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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Le sursaut européen : l'Etat civilisation comme nouvel ordre des fins

Publié le 5 Mai 2007 par M. Aurouet in Europe et monde


En 2004, le peuple français a souverainement rejeté le traité constitutionnel. Que faire désormais ? Certains envisagent de laisser s’apaiser les choses, et de présenter un texte à peu près semblable, assorti de quelques modifications opportunes, en des temps plus propices[1]. D’autres encore souhaitent réformer les institutions communautaires sur un mode consensuel, et donc, forcément minimaliste. Enfin, d’autres espèrent relancer un processus constitutionnel plus ambitieux, afin de tourner la page au plus vite..


Ces trois perspectives sont toutes insatisfaisantes. Les deux premières ne changeront rien à la situation actuelle, et la dernière est tout simplement impossible dans une Union qui compte à présent 25 Etats membres, et bientôt plus. La meilleure piste à explorer est celle, aujourd’hui, de la différenciation, c'est-à-dire de l’existence de deux projets complémentaires mais aux visées radicalement différentes, car pour le salut de l’idée européenne elle-même, le passage d’un processus sans horizon à un projet d’unification clair et cohérent, semble incontournable. Cela est d’ailleurs d’autant plus nécessaire que l’Europe communautaire s’est engagée sur une voie dont il est fort peu probable qu’elle dévie. De sorte qu’au bout du compte, c’est à un véritable renversement de perspective qu’il faut procéder, et ce renversement ne peut se traduire qu’en faisant précéder l’idéal du projet politique sur celui du nombre. C’est le seul et unique moyen de réenchanter dès aujourd’hui l’aventure européenne, et de lui donner ce nouveau souffle dont elle a tant besoin.
 
Un projet pour sauver l’Europe
 
L’ardente nécessité, comme aurait dit le général De Gaulle, n’est donc pas tant de réformer, aujourd’hui, l’Union européenne, que de préparer à la constitution, en dehors d’elle s’il le faut, d’un proto-Etat fédéral dont la perspective constitue, en réalité, le seul véritable espoir du continent. La souveraineté, la réactivité, la force comme la grandeur des Européens ne dépendent pas de l’Union européenne, dont on a vu qu’elle participait activement au processus de déterritorialisation à travers son penchant pour la noyade politique, voire culturelle, mais de l’avènement de ce que l’on pourrait qualifier de premier Etat-civilisation. La forme de ce nouvel Etat ne peut être, bien entendu, que fédérale, sauf à mettre les nations sous une tutelle étouffante que, par ailleurs, elles n’accepteraient jamais. Avec l’Etat-civilisation comme ambition finale, les Européens se démarqueraient de ce qui constitue aujourd’hui les pires ingrédients de la société communautaire. En voici quelques illustrations concrètes qui suffisent à préférer la force de l’Etat à la faiblesse de la gouvernance communautaire actuelle. La doxa libérale ferait l’épreuve du suffrage universel, ce qui, a minima, obligerait les nouveaux dirigeants à défendre les intérêts européens, et non ceux d’une prétendue communauté internationale ; l’existence d’un véritable exécutif, d’une « tête » et d’un « numéro de téléphone », mettrait fin à cette odieuse gouvernance polycentrée qui donne le pouvoir aux bureaucraties et dissout toute responsabilité politique, quand elle ne dissout pas le politique lui-même ; les ambitions de pacotilles et les compromis minimalistes laisseraient place à de grands projets dignes des Européens ; l’alliance avec les Etats-Unis ne signifierait plus subordination, et la force d’opposition par le verbe à des entreprises internationales désastreuses serait désormais appuyée par une diplomatie que l’existence d’une armée fédérale rendrait crédible, et donc efficace. En fait, ainsi que l’explique Jean Ordner, « un Etat fédéral différerait essentiellement du système communautaire non seulement parce qu’il possèderait un gouvernement pour agir, mais plus généralement par son unité, c'est-à-dire par la réalité de l’union dans sa structure ». Cela signifie qu’au contraire de la méthode communautaire actuelle qui repose sur une logique essentiellement fonctionnelle, l’Etat civilisation embrasserait l’objectif d’unité qu’il poursuit à travers la question de la souveraineté.
 
