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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

L'UE : le triste choix de l'insignifiance internationale

Publié le 28 Octobre 2010 par G. Eturo in Europe et monde

« Rien n’est plus faible que le renom d’une puissance
Qui ne se fonde pas sur ses propres forces »
 
TACITE
 
 
Au sortir de la seconde guerre mondiale qui clôturait ce qu’un brillant historien a nommé « l’Age des extrêmes », les nations européennes, de l’Ouest comme de l’Est, sont sorties ruinées et affaiblies. Le cycle de domination de l’Europe initié en 1492 s’est bien achevé sous les décombres des totalitarismes. Comme tant d’autres civilisations, l’Europe semblait prête à rejoindre le vaste cimetière de l’Histoire d’où l’on ressuscite assez rarement. Ce ne fut pas, comme pour les Indiens d’Amérique, un « total collapsus » à donner le vertige. Exsangue après les ravages du fascisme et du nazisme, l’Europe de l’ouest allait pourtant étonner par son rapide relèvement économique. Toutefois, ce redressement économique qui est l’œuvre de nos pères ne saurait masquer la lente marche du continent européen vers l’insignifiance politique. La perte des Empires coloniaux était inévitable, tant l’Europe est sortie discréditée et affaiblie du triste, et sombre, « Age des extrêmes ». La décolonisation a rapidement sanctionné le déclassement géopolitique de l’Europe sur le théâtre mondial. L’expédition de Suez en 1956 montra que les nations européennes ne pouvaient plus jouer dans la cour des grands. Si le destin du monde se jouait encore en Europe, il n’était manifestement plus l’œuvre des Européens. Certes, un De Gaulle put mener une politique d’indépendance et de prestige, mais même un homme de son envergure n’était pas en mesure d’inverser le courant de la marche. Le déclassement des nations européennes était une tendance lourde, un mouvement de l’Histoire hélas presque inévitable ; car à l’âge des extrêmes a succédé un âge nouveau que l’on a cru voir mourir en 1990, alors qu’il ne faisait qu’entamer une phase de reconfiguration. Cet âge qui n’en est qu’à ses débuts et que nous voyons prendre forme jour après jour, nous l’appellerons « l’Age des Géants ».
 
L’effondrement de l’Empire soviétique a clôturé la première phase de ce nouvel âge, dont les Etats-Unis sont sortis vainqueurs. Nous interprétâmes ce qui suivit la guerre froide comme le début d’une radicale nouveauté, alors qu’il nous eût fallu plutôt reconnaître les éléments de continuité pour mieux préparer le vieux continent à la prochaine phase de cet « Age des géants » à donner le vertige. La fin de la Guerre froide représentait une formidable opportunité pour donner des ambitions nouvelles à l’Europe communautaire. La menace soviétique disparue, le continent pouvait librement revoir son positionnement géopolitique, et réorienter profondément sa diplomatie. Il redevenait possible de prétendre à la grandeur et à l’indépendance, et de montrer au monde tout ce que l’Europe avait appris de son Histoire. Ce rêve de grandeur aurait même pu devenir le socle d’un projet politique fédérateur, car jamais sans doute les Européens n’eurent autant le sentiment de former une communauté de destin qu’en ces jours où le rideau de fer s’évanouissait. En même temps que la paix triomphait sur les décombres d’un Empire vaincu, l’espoir d’arrêter le cours de cette marche douloureuse se faisait jour. Certes, la construction européenne n’allait pas mener du jour au lendemain vers une nouvelle superpuissance. Mais elle pouvait du moins franchir le pas de l’indépendance, le fixer comme un objectif nouveau qui aurait fait la fierté des dernières générations du vingtième siècle. Il ne s’agissait pas de nourrir un nouvel impérialisme, mais de redonner aux nations européennes leur part d’influence sur le destin des Hommes, en plus d’une légitime souveraineté sur leurs affaires. Mais l’âme européenne qui avait vécu les guerres, qui avait vu l’Europe se suicider, et qui voulait croire à la renaissance politique de cette civilisation, dans la paix et la mesure, allait vite déchanter. Or, ces âmes, la France en comptait et en compte toujours beaucoup, car plus qu’aucune autre nation, son peuple nourrit l’espoir d’un renouveau et d’une nouvelle grandeur. Malheureusement, de la chute du communisme au traité constitutionnel, les déceptions ont été si nombreuses qu’elles ont fini par générer une lassitude, une frustration qui expliquent aussi le « non » fracassant au traité constitutionnel de 2005.  
 
