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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

La France malade du dogmatisme économique européen

Publié le 13 Avril 2007 par M. Aurouet in Europe et monde

« J’ai de la sympathie pour ceux qui veulent minimiser plutôt que maximiser l’imbrication économique entre les nations. Les idées, la connaissance, l’art, l’hospitalité, les voyages : autant de choses qui sont, par nature, internationales. Mais que les marchandises soient de fabrication nationale chaque fois que c’est possible et commode. Et surtout, que la finance soit avant tout nationale »

JOHN MAYNARD KEYNES

 

Le désir d’en découdre avec la politique et l’Histoire n’est sans doute pas étranger au libéralisme économique forcené qui anime l’Union européenne sur la scène internationale. Elle porte ainsi la foi de tous ces postmodernes pour qui la doctrine libérale est en mesure de régler une fois pour toutes les affaires de l’humanité. Pour eux, il ne fait aucun doute que l’apport majeur de la construction européenne est d’avoir entrepris la neutralisation des nations et de leur pouvoir de nuisance politique. Adieu la politique et ses soubresauts, bonjour la doctrine quasi religieuse et ses règles pacificatrices.


Car la radicale nouveauté du dernier quart du vingtième siècle consiste en la naissance, sur notre continent, d’une religion nouvelle : celle de la concurrence. On ne s’étonnera donc pas que l’Union européenne ait une propension quasi systématique à la considérer comme un dogme.

Vis-à-vis de l’extérieur, l’Union européenne a tellement abaissé ses droits de douane que ces derniers ont perdu tout caractère protecteur ou dissuasif. Pendant les rounds de négociation de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), elle a toujours fait en sorte de réduire l’écran de protection qui pouvait mettre à l’abri des pans entiers de l’industrie européenne d’une concurrence internationale déchaînée. Les dirigeants des nations européennes ayant participé, pendant vingt ans, à la libéralisation totale des biens et des capitaux, le monde est rapidement devenu une vaste zone marchande et financière de plus en plus unifiée. Cette mondialisation a eu plusieurs avantages, dont celui d’accroître outrageusement les inégalités à la double échelle du monde et des nations. Ainsi, Sylvie Brunel peut affirmer en 2002 que « la richesse croissante du monde s’accompagne du creusement des inégalités entre pays riches et pays pauvres[1] ».  Elle ajoute par ailleurs que « de plus en plus, la richesse produite bénéficie à une minorité de gens, au Nord comme au Sud[2] ». Et si Isabelle Bensidoun et Agnès Chevallier se montrent plus nuancées en évoquant les rattrapages chinois et indien, elles n’en admettent pas moins que « si la plus grande partie de la population mondiale appartient à des pays dont les revenus moyens tendent à se rapprocher[3] », les inégalités entre pays, mais surtout, fait plus marquant encore, les inégalités internes, se sont bel et bien accentuées, ce qui devrait pousser les prêtres du lien sacré entre ouverture et développement à plus de modestie. A l’intérieur des nations européennes, il est maintenant clairement établi que l’éventail des rémunérations s’est rouvert aux Etats-Unis et en Grande Bretagne à une échelle impensable il y a encore vingt ans, et que la France n’a pu compenser l’augmentation des inégalités de revenus initiaux que grâce à son effort redistributif global[4].  Ce qui est sûr, c’est qu’aucun acteur n’a autant profité de ce nouvel ordre économique que les grandes entreprises, qui ont pu devenir, pour une large partie d’entre elles, des multinationales renommées. L’Europe en compte beaucoup, et généralement, elles font la fierté de ses responsables politiques.