Cette nouvelle approche s’avèrerait d’autant plus pertinente que l’Europe constitue bien cette contrée du monde durablement confrontée à la question de la souveraineté. Et c’est faute de la prendre en charge aujourd’hui que l’Union européenne court lentement à sa perte.
Certes, la mondialisation des échanges et des flux a renforcé l’interdépendance des nations à l’échelle planétaire, et sans doute diminue-t-elle aussi, ce faisant, leur pouvoir d’autodétermination. Les politiques publiques sont, à peu près partout, orientées par cette obsession malsaine de l’attractivité. L’Europe n’échappe évidemment pas à ce contexte qu’elle a activement contribué à façonner, par sa participation constante et zélée à l’abattage des réglementations et des frontières. Bien plus, ses nations se trouvent même dans une situation d’impuissance aggravée par l’intégration communautaire, qui n’est autre aujourd’hui qu’un puissant relais d’une idéologie néolibérale doctrinaire. De sorte qu’en Europe, la souveraineté est devenue un concept juridique tout à fait creux, une sorte de voile d’illusion sur une réalité dominée par une forme de fatalité libérale et post-moderne. Par fatalité libérale, il faut entendre ici le processus de neutralisation du politique au profit d’une gouvernance par la société civile, gouvernance qui n’est autre qu’un agencement des rapports de force à l’avantage des puissants, qu’il s’agisse de multinationales, d’organisations non gouvernementales ou d’associations en tout genre. Avec l’Europe communautaire, le mythe d’une auto gouvernance horizontale et polycentrée, avec des Etats le plus en retrait possible, est, comme nous l’avons évoqué plus haut, en passe de triompher pour de bon. Car la non souveraineté envisagée comme le meilleur des mondes possibles n’est nullement portée par Washington ou Pékin, mais par l’Europe communautaire, incarnation la plus aboutie d’un post-modernisme délirant. Lorsque Washington ne voit dans la libéralisation des flux qu’un moyen de domination de ses multinationales, l’Europe, elle, y voit aussi l’accomplissement du nouveau monde post-moderne. Dans ce monde tel qu’on peut le lire chez les communautaristes, la paix n’est assurée qu’au prix d’un politique mondialement neutralisé. Dans ce monde aussi, les grands destins, et l’Histoire elle-même, cèdent le pas à un ordre marchand irrépressible et impitoyable. Nul, plus que l’Europe communautaire, ne croit au scénario de la fin de l’Histoire, c'est-à-dire à cet ordre éternellement stable de démocraties libérales planétarisées. Dans ce monde enfin, la dialectique, les contradictions, les contestations sont observées comme des épiphénomènes, une survivance inacceptable de l’Histoire que l’Empire du Bien se fera fort de remettre à sa place.
 
Deux scénarios mais un seul avenir
 
Fort heureusement, l’Europe n’est pas sortie de l’Histoire, et chaque jour qui passe, l’observateur avisé se rend compte combien « les faits sont têtus [2]». La non souveraineté étant intenable, nous autres, Européens, tenteront à mon sens de la rétablir, soit par ce que l’on pourrait appeler « le retour des nations », soit par « l’avènement d’un Etat-Civilisation ».
 