Les Français ont toujours soutenu l’alliance avec les Etats-Unis, cette nation qu’ils admirent un jour et détestent le lendemain. Ils savent que si l’histoire de leurs relations est parsemée d’incompréhension et de mésentente, ce n’est pas toujours parce qu’ils divergent, mais plutôt parce qu’ils se ressemblent. Non pas qu’aujourd’hui la France porte un regard sur le monde semblable à celui des Etats-Unis – encore que le virage sarkozyste témoigne de ce que ce n'est même pas sûr – mais plutôt qu’elle partage de tout temps le même rêve d’indépendance, de grandeur et d’universalisme. Ces deux nations ont au moins une chose en commun, au-delà des valeurs qui donnent sens aux liens occidentaux. Ce trait si semblable et si singulier, c’est cette propension à vouloir gérer souverainement leurs affaires, ainsi qu’à tenir leur rang parmi les grands. L’effacement ou, pire, l’ingérence des autres Etats sont pour ces deux nations des idées tout simplement insupportables. Le gaullisme est venu le confirmer en France, cette noble exception qui n’a pas eu d’imitation chez nos frères européens, tout comme la souveraineté pointilleuse des Etats-Unis, souveraineté d’ailleurs envisagée fort restrictivement, l’atteste aujourd’hui de l’autre côté de l’atlantique.
  
Alliée des Etats-Unis pendant la Guerre froide, et alliée fiable, car il faut se souvenir que lors de la crise des missiles de Cuba en 1962, la France a été la première à proclamer qu’en cas de guerre, elle la ferait aux côtés des Etats-Unis, notre nation n’a pourtant jamais bien vécu ni admis le lien de subordination qui s’est noué entre le vieux monde et le nouveau au sortir de la seconde guerre mondiale. Quoi qu’on en dise, la France est une nation fière et orgueilleuse. Legs d’une histoire riche de gloire et de splendeur, l’imaginaire collectif français est imprégné de ce désir de n’être inféodé à aucune puissance extérieure, fut-elle amicale. En bon Français, et fidèle en cela au général de Gaulle, j’ai toujours maudit la Guerre froide, qui rendait la France et l’Europe spectatrices d’un duel qui les dépassait. J’ai la ferme conviction que plus qu’aucun autre peuple du continent, les Français ont subi avec regret cette réduction nouvelle de l’Europe à une simple zone d’influence. Sur ce point d’ailleurs, il y a un relatif accord entre ceux pour qui la souveraineté nationale est indépassable et se dissout dans le vaste ensemble communautaire, et ceux pour qui l’Europe peut constituer notre nation de demain, sans remettre en cause l’héritage politique (entendre : ses frontières) et culturel de la France. Pour les premiers, la souveraineté nationale est l’outil de la grandeur française. Pour les seconds, l’Europe ne se conçoit que dans le cadre d’une indépendance retrouvée par rapport aux autres acteurs du globe. Sinon, que veut-on signifier lorsqu’à défaut de tout faire pour y parvenir, on proclame le nécessaire avènement d’une Europe puissance ? Tous ceux, en tout cas, qui imaginent une Europe des marchands protégée par les Américains n’ont pas, me semble-t-il en France, une seule chance de trouver un quelconque écho à leur discours.
 
