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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Le chantier contre le projet

Publié le 16 Avril 2007 par M. Aurouet in Europe et monde


Après la seconde guerre mondiale, l’aventure européenne s’envisage d’emblée comme un processus. Si communauté de destin il doit y avoir, celle-ci ne pourra se forger que pas après pas, avec réalisme et sans brusquer les choses. C’est ainsi que les pères fondateurs abordaient, sur les décombres et les ruines d’une guerre affreuse, le nouveau rêve européen. La méthode fonctionnaliste
[1] était alors la mieux appropriée pour accomplir leur dessein. Et c’est de cette méthode, et de l’esprit qu’elle porte (créer des solidarités de fait pour rendre irréversible l’union entre des peuples différents), que sont nées les communautés européennes. Communauté européenne du charbon et de l’acier[2] d’abord, Communauté économique européenne et Communauté européenne de l’énergie atomique ensuite[3].

 

Il faut bien reconnaître toute l’audace de cette approche. Une audace qui rendait possible la perspective européenne en la faisant doucement entrer dans le quotidien des peuples, sans trancher entre des projets contradictoires et des aspirations divergentes. Qui aurait cru à l’hypothèse d’un Etat fédéral au lendemain du déchirement le plus sanglant qu’ait connu l’Europe ? Quelques visionnaires sans doute, malheureusement bien trop en avance sur leur temps pour faire descendre leur imagination jusque dans le champ politique. Au fil des ans, et progressivement, ces solidarités de fait devaient entretenir un processus d’union « sans cesse plus étroite[4] » entre les nations membres des communautés. Cette union a d’abord été économique, non parce que les pères fondateurs ne voulaient pas d’Europe politique, mais parce que le champ économique permettait de résoudre les problèmes majeurs de leur temps. De surcroît, ils firent le pari que de cette union économique, naîtrait plus tard une authentique communauté politique, lorsque le jardin aurait durablement remplacé le cimetière. Il ne s’agissait donc pas de nier le projet politique sans lequel l’unification européenne aurait été condamnée à ne rester qu’une belle idée, mais de reporter sa définition en un temps où la bataille de la paix et du relèvement économique serait remportée[5]. Le génie des pères fondateurs est d’avoir saisi qu’une volonté reste vaine sans le contexte pour la porter et la diffuser, sans sa transformation en force historique dominante et triomphante.

 

Ainsi, dans la pensée des pères du rêve européen, les communautés étaient une stratégie pour lancer l’aventure sur les rails. La destination, cela ne faisait aucun doute à leurs yeux, était celle d’une communauté politique fédérale. Comme toute chose qui relève du préalable, la méthode communautaire n’avait certainement pas vocation à se prolonger indéfiniment, et encore moins à se figer. Elle était la réponse aux enjeux d’une certaine époque, tout autant que l’esquisse d’une plus vaste perspective Pourtant, c’est bien là qu’il faut situer la grande arnaque qui, de loin en loin, allait inciter beaucoup de Français, et parmi eux des plus sincèrement acquis à l’idéal européen, à dire « non » au traité constitutionnel qu’on leur présenta cinquante ans plus tard.

 