Le scénario du « retour des nations » peut prêter à sourire, tant les nations sont brocardées comme étant les pires ringardises du monde contemporain, et pourtant il n’est pas à négliger. C’est même aujourd’hui, à y regarder de près, le plus probable de nos futurs possibles. Les nations sont, après tout, des produits de l’Histoire solidement établis. Elles constituent ces « communautés imaginaires » qui portent tout à la fois la démocratie, l’Etat de droit, la citoyenneté, et la solidarité collective. Elles ne sont plus, aujourd’hui, le territoire d’expansion « naturel » du capitalisme, comme elles l’ont été par le passé – car le capitalisme s’est régionalisé et la finance internationalisée – mais elles pourraient le redevenir. Les chantres de la mondialisation sont aujourd’hui tellement éblouis par leur propre mythe, qu’ils sont prompts à la présenter comme une évolution naturelle contre laquelle toute résistance serait vaine. C’est aller un peu vite en besogne. Certes, les évolutions techniques récentes ont facilité l’interconnexion des peuples et des Etats. Mais elles ont surtout été utilisées pour accomplir un dessein politique. La mondialisation libérale n’est pas une évolution naturelle, mais le produit d’une cascade de choix initiée au début des années 1980. Ainsi que le souligne Jacques Sapir, « il y a eu des choix de politique économique, depuis 1983 en particulier, dont le bilan ne fut jamais tiré. Prétendre qu’il y aurait là un mouvement naturel revient à tenir le discours de l’enchantement du monde. Des actes décidés et mis en œuvre par des hommes, qu’ils aient été conscients ou non de l’ensemble de leurs conséquences, sont ici assimilées à des puissances surhumaines. C’est un discours de prêtre et non de scientifique[3] ». Le monde a, d’ailleurs, déjà connu une finance internationalisée, et le développement d’un capitalisme mondial. C’était avant le déclenchement de la première guerre mondiale. Ce capitalisme mondialisé avait toutefois ceci de particulier qu’il nourrissait l’idéologie ultranationaliste et sa conséquence pratique que fut l’impérialisme. L’internationalisation de cette époque se différencie, en effet, de celle d’aujourd’hui, en ce sens qu’elle ne se concevait pas en dehors du seul intérêt national, envisagé comme un absolu à maximiser. Mais ils étaient déjà fort nombreux, au temps de ce qu’on a pu appeler a posteriori « la belle époque », à croire aux vertus d’une alliance inédite entre la technique, le commerce et la raison. Le XXème siècle se chargea pourtant de les démentir, et l’entre-deux-guerres vit la fin de cette première « mondialisation ». Or, pas plus que la première, la seconde mondialisation ne peut être considérée comme irréversible[4]. La raison à cela est double : d’une part, il est tout à fait faux de penser que la technique détermine la politique, et d’autre part, ce qui a été décidé sous le triomphe d’une idéologie peut parfaitement, demain, être défait sur les décombres de cette même idéologie. Plus que jamais, ce sont les idées, et toujours les idées, qui mènent le monde. Et lorsque la religion concurrentielle sera devenue complètement impopulaire comme cela risque fort d’arriver, il n’est pas absurde de penser que les nations effectueront leur grand retour, et qu’elles redeviendront, en Europe, le cadre d’exercice suprême d’une souveraineté que l’on croira retrouvée. Si ce scénario gagne en probabilité à mesure que progresse le grand dessein libéral actuel, il présente l’inconvénient majeur de mettre un terme à l’aventure européenne. Par les ruses dont elle a le secret, l’Histoire aura résolu d’insupportables contradictions, mais le grand rêve d’unité européenne sera alors enfoui, pour longtemps, dans les profondeurs d’un autre temps. Pour tous les Européens de cœur, cette issue représenterait un immense gâchis et viendrait nourrir de nouveaux ferments de division. Elle signifierait par ailleurs la provincialisation durable des nations européennes. En effet, si une reterritorialisation nationale de la souveraineté relève bien du domaine du possible, dans le sens où les Etats sont tout à fait en mesure de rétablir des frontières, y compris économiques et financières, sa portée concrète se trouvera inévitablement affaiblie par un grave déficit de puissance politique, économique et militaire. Il faut donc ici rappeler cette évidence que si la souveraineté est affaire de volonté, elle est aussi affaire de moyens. Une nouvelle souveraineté nationale pourrait donc aboutir à un monde plus respirable, mais à la seule condition d’être en mesure d’esquiver la pression des grandes puissances, dont la caractéristique majeure consiste en cette propension à diffuser leurs valeurs et leur vision du monde, en étendant au maximum leur sphère d’influence au détriment de la liberté des autres.
 
L’autre scénario probable est celui de l’émergence de l’Etat-Civilisation. Cet Etat naîtrait de la conscience, au potentiel par ailleurs inexploité, que les Européens forment non seulement une communauté d’intérêts, mais aussi une communauté de destin. Deux piliers viendraient soutenir le nouvel édifice : la reconnaissance d’un héritage de civilisation commun et spécifique d’une part, et la volonté d’affronter l’avenir ensemble, d’autre part. La civilisation se différencie de la nation en ce que cette dernière présente un profil beaucoup plus homogène que la première. Autrement dit, plus encore que l’Etat-Nation, l’Etat-Civilisation se proposera de faire de l’un avec du multiple, sur la base d’un vouloir vivre ensemble plus large que le seul cadre national.
 
