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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Le socialisme n'est qu'un européisme

Publié le 14 Avril 2007 par M. Aurouet in Politique


Il nous faut parler ici du lien fondamental qui unit la crise du socialisme, rendue visible en France le 21 avril 2002, et la construction d'une Europe livrée à une conception dogmatiquement libérale du monde. J'ai la faiblesse de penser que si les socialistes français connaissent une telle crise, c'est parce que, pour faire court, ils ont abandonné le socialisme au profit de la notion plus à la mode de « social-démocratie ». Certes, cette dernière se caractérise toujours par la volonté de limiter les injustices engendrées par le capitalisme industriel et financier. Mais à la notable différence du socialisme, elle assume parfaitement non pas seulement le capitalisme, mais aussi le néolibéralisme contemporain, ce qui n'est pas la même chose. La « social-démocratie » à la sauce contemporaine, c'est la recherche de la justice sociale dans le cadre du libre-échange, de la mobilité des capitaux de court comme de long terme, de la déréglementation planétaire tous azimuts. Bien évidemment, le champ d'action de la lutte se trouve ainsi fortement réduit, de même finalement que la portée ou l'efficacité des résultats. Le socialisme, pour être autre chose qu'un vain mot, a besoin de marges de manoeuvres plus larges, et c'est faute de les avoir eues, et faute d'avoir manifesté la volonté d'en retrouver, que les socialistes français ont connu l'échec électoral retentissant que nous connaissons. Car au fond, pour connaître le goût amer de la décrépitude, de la vacuité et de la désillusion, il faut avoir pris sa carte ces quelques quinze dernières années au parti socialiste français. Voilà un parti qui a passé son temps à soutenir tout ce qui pouvait tuer sa doctrine. De sorte que s'il se situe bien à gauche de l?échiquier politique, il n'a en fait plus grand-chose de réellement socialiste
[1]. Car que recherche un socialiste et quelles sont ses convictions ? Par rapport au militant communiste, le socialiste est une personne qui voit en l'Etat non un outil de domination d'une classe sur une autre, mais un outil de transformation de la société dans le sens de la justice économique et sociale. Ce qui l'insupporte avant tout, ce sont les graves abus du capitalisme et du marché lorsqu'ils ne sont pas encadrés par des règles, édictées par un pouvoir politique qui leur est supérieur. Autrement dit, un socialiste est un ardent réformiste, et parce qu'il est réformiste, il est interventionniste[2]. C'est pourquoi tout socialiste digne de ce nom ne peut pas cautionner une philosophie qui bride l'Etat à l'intérieur et proclame la toute puissance du marché à l'extérieur. Le socialiste, de ce point de vue, ne peut pas ignorer que ses idées n'ont de chance de se réaliser qu'en s'appuyant sur les théories économiques d'inspiration, pourrait-on dire aujourd'hui, « keynésienne ». Bien-sûr, on peut être « keynésien » sans être socialiste, mais on ne peut être vraiment socialiste si l'on n'est pas, ne serait-ce qu'un minimum, « keynésien ». J'emploie le mot « keynésien » moins pour exprimer mon crédo dans les thèses du grand économiste britannique, que pour souligner combien sa philosophie, par le rôle qu'elle confère à l'Etat souverain, se situe aux antipodes du laissez-faire libéral qu'un Pascal Lamy[3] promeut sur la planète entière. Qu'une grande partie de la droite ait rapidement renoncé au keynésianisme pour épouser les thèses d'écoles économiques radicalement libérales, cela se conçoit aisément. Il y a toujours eu, parmi les droites, une forte tendance bourgeoise et libérale. Mais que la famille socialiste ait apporté sa pierre à l'édifice du nouveau monde libéral chaque fois qu'elle le pouvait, voilà qui paraît beaucoup plus surprenant. N'y avait-il pas pourtant quelque risque, pour l'idée du monde telle que se le représente un socialiste, à placer l'Etat sous la coupe réglée de la doxa libérale[4] ?


Les socialistes n'ont pu s'y résoudre, en fait, que parce qu'ils pensaient que le marché mènerait à la Cité. Comme tant d'autres, ils ont avalé toutes les couleuvres du monde, dans l'espoir de voir surgir un futur dont ils commencent à prendre conscience qu'il ne viendra jamais. Les voilà donc prisonniers de la toile qu'ils ont eux-mêmes contribué à tisser. Et c'est avec tout l'étonnement du monde qu'ils contemplent, horrifiés, le cimetière de leur doctrine.