Sauf qu’à y regarder de plus près, ces multinationales se sont insérées dans une division mondiale des processus productifs
[5] qui s’est traduite, dans notre pays mais également ailleurs en Europe, par l’apparition de nombreuses délocalisations[6], phénomène qui traduit l’affranchissement d’une partie croissante de l’économie des contraintes territoriales et politiques. En effet, affirment Patrick Artus et Gilbert Cette, « les activités se localisent non plus sur une base sectorielle mais en exploitant au mieux les avantages constatés[7] ». Les firmes multinationales constituent autant de « réseaux d’entreprises », au point qu’il est de plus en plus difficile de déterminer la nationalité d’une entreprise. Certains minimisent l’ampleur des délocalisations ou les estiment structurellement nécessaires. A dire vrai, pour tous ceux qui pensent que le plein emploi reste l’objectif majeur des politiques économiques, et que pour cela il convient de limiter le champ des possibles des décideurs économiques, elles sont inacceptables. Elles le sont d’autant plus qu’elles interviennent au moment d’une nouvelle révolution technologique déjà en soi fortement destructrice d’emplois peu ou pas qualifiés. L’absence de toute politique commerciale stratégique de la part de l’Europe débouche ainsi aujourd’hui sur les résultats que l’on sait : aggravation de la désindustrialisation[8] de nos économies et persistance d’un chômage de masse. Depuis plus d’une décennie, la seule posture de l’Europe et de ses dirigeants a été de rabâcher aux peuples inquiets, les vertus de la division internationale du travail. A la moindre grogne sociale liée à des délocalisations, les Européens ont été sommés d’accepter le nouvel ordre des choses, profitable à tous. La vraie chance de la mondialisation, c’est de permettre le développement des pays du sud tout en propulsant l’Europe dans le nouvel eldorado de l’innovation : voilà en gros le catéchisme qui a été systématiquement vendu aux Européens. Le salut viendrait des secteurs à fort contenu technologique, générateurs d’une valeur ajoutée plus importante.


Mais cette analyse ne pouvait faire illusion bien longtemps, et le voile allait bientôt être levé. En effet, ce catéchisme de la division internationale du travail ne réglait en rien le problème du chômage des citoyens non qualifiés. Cela s’est très vite senti, et l’Europe communautaire a alors eu la géniale idée de promouvoir la formation tout au long de la vie
[9]. Bien-sûr, cette dernière n’est pas une mauvaise idée en soi, sauf lorsqu’il s’agit de faire croire qu’elle est la solution papier au chômage de masse (à côté des « nécessaires réformes structurelles ».

En outre, il fallait être bien naïf pour croire réellement à ce piège de l’esprit qu’est la division internationale du travail. Les Asiatiques sont comme les Européens, ils aspirent à fabriquer autre chose que des seules chaussures ou vêtements. On s’aperçoit aujourd’hui que la concurrence internationale libre et sans entrave peut éventuellement détruire des emplois qualifiés en Europe. Ainsi en est-il des informaticiens recrutés massivement en Inde. Comme le soulignent Patrick Artus et Gilbert Cette, « initialement par le bas, la concurrence des pays émergents s’est progressivement élargie, notamment aux biens d’équipement, à l’automobile, à l’électronique et au matériel de télécommunication pour se transformer en une concurrence par le haut[10] ».

De surcroît, c’est à se demander si l’Europe communautaire a réellement cru au paradigme de la division internationale du travail profitable à tous, puisque parmi les grands ensembles de la Triade, elle constitue celui qui a le moins investi dans la recherche et l’innovation[11].


