents se présenteraient sur la seule étiquette du parti
fédéraliste, jusqu’à ce qu’une avant-garde soit créée. Comme on peut le deviner, ce parti répond aussi à l’objectif de création d’un espace public européen, sans lequel le fédéralisme restera
toujours une idée fragile. Cet espace public nouveau permettrait également d’anticiper la rédaction du traité fondateur en explorant toutes les questions que le futur processus constituant
soulèvera, sans jamais renoncer, toutefois, à l’objectif d’un Etat indépendant. De plus, en affichant clairement aux électeurs leur engagement fédéraliste, et leur obligation, une fois leur
majorité au pouvoir, de proposer une initiative fédéraliste, les élites politiques nationales seraient assurées d’un soutien populaire au moment de passer à l’action. Ce serait là un élément
décisif car leur frilosité politique provient aussi d’un manque de lisibilité de la question fédérale. Comme l’explique en effet Sarah Elsing, « au sujet du fédéralisme, on ne rencontre dans
la plupart des rubriques débats des grands journaux européens qu’un silence indifférent[5] ». Sans doute est-ce parce que le
fédéralisme incarne, aux yeux de beaucoup, une forme contemporaine d’utopie politique. Pourtant, comme l’avait formulé Ségolène Royal, « c’est à l’Europe réelle de rejoindre l’Europe
de l’utopie[6] », et non au rêve européen de s’incliner au nom d’une frilosité maquillée en principe de réalité. En 2007, il est à espérer que les cinquante ans du traité de Rome seront
placés sous le signe de l’espoir refondateur, plutôt que sous celui d’une stérile nostalgie.
Pour initier ce combat fédéraliste
transnational, pour donner corps à un espace public européen, il est urgent que les intellectuels de toute l’Europe se réveillent et se mobilisent. Il est grand temps que ceux-ci renouent avec le
véritable engagement, qu’ils agissent en « éclaireurs de conscience », qu’ils se fassent prophètes non d’un impossible bonheur universel ni d’un lendemain radieux, mais d’une nouvelle
aventure de la fraternité à l’échelle d’une civilisation dont la culture coule dans leurs veines. Eux qui sont en mal d’utopie, eux qui n’ont plus à combattre l’arbitraire étatique, eux qui
jouent parfois si mal les Voltaire et les Zola à l’heure de la démocratie et de l’Etat de droit, eux pour qui l’humanitaire est parfois la seule incarnation de l’espérance, ils ne voient pas ou
si peu qu’ils sont les premiers bâtisseurs potentiels d’une nouvelle Cité. Ce dont Kant avait rêvé, la République universelle, les voilà en mesure aujourd’hui d’en accélérer l’avènement, s’ils
embrassaient, de toute leur intelligence et de tout leur amour, le combat européen. Pourquoi ne les voit-on pas, enflammés de volonté, créer une ligue fédéraliste, comme d’autres avant eux
avaient épousé leur époque, en édifiant une ligue des droits de l’Homme ? Pourquoi ne s’appliquent-ils pas ou si peu à faire jaillir du temps la conscience européenne, alors que la patrie
européenne a d’abord été celle des intellectuels ? Comme l’a souligné avec raison l’un d’entre eux, Jürgen Habermas, « une vision de l’Europe qui soit à la fois attrayante et capable de
fédérer autour d’elle, ça ne tombe pas du ciel. […] Si cette idée n’a jamais été mise à l’ordre du jour de l’agenda politique, c’est que nous autres, intellectuels, avons
échoué[7] ». Certes, son appel co-écrit avec le regretté Jacques Derrida, enjoignant les intellectuels du vieux continent à s’investir dans la construction d’une opinion publique
européenne, n’a pas rencontré le succès que l’on était en droit d’attendre. Mais la prise de conscience est là, et il ne fait aucun doute que si les intellectuels restent aveugles, alors ils
seront passés à côté de l’essentiel, et peut-être aussi de l’Histoire elle-même. Gageons qu’ils se réveilleront à temps.