L’argument selon lequel l’économique mènerait au politique a été répété, pour ne pas dire rabâché, tout au long des vingt dernières années, surtout quand il s’agissait de rassurer les fédéralistes sur la finalité politique de l’Union européenne. Et pour cause : l’intégration économique offre assurément des gains, mais elle a aussi un coût. Et ce coût, c’est la perte de la capacité à agir sur les choses et sur le monde quand la souveraineté non seulement n’est plus qu’un vain mot, mais n’est de surcroît même plus recherchée à l’échelle du continent. Plus l’intégration économique est poussée, moins en effet les Etats sont en mesure d’influer sur le cours des événements et des chocs qui les affectent. On le constate clairement aujourd’hui, avec des Etats réduits à ne pouvoir actionner, dans le cadre de plus en plus étroit de leurs politiques économiques, que le seul outil fiscal. Depuis deux décennies, de traités en traités, les barrières économiques sont tombées sans que la dimension politique ne parvienne à s’affirmer. Si bien que, pas après pas, les Etats européens sont parvenus à une situation paradoxale d’impuissance : trop intégrés pour manier des outils traditionnels, mais pas assez pour créer les conditions d’un agir collectif à la hauteur des événements. Le processus s’est donc poursuivi, comme l’avaient pensé les pères fondateurs, du moins si l’on en juge par le nombre de traités signés (Acte unique, traité de Maastricht, traité d’Amsterdam puis traité de Nice, pour ne citer que les principaux). Et s’il n’a pas créé une nation européenne, du moins a-t-il façonné un début de sentiment identitaire post-national. Ce sentiment est balbutiant, flou, diffus, et il ne s’exprime pas à son plein potentiel. La raison tient aux limites du processus lui-même : quelque chose se bâtit, quelque chose est en chantier, mais il n’existe toujours aucune projection, aucun rêve pour le guider. Or, qui serait assez imprudent pour faire de grandes enjambées dans le brouillard le plus total ? La faiblesse de notre Union d’aujourd’hui, qui prétend avoir sauté le pas politique de l’intégration, est bien là : elle réunit des Etats dont le seul but est de répéter à qui mieux mieux qu’ils se réunissent. La rhétorique de l’unité, qui tourne à vide, permet de ne pas questionner la nature du lien. Elle permet de balayer d’un revers de main la question centrale, celle qui déterminera l’avenir du continent plus qu’aucune autre : que voulons-nous partager ? Que sommes-nous prêts à vivre ensemble, maintenant que nous sommes en paix et que nous nous aimons ? Ce questionnement que les pères fondateurs avaient eu la sagesse de ne pas mettre au premier plan au sortir du « suicide de l’Europe », beaucoup de responsables récents ou actuels le taisent par peur, sans doute, de briser le consensus qui enrobe l’Europe communautaire. Certes, passer du processus au projet provoquerait immédiatement une rupture de l’unanimité[6]. Ce constat vaut autant aujourd’hui qu’hier, sauf qu’il ne provoquerait pas aujourd’hui les mêmes conséquences qu’hier. Ecrire dans un traité que le destin de l’Europe est de se réunir au sein d’une fédération politique engendrerait immédiatement une césure avec tous les Etats qui ne souhaitent pas cette fin historique. Pour les amoureux de la rhétorique de l’unité, c’est là un prix bien trop élevé, un effet induit qu’ils ne pourraient pas cautionner. Et ce, même si leur unité est celle d’une organisation dont la spécialité est précisément d’afficher sa division sur les problèmes les plus importants de l’humanité à un moment où l’Europe ne peut plus se le permettre.

 

La rhétorique de l’unité, privée de toute projection politique sérieuse, amène à prendre l’Europe pour une réalité politique qu’elle n’est pas du tout et qu’elle ne peut pas être en se limitant aux contours institutionnels actuels. Lorsque, par exemple, les opposants à la guerre d’Irak ont réclamé une réaction de « l’Europe », de quelle Europe parlaient-ils ? De celle de Tony Blair et de la lettre des huit ? Ou bien de celle de l’axe franco-allemand ?

 

En réalité, l’Europe constitue sans doute le marché régional le plus intégré qui soit. Et ils sont nombreux à se réjouir qu’elle ne soit que cela, même s’il faut bien contenter les belles âmes fédéralistes en les abreuvant de faux espoirs, de déclarations d’intention, d’outils inexploitables qui n’apparaissent comme des concessions que pour mieux légitimer le véritable projet qui se dessine de plus en plus nettement derrière le chantier : celui d’une Europe éternellement communautaire. La « troisième voie » entre l’intégration et la coopération intergouvernementale, si chère à M. Blair, rejoint le fameux « objet politique non identifié » pour mieux taire les questions que les nations européennes doivent se poser si elles désirent s’épargner un avenir de désillusion plus ou moins brutale.