La construction européenne est apparue dès le départ comme un moyen, pour la France, d’accroître sa puissance (que l’on songe à la Politique agricole commune, par exemple). Aujourd’hui encore, son élite politique considère avant tout l’Union européenne comme un démultiplicateur d’énergie, sans voir d’ailleurs combien faible est réellement ce déploiement d’énergie à côté du potentiel que peut offrir l’avènement d’une union politique. Mais si cette dimension instrumentale de l’aventure européenne est bien réelle – elle l’est d’ailleurs chez tous nos partenaires européens, tout simplement parce que le processus d’union est aussi porté par une logique d’intérêt – elle n’est pas unique ni dominante dans le cœur des citoyens qui ont cru au rêve européen. Car ce rêve vise bien plus que la simple constitution d’une communauté d’intérêts dont on a pu souligner ailleurs, combien elle les défend mal. Ce rêve a soif d’un partage plus large que celui des capitaux ou de l’information. Il crie son irrésistible envie de bâtir une communauté de destin ; de son essence même jaillit cet ardent désir de repousser les frontières jusqu’aux limites de la civilisation européenne. Il veut se nourrir de symboles et de représentations, d’un imaginaire commun à toutes les nations européennes. Il est prêt à garder patience pour mieux savourer son triomphe final. Mais il est une chose avec laquelle il se refuse à tout compromis : c’est la perspective d’un renoncement à la grandeur et au rayonnement ; c’est le partage de la médiocrité comme seule ambition commune ; c’est la transfiguration progressive des nations pour une vie de boutiquier et de marchand.
 
Ce qui aurait ébloui beaucoup de Français en 1990, et les auraient rendus plus disposés encore à l’éclosion de leur conscience de civilisation, c’eût été une sorte de déclaration d’indépendance européenne. Cet acte, que d’aucuns pourraient juger inutile, aurait pourtant gagné le cœur des Français favorables à l’unité européenne. De plus, en fixant cet objectif d’indépendance partagé, on donnait du même coup à l’aventure européenne une ambition nouvelle, qui n’aurait pas pu échapper à la voie de l’union politique. Qu’imaginer de plus beau, de plus mobilisateur qu’un rêve de renaissance de toute une civilisation comme feuille de route de l’union politique ? Sans doute celle-ci ne se serait pas faite en quelques jours. Mais au moins, la perspective aurait été claire, et d’autres moyens que la seule liberté de circulation des flux et des travailleurs auraient été envisagés et mobilisés pour que la conscience de civilisation révèle toute sa puissance unificatrice. De surcroît, les mains se seraient serrées d’autant plus fort que les têtes et les cœurs auraient baigné dans cette sensation enivrante de vivre une aventure collective autrement plus trépidante que celle du seul « grand marché intérieur ».
 
Dès après la fin de la Guerre froide, les responsables politiques du vieux continent ont presque tout fait pour maintenir ce lien de subordination avec les Etats-Unis d’Amérique. Ils l’ont fait, d’ailleurs, sans cesser d’évoquer la naissance indispensable d’une Europe puissance. Si l’absence de remise en cause de l’Alliance atlantique est compréhensible, celle de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) l’est beaucoup moins. De Gaulle était sincèrement convaincu qu’au dénouement du duel mondial entre capitalisme et communisme, le Pacte de Varsovie comme l’OTAN disparaîtraient. Et de fait, l’Europe n’étant plus menacée par personne aujourd’hui, exceptée par les terroristes fondamentalistes – mais c’est une menace qui ne se combat pas vraiment avec une armée – il est difficile de justifier un quelconque maintien de cette structure militaire occidentale où, rappelons-le, la ligne de commandement hiérarchique est aux mains des Américains. Mais c’était sans compter la tiédeur et la pusillanimité des responsables européens, qui ne peut être comparée qu’à la ruse et au talent des dirigeants américains.
 
Ces derniers ont d’abord utilisé l’invasion, contraire au droit international, du Koweït par l’Irak en 1991, pour affirmer d’emblée leur suprématie dans le nouvel ordre mondial dont ils proclamaient l’avènement. En organisant une coalition mondiale en pleine déconfiture de l’Empire soviétique, ils lançaient un puissant message à tous les Etats de la planète : leur nation restait, plus que jamais, la « nation indispensable » pour la stabilité et l’ordre du monde. De leur côté, incapables de gérer ensemble l’éclatement de la Yougoslavie, les Européens ont affiché le misérable spectacle de leur division et de leur absence d’ambition. Ils donnaient ainsi la justification nouvelle dont avaient besoin les Américains pour pérenniser l’OTAN. Et plutôt que de se hâter de bâtir leur propre défense en réaction à leur totale incurie, les acteurs politiques européens ont préféré prendre acte de la suprématie américaine, et développer une véritable stratégie de cour individualiste. A ce jeu là, on peut dire que les dirigeants français ne sont pas les plus à blâmer, même si leur absence de vision politique pour l’Europe ne pouvait rendre crédible leur espoir de développer une Europe moins dépendante des Américains. Parmi les autres, ils sont nombreux, encore aujourd’hui, à refuser d’envisager la défense européenne en dehors de l’OTAN.
 