Il ne s’agit pas ici d’accabler l’Europe communautaire de tous les maux de la libéralisation économique massive et à grande échelle. Elle n’est pas directement responsable des destructions d’emplois, puisque tous les dirigeants nationaux ont participé aux politiques de déréglementation, et l’ouverture internationale n’est pas le seul facteur explicatif du chômage de masse, bien qu’elle en soit à mes yeux un facteur important. L’objet de mon propos est de souligner combien, sur le terrain économique comme sur d’autres, l’Europe communautaire a déçu ses peuples. Face aux délocalisations, à la brutalité de la concurrence mondiale qui met les systèmes de protection sociale européens sous pression, et qui place nos économies au service des seules grandes firmes, le peuple français comme les autres peuples des nations membres étaient en droit d’attendre une réaction énergique de leur Union. Ils étaient fondés à espérer que celle-ci protège leurs intérêts et donc leurs emplois. Seulement voilà : ou bien l’Europe communautaire est fondamentalement indifférente aux intérêts des peuples qui la composent, ou bien ses « gestionnaires » considèrent réellement que le maintien perpétuel de la doctrine libérale est ontologiquement dans l’intérêt de l’Europe. Quelle que soit l’hypothèse retenue, il est possible de comprendre pourquoi, en mai 2005, le peuple français a rejeté un texte qui prolongeait une posture économique internationale par trop favorable aux pires effets du Dieu concurrence. Or, avec le traité constitutionnel, il allait devenir tout à fait impossible de mener une quelconque politique commerciale stratégique. Il n’y avait certes là rien de bien nouveau par rapport aux textes précédents. Mais là encore, pourquoi cautionner un discours qui reprend les erreurs du passé, tout en les mettant en plus sous bonne garde constitutionnelle ? La notion de « préférence communautaire »
[12] aurait pu former comme une lueur d’espoir pour dissiper le scepticisme d’un peuple terriblement déçu. Mais de cela, les responsables européens ne voulurent pas entendre parler, et le fossé qui les séparait déjà du peuple n’a fait que se creuser.


Le protectionnisme résonne en Europe comme un mot tabou. Il est associé aux pires démons. Et pour cause, les frontières, qu’elles soient physiques ou économiques, n’ont pas bonne presse chez les chantres de la mondialisation heureuse. Certes, on doit faire preuve de sincérité et reconnaître que le protectionnisme n’est pas en soi la solution miracle à tous nos maux. Comme le libéralisme, il a des avantages et des inconvénients. En faire le paradigme dogmatique de la politique commerciale européenne n’est sans doute pas la solution de substitution. Mais ce qui ne passe pas, ce qui peut légitimement révolter le cœur de nombreux Français, c’est de constater qu’au fil des ans, l’Europe communautaire n’a cessé de pratiquer un libre-échange suicidaire avec le reste de la planète. Plus royaliste que le roi, l’Union européenne a depuis bien longtemps surpassé les Etats-Unis dans la pratique du libéralisme économique à outrance. Quand ces derniers ont l’intelligence de protéger leurs intérêts nationaux, l’Europe manifeste sa folle propension à se tirer une balle dans le pied chaque fois qu’elle le peut. Faut-il, là encore, s’étonner du déficit de confiance dont souffre l’Union européenne ?


Le protectionnisme peut s’envisager sous diverses formes, et ne doit pas se confondre avec un quelconque délire d’autarcie. Il peut consister en une politique générale, qui ne peut être efficace et acceptable que si elle ne dépasse pas les limites du raisonnable. Sans quoi, c’est la guerre commerciale à outrance qui s’ensuit. Pour cette raison, le protectionnisme dont a besoin l’Europe devrait rester plutôt modéré. A cet égard, il est utile de rappeler que « les règles de protectionnisme relatif qui ont dominé des années 1950 aux années 1970 n’ont pas empêché le développement de notre commerce international »
[13]. Le protectionnisme peut aussi inspirer des politiques de protection de secteurs dits « stratégiques ». Ces secteurs sont stratégiques soient parce qu’ils sont liés à des intérêts de premier ordre, soit parce qu’ils constituent un vivier d’emplois considérable. Au fond, le protectionnisme est un outil au service d’une stratégie[14] pensée par un Etat, afin de s’assurer d’un développement économique harmonieux, notamment sur un plan qualitatif. Comme l’annonçait avec raison Jean-Marcel Jeanneney, ancien ministre français de l’économie et des finances, « à la question : un Etat peut-il mener une politique de bien-être de son choix s’il renonce à manier ses droits de douane, la réponse sera non[15] ».