 

Serait-ce au fond si grave d’entretenir des rapports différents selon l’idée que l’on se fait du lien qu’il conviendrait d’établir entre les Etats européens ? Il faut être bien pessimiste pour le croire. Le meilleur facteur de paix sur notre continent n’est pas aujourd’hui la persistance coûte que coûte d’une organisation commune unique. La paix tient selon moi beaucoup plus à la généralisation de démocraties stables, solidement ancrées dans les mœurs, dans des nations qui se sont pardonnées et paraissent disposées, pour certaines d’entre elles, à envisager une union politique. Ce qui en revanche paraît beaucoup plus périlleux, c’est d’emmener un peuple où il ne souhaite pas aller. Beaucoup de Français restent attachés au rêve européen, et l’on aurait tort de croire, jusqu’à preuve du contraire, qu’ils sont majoritairement souverainistes, c’est à dire hostiles à une perspective fédérale. Les plus enthousiastes ont voté en faveur de Maastricht en 1992, parce que du grand marché devait jaillir l’étape qu’ils sont nombreux à guetter depuis longtemps : celle d’un lien enfin politique, d’une nouvelle patrie en construction, d’une citoyenneté de civilisation. On leur vendait du rêve, ils n’ont reçu que des chimères… Alors, un peuple instable et fatigant, les Français ? Peut-être bien. Mais c’est surtout un peuple mécontent. Les souverainistes ont vu mourir le gaullisme et l’indépendance nationale, et de façon éclatante si l’on se situe sur le terrain symbolique, avec la création de la monnaie unique. Quant aux autres, ceux des Français qui croient à l’aventure européenne, ils ont été de désillusions en désillusions. L’Europe communautaire, c’est une évidence à mes yeux, a fini par générer une conjuration des contres qui n’en finira pas de grossir à mesure qu’elle délaissera la question du sens de l’aventure européenne en 2006. Et si sa réponse se contente d’un vague projet de paix par le doux exercice du commerce libre et sans entrave à l’échelle continentale, alors elle manquera l’essentiel et se privera de façon croissante d’un indispensable soutien populaire.

 

De stimulant, d’innovant et d’audacieux, le processus est donc devenu encombrant, inhibant et pervers, parce que l’absence de volonté et d’audace politiques a enfermé l’idée européenne dans le cadre étriqué de ses origines historiques. A l’heure où celle-ci n’est plus l’apanage d’une élite éclairée, à l’heure où elle se dévoile comme une grande aventure collective s’offrant aux générations du monde contemporain, la voilà otage d’un chantier qui ne mène plus nulle part, d’une rhétorique qui tourne à vide ; la voilà prisonnière d’une unité qui n’est que celle d’un grand marché parées de quelques décorations politiques et sociales ; la voilà privée, enfin, au cœur même de son noyau historique, de cette force d’attraction qu’elle semble exercée aujourd’hui sur ses marges.

 

Mais alors, pourrait-on objecter, pourquoi avoir rejeté une « Constitution » ? Précisément parce que beaucoup de Français europhiles n’ont pas été dupes, qu’ils ont détecté avec habileté et clairvoyance l’abus de langage qui voulait leur voler ce moment historique où, sous les feux d’artifice illuminant la nuit, ils devaient célébrer l’avènement d’une nouvelle patrie et d’un nouvel Etat. Certains ont cru rassurer ces Français en expliquant que la « Constitution » n’était que le simple « règlement intérieur » de l’Europe élargie. En fait, c’était surtout rassurant pour les souverainistes. Mais pour tous ceux qui rêvent d’Europe, c’était une provocation de plus, la preuve qu’on avait voulu maquiller une désolante continuité dans un discours de rupture. La preuve, surtout, que ce grand marché resterait pour longtemps l’horizon quasi indépassable de l’Europe « enfin réunie », sous la garde bienveillante d’une « Constitution » qui n’en était pas une.