A côté des intellectuels et des figures politiques d’envergure, il existe tout un réseau associatif européen dont la
force reste encore inexploitée. Le Mouvement européen, les Jeunes européens France, les Jeunes européens fédéralistes constituent, avec d’autres, autant de militants pro-européens bien organisés,
disposant de relais solides et d’une influence marquée. Toutefois, et c’est là que se situe le problème, ces mouvements se conçoivent avant tout comme des lieux de débat, d’information et de
proposition, et non comme des forces participant pleinement au jeu politique. En tant que membre du Mouvement européen, je pense qu’il est plus que temps de franchir le pas qui transforme le
militantisme associatif en activisme politique. Le parti politique transnational dont je parlais pourrait rassembler tous les fédéralistes déjà membres de ces associations, afin d’initier une
action vraiment politique : présentation de candidats fédéralistes aux élections européennes, présentation de candidats aux élections nationales sous la double étiquette d’un parti national
et du parti transnational, campagnes d’affichage, présence dans les médias etc… Cependant, ces structures auront une problématique d’importance à résoudre. En effet, ou bien elles se font surtout
l’écho de l’Union européenne, mais, ce faisant, leur soutien à l’idée fédérale paraîtra rapidement assez creuse ; ou bien elles se concentrent sur le fédéralisme, ce qui signifie
qu’elles seront amenées à porter un regard de plus en plus sévère sur une Union dont il est peu probable qu’elle emprunte le chemin de la fédération. Il leur faudra donc surmonter leurs
réticences à privilégier la fondation d’un noyau dur aux visées clairement fédérales sur le soutien, coûte que coûte, aux Communautés européennes. Une fois ce dilemme tranché, il faudra compter
sur tous ces militants de l’idée européenne pour refonder l’espérance.
A un parti de combat transnational animé par les militants européens et soutenu par de grands intellectuels, ne manque
plus qu’un média européen qui permettrait de ne plus entrevoir l’aventure européenne à travers le seul prisme des Etats-nations. Considérant, avec Dominique Wolton, que la télévision a joué un
grand rôle dans la prise en charge de ce qu’il appelle la question du nombre, question qui, dans l’ordre politique, a trouvé sa solution avec le suffrage universel ; considérant par ailleurs
que les médias ont accéléré le phénomène national en distribuant une offre commune à des citoyens très différents ; considérant, enfin, que les médias structurent l’espace public, pour le
meilleur et pour le pire, en créant des points de focalisation communs à tous les publics, il est urgent de créer un service public audiovisuel transnational où la question du devenir de l’Europe
pourra être abordée et diffusée sur tout le continent. Au final, s’il fallait résumer la stratégie grâce à laquelle un noyau dur fédéral verrait le jour, on ferait nécessairement référence à ces
quatre piliers :
· La fondation d’un parti européen de combat
· Un engagement, autour de celui-ci, de nombreux hommes et femmes
politiques, comme des militants associatifs d’aujourd’hui
· Un soutien et un engagement massif du monde intellectuel
· La création, urgente, de medias de masse européens
[1] Bruno Bonduelle, Aux armes, européens !,
éditions France-empire, Paris, 1997
[2] Jim Cloos, « La RFA et l’intégration
européenne », Les Allemands au cœur de l’Europe, ouvrage sous la triple direction de Renata Fritsch-Bournazel, André Brigot et Jim Cloos, Paris, Stratégique n°28, FEDN, page
52
[3] La guerre d’Irak a été de ce point de vue une
aubaine : enfin, les Américains commettaient le faux pas qui pouvait ramener la République fédérale allemande dans le giron strictement européen. Dommage que nous n’ayons pas davantage
exploité ce moment. A ce propos, le refroidissement des relations euro-américaines ne peut être aujourd’hui qu’une bonne nouvelle pour le projet fédéral, car les Européens n’ont jamais su, depuis
cinquante ans, apprécier l’Amérique sans remettre aussitôt leur destinée entre leurs mains…
[4] Ce qui, rigoureusement parlant, est incompatible avec la
condition humaine.
[5] Sarah Elsing, « Sortir de la tour d’ivoire »,
Café Babel, 11/05/2004
[6] Ségolène Royal, « Il faut renforcer l’Etat pour que
la France n’ait plus peur de la mondialisation », Le monde, 22/06/2006
[7] Propos de Jürgen Habermas, cités par Katarina Peschen,
dans « Intellectuels de toute l’Europe, unissez-vous ! », Café Babel, 06/11/2003
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