Ce protectionnisme, personne ou presque ne semble l’appeler de ses voeux
[16]. A droite, il est considéré comme contraire à l’efficacité économique et dangereux pour le processus de mondialisation des flux si favorable aux classes les plus riches. A gauche, il est souvent perçu comme l’incarnation de l’égoïsme des pays développés, ce qui peut se comprendre si ces Etats refusent aux pays plus pauvres toute mesure de protection[17]. Impérialistes odieux pour de nombreux gauchistes, heureux jouisseurs du commerce global pour la droite libérale, les Européens ne savent plus vers qui se tourner pour obtenir la simple satisfaction de leurs intérêts. Dans leurs utopies destructrices respectives qui convergent dans l’adoration du «village global », cette idée abstraite qui n’a aucune substance politique, les deux approches simplifient à outrance une réalité bien plus complexe. Aux libéraux, il faudrait rappeler que les nations occidentales se sont développées aussi dans, et par des pratiques mercantilistes ou protectionnistes[18]. Peut-être arrêteraient-ils alors de transformer leur équation entre perméabilité totale des frontières et croissance économique, en vérité indiscutable. A ces gauchistes qui voient le monde comme une domination univoque du Nord sur le Sud, il faudrait suggérer que le libéralisme économique à outrance est aussi générateur de sous-emploi, de pression à la baisse des salaires et de creusement des inégalités au sein même des nations européennes. Peut-être arriverait-on alors à la conclusion que l’Europe a plus que jamais besoin d’une politique commerciale stratégique au service du plein emploi. Mais pour cela, encore faut-il, au préalable, quitter les sentiers battus d’un internationalisme béat et reconnaître avec Gérard Dussouy que « la notion de libre concurrence est incompatible avec la notion de sécurité économique[19] ». Jacques Sapir, de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, a souligné avec raison le non sens de la notion de « concurrence libre et non faussée », notion qui, dans le traité constitutionnel, figurait parmi les « principes » de l’Union européenne. En effet, insiste-t-il, pour que la concurrence soit non faussée, c'est-à-dire pour que les situations soient comparables pour les firmes en concurrence, elle ne doit pas et ne peut pas être libre. A l’inverse, une concurrence réellement libre est forcément faussée à l’échelle internationale du fait de l’hétérogénéité des systèmes sociaux et fiscaux. Au final, « c’est parce que la concurrence est structurellement limitée par des réglementations qu’elle peut, dans le meilleur des cas, jouer un rôle positif »[20].

 

 


C’est ainsi que la fuite devant l’Histoire, la méfiance larvée envers le politique et l’invasion de la psyché humaine par l’économisme ont nourri la foi inébranlable en la doctrine du libre échange. Rien, semble-t-il aujourd’hui, n’apparaît plus dangereux que de laisser les peuples vivre selon leurs aspirations, fussent-elles raisonnables et sans danger pour la paix et la démocratie. Cet état d’esprit si hautement défendu par les dirigeants européens et le commissaire européen chargé du commerce, explique également le caractère tout aussi défaillant et inadéquat des politiques économiques intérieures menées par l’Union européenne. On ne contestera pas qu’à quinze ou vingt-sept Etats membres, on ne puisse se passer de pratiques communes. En revanche on peut, avec Jean Paul Fitoussi de l’OFCE, regretter l’impérialisme systématique de la règle
[21] auquel les peuples européens ont assisté, impuissants, pendant toute une décennie (celle qui aura vu la fin du rattrapage économique des Européens sur les Américains[22]).