Il existe pourtant bien, non pas une « défense européenne », mais une «Europe de la défense ». Et cet acquis, tous les Européens le doivent à l’Europe communautaire. Sauf que la différence entre une défense européenne et une Europe de la défense est de taille : dans un cas, on cherche à donner aux Européens les moyens de se défendre par eux-mêmes ; dans l’autre, l’ambition se limite à constituer un corps d’intervention commun. Bref, alors qu’une défense européenne bouleverserait les lignes de force stratégique à l’échelle occidentale et mondiale, l’Europe de la défense se contente de gagner en autonomie dans le cadre d’un rapport de subordination parfaitement assumé et plébiscité. Il faut bien garder à l’esprit qu’à partir du moment où les Américains encouragent l’Europe de la défense, il n’y a aucun risque que celle-ci débouche sur une quelconque indépendance militaire du continent. D’ailleurs, sur ce sujet, la Grande-Bretagne, si fidèle à son atlantisme désormais historique, veille à ce qu’une telle issue ne puisse jamais se réaliser. Les Etats-Unis n’approuvent le désir d’autonomie des Européens qu’à la seule condition qu’il ne traduise pas une volonté d’émancipation. En revanche, ils ont tout intérêt à disposer d’un allié capable de gérer des crises localisées, ou de lui prêter des renforts d’appoint en cas de nécessité, surtout dans le cadre de leur « guerre contre le terrorisme ». Et c’est pourquoi si l’Europe communautaire est aujourd’hui en mesure de mobiliser soixante mille hommes, ce ne peut être que dans le périmètre des seules « missions de Petersberg ». C’est pourquoi encore si l’Europe communautaire a laborieusement mis sur pied son propre système de navigation par satellite, elle ne peut en faire essentiellement qu’un usage civil. Et c’est aussi pourquoi, enfin, il est refusé tout découplage avec les moyens de l’OTAN. Mais les symboles en disent bien souvent plus long que les faits : dans les années 1990, en effet, les chefs d’Etat et de gouvernement européens ont eu l’idée géniale de nommer un ancien responsable de l’OTAN premier « Haut représentant pour la politique extérieure et de sécurité commune » (PESC). Avec de pareilles ambitions, il faut se dépêcher de rire, avant que d’avoir peur de pleurer. Car au même instant, tous les Européens de cœur de l’époque étaient enjoints de célébrer l’avènement d’une défense européenne. Et beaucoup virent là un signe que l’Europe communautaire pouvait avoir autre chose à partager que les marchandises et les capitaux ; que désormais était enclenchée la dynamique politique qui, seule, pouvait donner une nouvelle ampleur à l’intégration européenne. Pour faire passer la pilule d’un économisme envahissant, on décora le traité de Maastricht de quelques effets d’annonce. Evidemment, nul ne se souciait des illusions à venir, puisque l’essentiel était de ratifier le traité ici et maintenant. 
Lorsqu’il a fallu, dix ans plus tard, contrer ces trublions qui osaient, une fois encore, dénoncer les insuffisances de la dimension politique du traité constitutionnel, les « oui-ouistes » représentants autoproclamés du Bien et du Juste ont recouru à la même méthode. Il est vrai que la présence d’une clause de solidarité en cas d’agression était novatrice et encourageante. Mais le même traité continuait d’insérer la défense européenne dans le dispositif militaire de l’Alliance atlantique. Au fond, rien n’allait vraiment changer. Une agression extérieure restait pour le moins improbable. Mais si elle devait se produire, les Européens auraient encore fait appel à leur bon protecteur américain. Une fois encore, il fallait passer outre son rêve d’indépendance, et incliner la tête au non d’un processus qu’il aurait été sacrilège de bouleverser. Le processus, Jacques Chirac a voulu y croire, lui qui faute d’avoir proposé une vision à ses partenaires, a passé le compromis de Saint-Malo avec le Royaume-Uni en 1998. Constatant le relatif isolement de la France dans sa volonté d’émancipation, il troqua l’indépendance contre l’autonomie, c'est-à-dire la défense européenne contre l’Europe de la défense, dans l’espoir d’insuffler cette idée française à des partenaires majoritairement réfractaires ou sceptiques. Mais la grande noyade de l’élargissement arrivant avant qu’une quelconque vision politique d’envergure ne guide l’Europe, Jacques Chirac avait peu de chance de gagner son pari. Les nouveaux adhérents étaient autant d’alliés pour Londres, qui comme la capitale britannique gardaient leurs yeux désespérément tournés vers Washington. N’eut-il pas mieux valu que la France inscrivît son désir d’indépendance dans une vision politique sans précédent ? Car enfin, que vaut cette rhétorique de l’indépendance et de la puissance sans de réels moyens pour asseoir sa crédibilité ? La France est ici comme le Royaume-Uni lorsque son gouvernement proclame qu’il veut une Europe forte sans Etat européen. Mais qui donc a jamais visité l’espace sans fusée pour s’y transporter ? En ce début de XXIème siècle, c’est bien cette question que les dirigeants européens doivent oser affronter. Les effets d’annonce et les creuses proclamations n’ont que trop duré, tout comme ces petits pas qui masquent à peine une absence de foi généralisée en l’Europe politique.
 