Il existe à n’en pas douter, aujourd’hui encore, une spécificité européenne, au sens où notre aire de civilisation se distingue clairement des autres, y compris des Etats-Unis. S’il faut bien admettre que l’Europe donne l’impression de payer de nos jours l’universalisation de sa culture et de ses valeurs que les impérialismes nationaux n’ont cessé d’engendrer depuis la première grande époque coloniale au XVIème siècle, jusqu’à la décolonisation d’après guerre – cette universalisation ayant sans doute brouillé les éléments constitutifs de la seule identité européenne – il faudrait souligner aussi que la provincialisation du continent constitue une chance, pour ses habitants, de retrouver et de se réapproprier la singularité de leur civilisation. Il est en effet loisible de constater, pour l’Européen d’aujourd’hui, tout ce qui le différencie des Américains, des nations Arabes, des Chinois, des Turcs, des Perses, des Japonais ou des Indiens. L’Histoire a certes voulu que des civilisations étrangères ou issues de l’expansion humaine et territoriale européenne intègrent des valeurs qui sont nées sur le sol européen. Mais cela n’a pas rendu pour autant ces civilisations européennes. D’ailleurs, celles-ci se sentent et se pensent comme des spécificités, et c’est aussi cela qui devrait renvoyer l’Europe à ce qu’elle a de propre et d’unique. Et s’il reste difficile de définir l’Europe une fois pour toutes, il est tout aussi aisé, pour le voyageur, de sentir qu’il existe entre toutes ces nations un lien particulier qu’elles n’ont pas avec le reste du monde. Est-ce du à l’épaisseur des expériences historiques partagées, bien qu’elles aient laissé partout un souvenir différent ? Est-ce le fait d’une alchimie aussi complexe et floue que particulière, ainsi que le suggérait Paul Valéry en évoquant la triple influence de la Grèce, de Rome et du christianisme ? Ou bien doit-on ce sentiment d’un au-delà de la division aux tentatives répétées d’unir tous ces peuples sous l’empire d’une seule souveraineté ? Ont-elles laissé un « sentiment d’empire » qui, rencontrant un légitime désir de paix et de survie historique, pousserait les Européens à se réunir sous les auspices d’un Etat commun ? Il s’agit là d’un débat fondamental, incontournable, mais aussi inépuisable. L’Europe n’est pas définie par avance, et c’est le sentiment de son existence qui doit nous conduire à dessiner sa prochaine unité. La force de ce sentiment est qu’il peut se partager et se renforcer. L’Europe communautaire l’a diffusé, et a su élaborer des mécanismes audacieux pour le promouvoir[5]. Mais c’est bien la rencontre d’une force, la volonté, et d’une prise de conscience, la nécessité, qui, je l’espère, le fera triompher pour de bon. C’est cette rencontre qui doit amener l’Européen d’aujourd’hui à sortir de son univers national pour goûter au sentiment de cet au-delà de la division. J’ai la conviction que, pour peu que ce dépassement ne consiste pas en un durable abandon de souveraineté stérile et déstructurant, nombreux sont les Allemands, Français, Espagnols, Belges, Italiens et autres Européens qui seraient prêts à sauter le pas qui les mènerait vers une sorte d’Etat fédéral européen. Il est facile de comprendre toutefois que ces Européens ne voudront durablement d’une structure supranationale que si celle-ci se fonde sur une singularité identitaire affirmée et assumée, et si elle est en mesure de leur offrir un cadre de vie dans lequel ils pourraient vraiment s’autodéterminer. Or, l’Etat-Civilisation incarnerait mieux cette spécificité que l’Union européenne, d’une part en refusant de noyer l’identité européenne au nom d’un possible choc des civilisations (refus de l’adhésion turque) ou de la proximité culturelle entre les deux rives de l’atlantique (refus de l’occidentalisme), et d’autre part en donnant aux Européens les moyens d’agir selon leurs valeurs et leurs intérêts.. Mais c’est bien la rencontre d’une force, la volonté, et d’une prise de conscience, la nécessité, qui, je l’espère, le fera triompher pour de bon. C’est cette rencontre qui doit amener l’Européen d’aujourd’hui à sortir de son univers national pour goûter au sentiment de cet au-delà de la division. J’ai la conviction que, pour peu que ce dépassement ne consiste pas en un durable abandon de souveraineté stérile et déstructurant, nombreux sont les Allemands, Français, Espagnols, Belges, Italiens et autres Européens qui seraient prêts à sauter le pas qui les mènerait vers une sorte d’Etat fédéral européen. Il est facile de comprendre toutefois que ces Européens ne voudront durablement d’une structure supranationale que si celle-ci se fonde sur une singularité identitaire affirmée et assumée, et si elle est en mesure de leur offrir un cadre de vie dans lequel ils pourraient vraiment s’autodéterminer. Or, l’Etat-Civilisation incarnerait mieux cette spécificité que l’Union européenne, d’une part en refusant de noyer l’identité européenne au nom d’un possible choc des civilisations (refus de l’adhésion turque) ou de la proximité culturelle entre les deux rives de l’atlantique (refus de l’occidentalisme), et d’autre part en donnant aux Européens les moyens d’agir selon leurs valeurs et leurs intérêts.