 

Il aura donc fallu quinze ans pour que la fallacieuse théorie de l’engrenage automatique soit démasquée à grande échelle[7]. Cette fois, les idéologues du processus ont eu beau dire et répéter que le marché mènerait mécaniquement à la Cité, l’illusion ou le mensonge ont connu leur premier grand revers. Et l’on s’aperçoit aujourd’hui que la source éternelle des vraies ambitions réside dans l’alliance du rêve et de la volonté politique. Les déchaînés de l’Union européenne, c'est-à-dire de l’intégration par le marché, avancent constamment l’exemple de la Zollverein[8], au XIXème siècle, pour justifier la vertu d’un engrenage mécanique de l’économique au politique. Mais ici l’analyse de l’unification politique du peuple allemand relève de la simple caricature. Car le facteur politique a eu autant d’importance, sinon plus, que l’intégration économique. Du moins peut-on affirmer sans trop risquer de se tromper que la Zollverein à elle-seule n’aurait jamais mené le peuple allemand vers son unité politique. Certes, le sentiment national allemand était beaucoup plus fort, sans doute, que ne l’est aujourd’hui celui d’une Europe qui ne se pense pas encore comme une nation. Et, de ce point de vue, le fait que la nation allemande eut précédé son rêve d’unité aida à sa réalisation. Cela dit, les Européens, aujourd’hui, ont conscience de leur identité commune, et se pensent de plus en plus comme une communauté de civilisation spécifique. Le processus communautaire aura au moins eu ce mérite, à défaut d’avoir su exploiter et renforcer cette nouvelle donne.

 

Au final, l’Europe est bien aujourd’hui dans cette situation toute particulière où le sentiment de civilisation est assez fort pour soutenir le rêve d’une union politique, mais pas assez pour supporter durablement un processus aux contraintes de plus en plus étouffantes. En d’autres termes, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, le sentiment de civilisation ne se renforcera que pour autant qu’un lien de nature politique est proposé aux Européens. Car ce qu’il faut bien garder à l’esprit, c’est que les peuples ne tolèreront pas longtemps la dilution de souveraineté qu’affermit chaque jour un peu plus le processus communautaire. Ceci est tellement vrai qu’à se contenter de l’Europe communautaire, on risque de rendre l’idée européenne de plus en plus impopulaire, et d’assister au final à un véritable retour politique de la nation. La montée de l’extrême droite en France est déjà l’expression du rejet grandissant d’une Union qui s’est rendue complice d’un transnationalisme sans aucun horizon politique. Les peuples européens, et d’abord les Français, ont soif de politique dans un monde qui peu à peu cherche à l’effacer. Pourquoi applaudiraient-ils, lorsque après avoir lentement mais sûrement sacrifié leur souveraineté, ils constatent que ce qu’ils concevaient comme une simple étape s’avère être en fait leur port de destination ?

 