Les Français, peuple attaché, comme nous l’avons souligné, à la puissance et à la souveraineté, n’ont plus, dans le monde des « géants », le loisir de les concilier. Et ils sont nombreux à le savoir, même s’il n’est jamais sûr qu’ils soient majoritaires. Souverains, ils ne jouiraient que d’une influence relative, celle d’un Etat qui ne pourra demeurer puissance mondiale qu’avec de plus en plus de difficultés (ce qui ne signifie pas que les valeurs comme la culture de la France n’auront plus de résonance internationale) ; puissants, ils peuvent l’être à nouveau, mais dans le cadre d’une renaissance européenne qui suppose un partage ambitieux de souveraineté, au nom d’une identité de civilisation. Aujourd’hui, l’Europe communautaire, dans sa formidable capacité de synthèse, offre le spectacle ahurissant d’une progressive dilution de souveraineté sans aucune perspective de puissance. La transfiguration historique proposée est donc de s’ouvrir à la conscience européenne, et donc de dépasser l’identité nationale, pour accompagner jusqu’à son terme l’irrésistible marche européenne vers l’insignifiance. Dans ces conditions, qui ne préfèrerait pas chanter la gloire du récit national plutôt que ces beaux discours complètement creux sur la toute prochaine superpuissance européenne ? Notre civilisation n’en finit pas de se distinguer en ceci que non seulement ses nations se nourrissent d’une haine de soi unique au monde, alors que rien n’est pire que de se haïr soi-même, mais aussi qu’elles sont embarquées dans une aventure collective qui, aujourd’hui, n’offre aucune raison de croire à un quelconque sursaut historique. 
 
L’après Guerre Froide a donc été un formidable rendez-vous manqué avec la grandeur. Pendant plus d'une décennie, l’Europe communautaire a montré qu’elle ne portait aucun rêve de renaissance ni d’indépendance. Les Français qui ont fait confiance au processus communautaire, voulaient prendre le large, laver l’affront d’un XXème siècle que l’Europe a complètement raté. Ceux-là espéraient que le XXIème siècle commencerait son long cours par un grand espoir de civilisation. Mais l’Europe communautaire et ses Etats sont passés totalement à côté de cette aspiration. Au final d’ailleurs, notre seule fierté est d’avoir mis sur pied un corps d’intervention qui confirme que l’Europe communautaire correspond décidément plus à une ONU régionale qu’à un Etat en pleine phase d’éclosion. Et pendant ce temps, le sort du monde, et donc de l’Europe, se jouait toujours à Washington. Et demain, Pékin ou Delhi ?
 