Cette espérance d’un Etat fédéral européen n’est nullement le fruit d’une vaine utopie. J’ai bien conscience qu’il ne tombera pas du ciel et qu’il ne naîtra sans doute pas demain matin, en raison de réelles résistances souverainistes au sein même des populations européennes. C’est un projet qui, pour être le seul à même d’assurer une forme d’unité à la hauteur des défis qui nous attendent, n’en demande pas moins une maturation qu’il faut espérer assez rapide malgré tout. Comme nous l’avons dit, le problème de l’Union européenne est qu’elle ne travaille plus à cette maturation, et que le continent tout entier est malade d’une absence totale de projet politique mobilisateur. Comme l’a récemment souligné le Premier Ministre belge, Guy Verhofstadt, « cinquante ans après le lancement de l’Union, le temps est en effet venu d’opérer un choix définitif : confédération ou fédération
[6] ». Il ajoute que la question n’est pas seulement de savoir si l’Europe fédérale va se réaliser, mais aussi si elle se réalisera à temps. Conscient des défis qui attendent les Européens au XXIème siècle, ainsi que des profondes lacunes du système communautaire actuel, le Premier Ministre estime que « le temps est en effet la dernière chose que nous pouvons nous permettre de perdre », et qu’il est « plus que temps d’entreprendre quelque chose[7] ». Il y a six ans déjà, l’ancien ministre allemand des affaires étrangères, Joschka Fischer, faisait un discours très remarqué sur la finalité fédérale de l’Europe, à l’université de Humboldt, comme pour tendre la main à une Présidence française de l’Union européenne toute imprégnée d’une froide gestion. Désireux de s’assurer que l’élargissement ne tuerait pas l’intégration politique du continent à un moment où certains chefs d’Etat ou de gouvernement dévoilaient leur hostilité au fédéralisme
[8], Joschka Fischer proposa un véritable « retour aux sources » en avançant vers la constitution d’un Etat fédéral européen : « ou bien, dit-il, la majorité des Etats membres tente le saut dans la pleine intégration et se met d’accord sur un traité constitutionnel européen portant création d’une fédération européenne, ou bien dans le cas contraire, un petit groupe d’Etats membres constituera une avant-garde, c'est-à-dire un centre de gravité comprenant plusieurs Etats prêts à progresser dans la voie de l’intégration politique ».  ». Il ajoute que la question n’est pas seulement de savoir si l’Europe fédérale va se réaliser, mais aussi si elle se réalisera à temps. Conscient des défis qui attendent les Européens au XXIème siècle, ainsi que des profondes lacunes du système communautaire actuel, le Premier Ministre estime que « le temps est en effet la dernière chose que nous pouvons nous permettre de perdre », et qu’il est « plus que temps d’entreprendre quelque chose ». Il y a six ans déjà, l’ancien ministre allemand des affaires étrangères, Joschka Fischer, faisait un discours très remarqué sur la finalité fédérale de l’Europe, à l’université de Humboldt, comme pour tendre la main à une Présidence française de l’Union européenne toute imprégnée d’une froide gestion. Désireux de s’assurer que l’élargissement ne tuerait pas l’intégration politique du continent à un moment où certains chefs d’Etat ou de gouvernement dévoilaient leur hostilité au fédéralisme, Joschka Fischer proposa un véritable « retour aux sources » en avançant vers la constitution d’un Etat fédéral européen : « ou bien, dit-il, la majorité des Etats membres tente le saut dans la pleine intégration et se met d’accord sur un traité constitutionnel européen portant création d’une fédération européenne, ou bien dans le cas contraire, un petit groupe d’Etats membres constituera une avant-garde, c'est-à-dire un centre de gravité comprenant plusieurs Etats prêts à progresser dans la voie de l’intégration politique ».
Si au moins deux des grandes figures politiques de notre temps osent en appeler à un sursaut fédéral, c’est bien parce qu’ils ont compris que le souverainisme comme l’Union européenne étaient des options certes différentes, mais toutes deux inadaptées aux exigences du citoyen europhile d’aujourd’hui, et plus encore de demain. C’est bien parce que, comme l’expose Nicola Dell’ Arciprete, « un système essentiellement consensuel, avec un Parlement relégué en position subalterne, obligé de travailler entre Bruxelles et Strasbourg et sans véritables partis politiques ; un système privé d’un vrai centre de décision et allergique à la transparence ; un système qui peut permettre d’éviter une nouvelle guerre sur le Rhin, peut avantageusement remplacer une ligne Maginot, et peut également servir à trouver de l’argent pour subventionner quelque grand propriétaire foncier ami », c’est bien, donc, parce qu’un tel système « ne réussira jamais à résoudre les problèmes de notre temps[9] ».  ».
 