Certes, la peur du « blocage » de l’aventure européenne, réduisant celle-ci à une simple union économique, ne date pas d’hier. Elle a même été consubstantielle à tout acte d’abandon de souveraineté. Mais cette peur, qui est en réalité celle du vide et de l’impuissance politique, a toujours trouvé face à elle une force plus grande et plus belle, qui a pour nom l’espoir. Cet espoir que le processus aboutisse au projet fédéral. Or, si le traité constitutionnel n’a pas été considéré comme une simple étape à dépasser, c’est parce qu’il n’y avait plus beaucoup de raisons d’espérer. C’est ici qu’il faut comprendre la différence fondamentale entre 1992 et 2005. En 1992, le traité de Maastricht était porté par un symbole fort, une audace politique sans précédent qui pouvait laisser penser que la communauté politique n’était plus très loin. Il s’agit bien entendu de l’Euro, dont on ne pouvait pas prévoir qu’il resterait l’outil d’une doctrine et non d’un Etat. En 2005, les citoyens ne pouvaient que constater l’enlisement de l’aventure européenne, après qu’un ultime élargissement ne fut précédé d’aucun engagement fort en faveur de l’unité politique du continent. De sorte que de toutes les erreurs commises pendant la décennie 1990, celle de l’élargissement de l’Union est finalement sans pareille. Et à cet égard, il ne fait pas de doute que le « non » à la Constitution doit aussi s’entendre comme une sanction à l’encontre des responsables politiques qui ont organisé cette noyade collective sans jamais associer ni consulter les peuples membres de l’Union européenne. A cet argument, ils sont nombreux à objecter que ces mêmes peuples n’avaient guère été consultés pour les « élargissements précédents ». Mais ce n’est pas parce qu’il y a eu des pratiques antérieures que celles-ci sont bonnes et auto-validées. Le Président Chirac a d’ailleurs pris la mesure du problème en prévoyant un référendum pour les futures demandes d’adhésion à l’Union européenne. De plus, il n’est pas raisonnable de comparer le grand élargissement par l’adhésion des Pays d’Europe centrale et orientale (PECO) à ses précédents historiques. Quinze pays, cela rendait déjà délicate toute réflexion commune sur le projet européen. Vingt-cinq, cela devait rendre tout à fait impossible ce travail, et renvoyer l’Union à des contours minimalistes. Comme l’avait si bien souligné Jacques Delors, « notre devoir historique est de réunifier l’Europe et donc d’ouvrir les bras à des pays qui sont aussi européens que nous, mais nous savons à la lumière de précédents élargissements que nous risquons de diluer le projet ». Le processus ne pouvait se poursuivre « pas à pas » et progresser ainsi dans la dynamique de l’approfondissement que parce que le « club » était de dimension raisonnable. Or, l’élargissement à l’Est, qu’il conviendrait mieux de qualifier de fuite en avant dangereuse, allait provoquer une révolution du nombre promettant l’Union à un état prolongé de stagnation. Beaucoup se sont inquiétés du risque de paralysie. Et c’est pourquoi les traités successifs ont cherché à mettre de l’huile dans les rouages, en simplifiant les procédures de décision, en rendant plus lisibles et plus cohérents les textes régissant le fonctionnement de l’Union. On sait d’ailleurs que cette tentative n’a pas vraiment rencontré le succès espéré. Certes, le traité constitutionnel comportait des éléments de simplification non négligeables, et il est fort douteux que l’Union puisse fonctionner sans problème sur les bases du traité de Nice. Mais ce qui était à craindre le plus, ce n’était pas tant la paralysie des institutions que le risque d’une stagnation durable de la construction européenne. Le processus, qui ne supporte pas, aujourd’hui, d’aborder la question épineuse des fins, a donc permis de troquer la formidable opportunité qui s’offrait aux Européens à la chute de l’Empire soviétique de relever le double défi de l’union politique et de la grandeur, contre la pseudo réunification du continent (du moins dans son sens politique). La facilité plutôt que le défi, donc, mais aussi la niaiserie des bons sentiments plutôt que le recul de la saine réflexion. Partout, dans les discours, dans les journaux, sommet après sommet, l’élargissement a été présenté comme une nécessité historique. A quoi bon s’interroger sur une perspective d’union et de réconciliation ? Pouvait-on se permettre de faire attendre des pays qui ont si longtemps subi l’oppression totalitaire ? A cet impératif du cœur, nulle pensée, nul argument ne pouvait sérieusement s’énoncer. Rien ne devait contrevenir à la bienheureuse perspective d’une Europe « enfin réunifiée ».

 