Ces euro-optimistes qui ont, pendant toutes ces années, placé leurs espoirs dans la belle mécanique du processus, sont finalement sortis de leur illusion à l’aube du XXIème siècle, quand l’Histoire s’est chargée de dévoiler le profond fossé qui les séparait des grandes déclarations d’intention communautaires. C’était en 2003, lorsque les Etats-Unis de Georges Bush décidèrent de se débarrasser de l’Irak de Saddam Hussein au nom de la sainte guerre contre le terrorisme, mais aussi et surtout du grand jeu qui se joue autour de la question pétrolière. Les chancelleries du monde entier doutaient des liens entre Saddam Hussein et Al-Qaïda, tout comme de la présence d’armes de destructions massives. Comment d’ailleurs un Etat surveillé, asphyxié, et parfois bombardé par les forces anglo-américaines pendant plus de dix ans aurait-il pu représenter une menace militaire crédible ? Le mensonge était trop gros pour être avalé. La France et l’Allemagne ont fait preuve de beaucoup de courage en défiant, dans l’enceinte même des Nations-Unies, la première puissance mondiale. Ces deux nations voulaient éviter une guerre inutile et profondément coûteuse non seulement en vies humaines, mais aussi en popularité auprès de peuples déjà fort en colère contre l’Occident. Malgré leur succès pour ôter toute légalité à cette intervention armée irresponsable et criminelle, elles échouèrent à empêcher son déclenchement. Mais ce dont la France et l’Allemagne ne se doutaient pas, c’est qu’elles allaient en fait sauver le peu d’honneur qui restait à l’Europe. Car, comme un seul homme, la vaste majorité des Etats membres de l’Union européenne ont soutenu les Etats-Unis dans leur fol emballement meurtrier. Pour répondre à la France, l’Allemagne et la Belgique, qui avaient osé franchir le fil rouge de la dissidence, pas moins de dix Etats, de l’Ouest comme de l’Est, ont signé une lettre proclamant leur solidarité avec l’entreprise guerrière de l’administration Bush. Le voile était levé et, soudain, on y voyait plus clair ; l’Union européenne, organisation sans tête et toujours sans « numéro de téléphone », épatait la planète par l’exercice de ce qu’elle sait faire de mieux : se murer dans le silence quand advient un événement qui n’a pas trait à la concurrence mais aux grandes affaires de l’humanité, qui sont toujours d’une nature éminemment politique. Mais la clarté était plus transparente encore : non contents d’afficher une fois de plus le spectacle désespérant de leur division, les Etats européens, dans leur vaste majorité et parfois contre les convictions de leurs peuples, rampaient comme des esclaves aux pieds du grand patron de l’univers, par intérêt de court terme mais aussi par foi en l’Occident, cette notion qui constitue notre pire handicap pour l’unité et l’indépendance politiques de la civilisation européenne. Pauvre Europe, si loin de Dieu mais si près des Etats-Unis… 

Deux ans plus tard, lorsque les Français ont eu à s’exprimer sur le traité constitutionnel, fallait-il s’étonner qu’ils jetassent un pavé dans la marre de cette Europe-là ? Pourquoi diable auraient-ils eu envie de poursuivre l’aventure dans la belle continuité d’un esprit qui les a isolés, quand avec leurs frères allemands ils portaient à bout de bras l’honneur et le courage de l’Europe ? Etre européen de cœur est une chose, être fou par solidarité occidentale, c’en est une autre, et pour donner foi en ce processus chargé de toutes les promesses, il aurait fallu éviter de céder à cet esprit de cour qui, par ailleurs, a plongé certains Etats membres dans une situation plus qu’embarrassante (que l’on songe à l’Espagne et à l’Italie, par exemple).
 
En ce XXIème siècle naissant, les Français, les Allemands, les Belges, les Italiens ou encore les Espagnols favorables à l’unité politique européenne ne sont pas les Britanniques ou les Polonais favorables à la construction européenne. Ils ne vivent pas l’Europe sur le même mode ni sur le même tempo. Ils sont nombreux à se faire une autre idée de l’union que celle d’un grand marché qui ne tient sa promesse de prospérité qu’au prix d’un creusement des inégalités. Ils sont animés par l’espérance, nettement moins forte aujourd’hui au Royaume-Uni ou en Europe de l’Est, de voir naître, enfin, une communauté de destin européenne. Les Français, plus encore que d’autres peut-être, et sans doute est-ce là un trait singulier de la « grande nation », nourrissent l’espoir qu’un jour, l’Europe se tiendra debout face au géant américain actuel, mais aussi face aux autres qui ne manqueront pas d’apparaître, pour défendre ses convictions et ses choix, et cela dans une parfaite indépendance qui, seule, est l’alliée de l’audace et du courage.
 