Comment donc cela-t-il été possible ? C'est que non seulement les socialistes ont sincèrement cru à la théorie de l'engrenage, mais qu'ils ont aussi pris pour des garanties ou des compensations, la conservation et la conquête des droits sociaux. Leur façon de manifester leur antilibéralisme n'est en effet pas de contester les grands choix de politiques économiques
[5], mais de compter les droits sociaux déclamés dans une énième charte. Ainsi a-t-on pu voir, pendant la phase précédant le referendum, de nombreux socialistes tout émoustillés par les nouveaux droits sociaux reconnus par la Charte européenne des droits fondamentaux. On ne contestera pas, bien-sûr, l'idée que les Européens ont intérêt à reconnaître un socle de droit sociaux minimum, une sorte de filet de sécurité européen susceptible d'entretenir une dynamique de convergence. Mais, outre que ce filet est déjà reconnu dans la plupart des Etats européens occidentaux, l'essentiel est ailleurs. Ce qui importe fondamentalement, c'est de modifier un paradigme économique qui met les systèmes européens de sécurité sociale sous pression permanente, en raison d'une extension sans précédant du domaine de la lutte, qui pousse au dumping fiscal et social. Ce qui constitue la source d'exclusion première de notre société, c'est la persistance d'un sous-emploi de masse dont on perçoit qu'il pourrait être résorbé, dans le cadre de la mondialisation libérale, au seul prix d'un creusement inacceptable des écarts de richesse et de l'apparition d'une nouvelle misère, comme les Etats-Unis et la Grande-Bretagne en témoignent aujourd'hui. Les droits sociaux, bien souvent, constituent autant de pansements sur un mal qu'on ne parvient pas à guérir. Ils achètent la paix sociale en neutralisant la perspective d'une misère de masse. Mais ils sont impuissants à mettre l'économie au service de l'Homme. Et pendant que les droits sociaux progressent, ce qui, au passage, handicape la France dans le jeu mondial de la religion concurrentielle, l'Homme reste désespérément ce facteur de production outrageusement substituable, non seulement par la machine, mais aussi et surtout par lui-même. Mais si la machine fait disparaître des emplois en même temps qu'elle en créé (encore qu'elle créé surtout, aujourd'hui, des emplois qualifiés), la concurrence des territoires, elle, détruit l'emploi dans les Etats dont les peuples ne sont pas prêts à se débarrasser de leurs systèmes de protection sociale. Autrement dit, il existe une contradiction flagrante entre cette revendication de nouveaux droits sociaux et la promotion de l'ordre économique libéral, à laquelle, rappelons-le, les socialistes ont participé. Les socialistes ont pu croire qu'ils changeraient les choses en exportant leurs idées. Seulement, il se trouve que les Chinois ou les Indiens n'y sont, pour l'instant, pas réceptifs du tout. Restait alors à promouvoir une nouvelle souveraineté politique à l'échelle européenne, afin de donner toutes les chances aux idéaux socialistes de présider aux destinées du vieux continent. A la place, ils ont, pour la majorité d'entre eux, soutenu avec ferveur un traité constitutionnel qui, comme les précédents depuis quinze ans, rendait impossible toute politique économique intérieure ou commerciale contraire à la doxa libérale. Quant aux autres, ils nourrissaient l'espoir naïf qu'un imaginaire « plan B » viendrait allonger la liste des droits sociaux européens. Les seuls qui firent preuve d'une réelle lucidité sont ceux qui osèrent souligner que l'Europe actuelle était, sans appel, profondément antisocialiste[6] ; qu'elle érigeait en mode de gouvernement une règle aussi odieuse qu'incontestable ; et que dans l'intérêt même des Français et des Européens, il fallait empêcher que l'Union européenne ne remplace définitivement le gouvernement des Hommes par la gestion froide d'une société libérale, et ce, non pas parce que le socialisme avait forcément raison, mais parce qu'il allait devenir impossible, au même titre, d'ailleurs, que toutes les philosophies économiques qui placent l'action transformatrice ou régulatrice d'un Etat souverain, au coeur de leurs idéaux. Au final, l'ironie de l'Histoire aura été que le parti socialiste prit le pouvoir en France, pour la première fois sous la cinquième République, au moment précis où le travail mondial de liquidation de la puissance du politique commençait.



[1] D'ailleurs, qui a dit : « mon programme n'est pas socialiste » ?

[2] D'où les bras tombants des sympathisants du parti, et surtout des ouvriers, car il y en a encore, lorsqu?ils ont entendu M. Jospin affirmer que l'Etat ne pouvait rien faire contre les licenciements. Vous avez dit socialistes ? Certains ont du regretter l'époque lointaine où l'ancien Premier Ministre était un Lambertiste embusqué?

[3] N'est-il pas parlant de voir passer un homme de la Commission européenne à l?Organisation mondiale du commerce ? Un même combat : le suicide?

[4] Laurent Fabius semble en avoir pris conscience, mais, comme dans la fable, « il jura un peu tard qu?on ne l'y prendrait plus ».

[5] Je mettrais les 35 heures à part. C'est d'ailleurs la seule chose, avec la CMU dans l'ordre social, qu'on ne peut pas enlever à Lionel Jospin

[6] Parmi eux, il faut compter l'économiste socialiste Jacques Généreux, qui a fourni de nombreux efforts, durant la campagne, pour le faire savoir. Nous pensons particulièrement à son ouvrage intitulé Manuel critique du parfait européen, publié aux éditions du Seuil

 

 

 

 

 

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