Il en a été finalement de l’élargissement comme de la mondialisation de la finance et de l’économie, et comme tant d’autres choses aussi : dans notre beau monde contemporain, seul le scénario du Bien et du Juste autoproclamé peut légitimement prétendre à la réalisation historique. L’ennui, c’est que beaucoup d’entre nous, citoyens comme responsables politiques, n’étions pas si sûrs du bien fondé d’un élargissement conçu comme la priorité absolue de la politique européenne. Nous comprenions bien l’intelligence du « processus », nous savions que « Rome ne s’était pas faite en un jour », mais ne valait-il pas mieux orienter la construction européenne avant que toute maîtrise ne lui échappe, ou que les tenants d’une pacification par le monde magique des réseaux et des flux ne triomphent pour ainsi dire définitivement ? N’était-il pas plus sage de passer du processus au projet, maintenant que l’idée européenne ne relevait plus de la simple abstraction élitiste ? Là où ceux qui doutaient ne se trompaient pas, précisément, c’est qu’il allait devenir très difficile d’inspirer à l’Europe un destin, une ambition, dans une Union composée de vingt-cinq Etats membres. La dimension politique ne pourrait plus émerger d’un ensemble aussi vaste. Tant que le processus était celui d’un club assez restreint, on pouvait espérer que l’Union mènerait à un début de démocratie européenne et à un embryon d’Etat européen, avec une réelle capacité de défense, une authentique indépendance politique, une ambitieuse politique macroéconomique. L’élargissement réalisé, l’Europe devenait pour de bon ce « lieu vide de souveraineté » inconfortable et irrespirable. Le peuple français a bien voulu négocier avec sa propre souveraineté, au risque d’y perdre un certain nombre de repères, au nom d’un rêve européen auquel il a voulu majoritairement croire. Ce rêve n’était pas une abstraction. Il puisait sa source dans ce sentiment diffus mais bien réel que les nations européennes avaient une identité commune, au-delà de toutes leurs différences. Il se fondait sur cette conscience qu’une communauté de civilisation réunissait les Européens, et que le temps était venu de dépasser la nation sans toutefois la dissoudre. Le processus de dépassement de la nation s’est accéléré avec Maastricht et l’Euro. Mais la perspective d’une nouvelle frontière n’a jamais été fixée, ni celle, d’ailleurs, d’un gouvernement commun. Le règne de la gestion froide des nations européennes se dessinait. L’alliance du libéralisme économique et de l’Etat de droit allait enfin être en mesure de tuer la politique et l’Histoire, pour mieux pacifier le continent. Peu à peu, le rêve risquait de devenir cauchemar…

 

François Mitterrand avait proposé, à la chute de la Russie soviétique, l’idée d’une confédération européenne, afin d’associer les nouveaux Etats sans pour autant les faire adhérer. Le Président devait pressentir qu’une adhésion rapide ne pouvait mener qu’à une dangereuse noyade collective. Mais que valaient ses objections face aux injonctions du Bien et du Juste ? Il suffisait de mettre en avant le risque d’une nouvelle fracture continentale pour balayer d’un revers de main la pensée déviante du Président. On a donc choisi la fuite en avant. Mais rapidement, on devait s’apercevoir que le Président n’avait peut-être pas tout à fait tort. Bien-sûr, il restait impensable de faire marche arrière et de stopper net la perspective d’adhésion, d’autant que les pays candidats se montraient déjà fort impatients. On a donc inventé cette géniale idée de « coopération renforcée »[9]. Elle présentait l’avantage de ne pas éconduire les nations européennes libérées du joug soviétique, tout en permettant la poursuite du processus d’approfondissement. Incapables de se mettre d’accord sur la finalité de la construction européenne et non désireux d’affronter cette question en face, les responsables européens entreprirent de résoudre la quadrature du cercle grâce aux fameuses « coopérations renforcées ». A ces Français inquiets de voir le processus s’enliser sous l’effet d’un élargissement massif, on répondait que les pays volontaristes pourraient aller « plus loin et plus vite ». Seulement voilà, ce dispositif a été accepté à l’unanimité, ce qui signifie que les opposants à la finalité politique de la construction européenne ont bien pris soin de cantonner les possibilités d’évolution dans un périmètre restreint. Ainsi a-t-il toujours été impossible d’espérer voir naître une défense européenne indépendante dans le cadre des coopérations renforcées. Celles-ci ont été étudiées pour que les limites de l’Europe communautaire, de son esprit comme de ses principes, ne soient jamais franchies. D’ailleurs, si tel n’avait pas été le cas, le dispositif n’aurait guère vu le jour. Dès lors, l’assouplissement des conditions de mise en œuvre de coopérations renforcées, prévues dans le traité constitutionnel, était-elle vraiment en mesure de nous rassurer ? Cette Europe communautaire qui limite notre souveraineté sans en bâtir une autre, qui lie les mains de notre nation sans susciter une quelconque fierté de civilisation, nous étions assurés de ne pas en sortir. L’élargissement a révélé bien plus qu’un processus sans horizon politique déterminé : il a, l’espace d’un instant, dissipé l’épais brouillard dans lequel évolue la construction européenne. Et ce qui s’est offert aux yeux des Français, c’est la réalisation d’un projet qui ne pouvait qu’en écœurer la majorité : celui d’une Europe frileuse qui veut en finir avec la politique, résolue à assurer la paix par l’alliance du droit et de l’intégration économique. A dire vrai, il n’est pas étonnant que les Français aient rejeté le traité constitutionnel. Le plus surprenant, finalement, c’est de constater qu’en dépit de tout cet espoir déçu et de ces sombres perspectives, l’Europe communautaire est encore et toujours debout.