Les grandes tendances économiques et démographiques actuelles menacent toutes les nations européennes de provincialisation. C’est un destin auquel il leur sera difficile d’échapper. La provincialisation n’enlève certes rien à la dignité ni à la valeur intrinsèque d’un peuple. Mais elle lui promet de subir un monde qui n’est pas à son image ; un monde dont les grandes lignes sont tracées par d’autres ; un monde enfin où pour assurer sa sécurité, il faut accepter de s’incliner devant l’une des puissances dominantes. Ensemble, et seulement ensemble, les nations européennes sont en mesure de sauver les Européens d’un implacable processus de marginalisation. Les partisans de l’Europe communautaire ont beau jeu, d’ailleurs, de reprendre à leur compte cette rhétorique de l’unité. C’est en fait pour mieux masquer leur acceptation d’une Europe inféodée aux Etats-Unis afin de jouir paisiblement d’une vie de super-commerçant. Jusqu’où faut-il poursuivre une aventure qui s’éloigne des raisons mêmes qui la justifient ? Jusqu’à un certain point, que n’ont pas voulu franchir les Français, et parmi eux des plus Européens dans l’âme, en refusant, en 2005, la ratification du traité de la subordination perpétuelle.
 
En évoquant la longue marche vers l’insignifiance, je cours le risque, dans cet article, d’être taxé de « déclinologue ». A cette différence près que je n’ai pas entrepris de stigmatiser la France pour ses « retards » ou ses « illusions ». Certes, la France est un pays où il est difficile de mener à bien des réformes parfois nécessaires. Mais ce trait tient surtout au malaise profond qui caractérise le pays face à une réalité qui lui est présentée comme bienheureuse et inévitable. La « France qui traîne », ou « la France qui recule », comme aiment à la décrire les chantres du nouveau monde global et néo-libéral, c’est aussi une masse de citoyens qui n’aiment pas la réalité telle qu’elle leur apparaît aujourd’hui, et qui, malgré eux, sont plus ou moins entrés en résistance. Plutôt que de mépriser cette œuvre de résistance qui, certes, n’a pour l’instant rien de politiquement constructif, il serait opportun de la questionner, afin de mieux saisir les messages qu’elle véhicule. Pour autant, il faut être aveugle pour affirmer que la France, comme les autres nations européennes, ne poursuit pas un lent processus de déclin historique. Sur le plan économique, la vocation de la France est de perdre, semble-t-il, son rang parmi les grandes nations industrialisées à mesure que le temps passe. Quatrième puissance industrielle il y a quelques années, la France ne se place plus qu’au sixième rang aujourd’hu. L’Europe est trop morcelée aujourd’hui pour que ses nations rayonnent. La Chine, l’Inde, ainsi que d’autres acteurs viendront probablement dominer la scène de l’Histoire. Tous seront des géants. Sur le plan géopolitique, le centre de gravité se déplace de l’atlantique vers le pacifique, de sorte que le continent devient de plus en plus ce « petit cap de l’Asie » terriblement excentré. Démographiquement, l’Europe se suicide à petit feu, et la France, malgré un taux de natalité honorable, représente à peine 1% de la population mondiale. En dynamique donc, Les Européens sont en voie de déclassement. Bien sûr, leurs nations peuvent gagner en cohésion, s’élever à la fois culturellement et spirituellement sans se fondre dans un ensemble politique plus vaste. Gardons nous surtout de présenter l’Europe comme une solution miracle à tous nos problèmes. Mais l’unité politique est sans doute l'unique remède au problème du déclassement géopolitique qui, rappelons-le, obligera les Européens à subir, s’incliner, s’abaisser ou se compromettre, dans un monde dont ils ne sauraient être la locomotive s’ils devaient rester durablement divisés..  
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