Aussi, après le « non » au texte constitutionnel, il me semble être du devoir de la France d’impulser ce sursaut fédéraliste. Il en va de son intérêt comme de celui de toute l’Europe. Si la France ne rebondit pas, les autres Européens croiront fatalement qu’elle a abdiqué. Et d’un geste de grandeur, le « non » se réduira alors à la gesticulation inutile d’un peuple en colère. La France aura déçu, mais pourra-t-elle, cette fois, s’en relever ? Souvenons-nous, « le temps est maintenant la dernière chose que nous pouvons nous permettre de perdre ». M. Verhofstadt nous aura prévenu.
 

[1] Au premier semestre 2007, pendant la présidence allemande, ou à l’horizon 2009
[2] Il s’agit de la formule bien connue de Lénine
[3] Jacques Sapir, opus cit, pages 81-82
[4] Voir à ce sujet « La fin de la mondialisation ? », L’expansion, n° 709, juin 2006. Comme l’indique, page 39, le journaliste Emmanuel Lechypre, «des Etats qui cèdent à la tentation protectionniste en se dressant contre les OPA et les délocalisations ; l’enlisement des négociations à l’OMC, que personne ne semble pressé de conclure ; les grandes batailles qui se préparent autour des approvisionnements en matières premières et en hydrocarbures, devenues des denrées rares ; la fulgurante montée en puissance de la Chine, de l’Inde ou du Brésil, concurrents de plus en plus redoutables et sous-traitants de moins en moins dociles : on ne compte plus les signes annonçant la fin de la deuxième mondialisation ».
[5] Pensons aux dispositifs de mobilité universitaire « ERASMUS », par exemple.
[6] Guy Verhofstadt, discours prononcé devant le Parlement européen, 31 mai 2006
[7] Guy Verhofstadt, discours cité
[8] Outre le prévisible Tony Blair, nous pensons également au Premier Ministre suédois, M. Göran Persson, qui affirma en 2000 : « l’Union n’étant pas, et ne devant pas selon moi le devenir, une fédération, elle ne peut se doter d’une Constitution du même type que celle des Etats-nations ». Göran Persson, L’avenir de l’UE, une Europe en transformation, www.regeringen.se/Persson/, décembre 2000
[9] Nicola Dell’Arciprete, « Le fédéralisme pour démocratiser l’UE », Café Babel, 11/05/2004
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