 

Le signal d’impopularité qu’a envoyé le peuple français à l’Europe communautaire n’a causé aucune remise en question chez ses gestionnaires (car c’est bien ainsi qu’il faut les appeler). Ce maudit peuple, qui a si souvent entraîné l’Europe dans ses révolutions depuis 1789, montre une fois de plus qu’il n’est pas digne de confiance. Pourquoi diable refuse-t-il le bonheur qui s’offre à lui ?

 

L’année même où les Français rejetaient le traité constitutionnel, on leur signifiait que la Turquie finirait par adhérer à l’Union. Tout le monde sait que le peuple français est hostile à cette hypothèse, et qu’il n’est pas le seul. Dès lors, la question se pose de savoir si la construction européenne est bien au service des Européens, c'est-à-dire de leur civilisation spécifique, ou bien si, mue par l’idée qu’il n’ y a de projet juste et légitime que s’il n’exclut aucun membre de l’humanité, elle n’en vient pas à tenir en haine « toute démarche qui distingue entre les agents[10] ». C’est en tout cas ce que pense Pierre Manent pour qui le processus européen constitue une « finalité sans fin » de plus en plus détachée d’un projet de civilisation véritablement spécifique.

 

De surcroît, face au rejet des Français, certains ont même proposé de soumettre au referendum le traité constitutionnel une seconde fois, et pourquoi pas une troisième fois, jusqu’à ce que le peuple ait formulé la seule réponse acceptable : le oui. Après tout, l’Irlande a déjà essuyé ce déni de démocratie[11]. En oubliant que les peuples sont la base même de sa légitimité, l’Europe communautaire se prépare à vivre l’humiliation qu’elle n’attend pas : celle qui saute toujours à la figure le jour où il devient clair que le roi est tout à fait nu.

 

Il n’est pas question ici de contester la légitimité des Pays d’Europe centrale et orientale à devenir membres de la grande maison censée réunir les nations européennes. Ils ont bien entendu toute leur place dans la famille, car ils sont constitutifs de la civilisation européenne. Il s’agit bien de contester les conditions dans lesquelles s’est opéré ce grand élargissement. Les dirigeants des nations occidentales ont d’ailleurs beau jeu aujourd’hui de critiquer les délocalisations vers l’Est du continent. Pourtant, en refusant d’envisager tout projet politique de nature à mener à un minimum de gouvernement commun, ils ont encouragé le dumping fiscal et le dumping social auquel nous assistons chez les nouveaux adhérents. Comme le disent Christian Saint-Etienne et Jacques Le Cacheux, « la plupart des dix nouveaux Etats membres essaie d’accélérer leur rattrapage économique en favorisant la localisation sur leur territoire des facteurs de production mobiles grâce à des taux d’imposition très attractifs. Le principal vecteur de cette concurrence fiscale est l’impôt sur les sociétés et dans une moindre mesure la fiscalité sur l’épargne[12] ». L’Union européenne disposant d’un niveau de ressources financières tout à fait minable, il était clair qu’elle ne comblerait pas la fracture économique Est-Ouest par un ambitieux programme d’investissement et d’accompagnement au développement. De sorte que non seulement l’élargissement devait noyer toute perspective d’unification politique du continent européen, mais que de surcroît il allait encourager ce qui ruine le plus les pays fondateurs, et parmi eux les plus grands, à savoir la lutte internationale pour la localisation des activités, dont l’arme principale est bien-sûr la réduction massive du coût fiscal et salarial. Ainsi, plutôt que d’aider les Européens à assumer leurs ambitions sociales en leur garantissant une zone de protection régionale (quelques grammes de finesse dans un monde de brutes, pourrait-on dire), les auteurs de l’élargissement décidèrent de procéder à une nouvelle « extension du domaine de la lutte », dont l’obsession vire aujourd’hui à la folie. L’Europe n’allait donc pas devenir une zone de solidarité qui se distinguerait honorablement du reste du monde, mais bien une micro-mondialisation où la concurrence de tous contre tous règnerait en maître. Combien grand sans doute sera le prix que l’Union devra payer pour cet élargissement raté, comparé aux éphémères rétributions symboliques dont elle s’est nourrie durant ces quelques mois de 2004…

 

 


[1] Le fonctionnalisme est cette méthode qui envisage l’union comme un processus de mutualisation de certaines fonctions. Elle a été théorisée par David Mitrany dans son ouvrage de 1944 intitulé A working peace system, et a inspiré ce que l’on a appelé « la méthode Monnet-Schuman ».  Cette méthode privilégie l’empilement de réalisations concrètes censées rendre irréversible le processus d’unification. Dans la vision inspirée de Mitrany, l’intégration politique résulte de l’intégration économique.

[2] La CECA sort d’une initiative française lancée le 9 mai 1950 par une déclaration, devenue célèbre, de Robert Schuman

[3] En 1957, sont signés les traités créant la CEE et la CEEA

[4] L’expression figurait dans le préambule du traité de Rome de 1957

[5] A l’époque, il s’agissait de priorités absolues qui ne sont plus les nôtres. De ce point de vue, le fonctionnalisme était surtout une stratégie anti-guerre, pas la méthode menant miraculeusement, sans volonté politique et sans combat historique, à l’unité politique de la civilisation européenne.

[6] Mais le prix de cette unanimité, c’est le vide

[7] Il s’agit de l’idée que des liens économiques mènent forcément à une union politique, alors qu’en la matière c’est la volonté, le cœur et l’audace qui sont déterminants. Le fonctionnalisme devient caricature lorsqu’il se met à revêtir le caractère quasi mécanique d’une loi naturelle

[8] Nom de l’union douanière constituée par les Etats germaniques avant l’unification allemande sous l’égide de Bismarck

[9] Les coopérations renforcées ont été imaginées pour permettre aux pays porteurs d’une ambition commune de dépasser l’opposition de quelques-uns. Simplifié par le traité de Nice, ce mécanisme vise à introduire une dose de flexibilité dans la construction européenne. Pour autant, comme l’a souligné Joschka Fischer, « le pas qui va des coopérations renforcées à un traité constitutionnel présuppose un acte de refondation politique délibéré de l’Europe ». Or, la « Constitution pour l’Europe » ne saurait être assimilée à un quelconque «acte de refondation politique ».

[10] Pierre Manent, La raison des nations, réflexions sur la démocratie en Europe, Seuil, 2006, page n° 62

[11] Après avoir dit « non » au traité de Nice en 2001, les Irlandais ont été rappelés aux urnes pour faire le « bon choix » en octobre 2002. Certes, le taux de participation à la première consultation était de 30%. Mais ce chiffre à lui seul ne révèle-t-il pas un malaise ? Il est en tout cas le signe flagrant que l’opinion est loin de considérer l’Union comme le moteur d’une passionnante aventure collective. Livrée à elle-même, sans le renfort du matraquage médiatique, l’Union n’a mobilisé que ses opposants…

[12] Christian Saint-Etienne et Jacques Le Cacheux, &laqu

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Albert 07/11/2009 12:39


Cet article, que je découvre ,est très intéressant. Il le serait encore plus s'il était "actualisé". Peut-on suggérer à son auteur d'y procéder? Merci d'avance.


M. Aurouet 08/11/2009 12:46


Merci pour votre commentaire. Cet article en effet avait été rédigé lors du débat sur la Constitution européenne. Je pense que ce qu'il avance est toujours valable sur le fond, mais il mérite en
effet une actualisation à laquelle je m'efforcerai de procéder. Bon dimanche à vous.