Depuis au moins la  ratification du traité de Maastricht et la marche vers l’Euro, l’Union européenne et la plupart des responsables n’ont cessé de tenir un discours économique univoque et monolithique, consistant à neutraliser les politiques macroéconomiques pour mieux insister sur le caractère central et primordial des « réformes structurelles »
[23]. Les traités successifs ont fait en sorte de disqualifier les politiques budgétaires nationales, tout en cantonnant la politique monétaire nouvellement unifiée à l’impératif de lutte contre l’inflation. Cet équilibre des politiques macro-économiques s’est avéré complètement sous-optimal et inadapté. La Commission a toujours eu beau jeu de chanter sa rengaine des « politiques structurelles » aux Etats les plus touchés par le chômage de masse. Pourtant, en menant des politiques macroéconomiques tournées vers la rigueur, elle n’a guère incité au processus de réforme, plus difficile dans les Etats où le système de sécurité sociale est de type « bismarckien »[24]. Aux Etats-Unis, Alan Greenspan a veillé à ce que l’économie américaine bénéficie d’un contexte macroéconomique favorable, en prenant soin de maintenir le coût du crédit à des taux avantageux. En Europe, tel n’a pas été le cas. Michel Aglietta et Vladimir Borgy parlent d’ailleurs de l’héritage Greenspan[25] comme de celui du « triomphe de la politique discrétionnaire », en opposition avec « le crédo monétariste qui sévit en Europe[26] ». Selon ces deux économistes, « le président de la FED[27] a refusé toute règle de décision pré-établie afin de pouvoir réagir aux événements avec la plus grande flexibilité ». Or, on sait que la politique budgétaire en Europe doit répondre aux critères du Pacte de stabilité et de croissance, et que la politique monétaire menée par la Banque centrale européenne ne peut venir que subsidiairement en soutien des politiques conjoncturelles.


Dans un marché que l’on a voulu de plus en plus unifié du fait des bénéfices supposés de la seule intégration économique, la question du devenir des politiques macro-économiques se posait, et les dirigeants européens ont eu raison de vouloir aller plus loin que le seul encadrement des marges de fluctuation monétaire. Cependant, le pas supplémentaire ne pouvait produire son plein effet que s’il était accompagné d’un projet politique pour l’Europe. Continuer dans l’aveuglement du processus, c’était condamner les nations européennes à devoir manier ensemble des outils qui sont ceux d’un Etat, et non d’une organisation internationale intégrée. C’était donner le marteau du maître forgeron à l’apprenti bûcheron. En l’absence de tout projet politique, la seule alternative consistait à fixer l’usage de ces outils, si fondamentaux pour le dynamisme économique d’un pays, dans des règles contraignantes. On avait le choix entre voir grand ou ne pas déconner
[28], on a décidé de ne pas déconner. Véritable principe de précaution économique, ce carcan de règles qui promettait l’Europe aux seuls délices de la concurrence intra-européenne a dévoilé toutes ses faiblesses et ses carences. L’architecture macro-économique née de Maastricht devait être l’aube d’un prestige économique sans précédent pour l’Europe. En fait de prestige, les Européens ont pu assister à la fin d’un processus de rattrapage économique qui avait permis la renaissance matérielle de leurs nations après la seconde guerre mondiale. Après cela, on comprend qu’il ait été difficile de croire aux promesses mirifiques du processus de Lisbonne[29]. D’ailleurs, l’Union européenne se montre aujourd’hui plus raisonnable, préférant réduire les résultats attendus de ce beau processus[30]. Craint-elle une déception semblable à celle de Maastricht ? Après le « non » de deux pays fondateurs au traité constitutionnel, il n’est pas idiot de le penser…


La construction européenne n’est bien entendu pas la seule responsable des problèmes économiques qui caractérisent la France et d’autres nations du continent. Il va sans dire que certaines réformes dites structurelles ont effectivement tardé ou n’ont d’ailleurs toujours pas eu lieu
[31], essentiellement d’ailleurs parce qu’elles sont toujours très coûteuses en popularité pour des politiques dont l’objectif premier est leur réélection. Mais si chaque réforme fait descendre autant de manifestants dans la rue, ce n’est pas seulement par réflexe conservateur. C’est aussi parce que toutes ces réformes sont vécues comme des adaptations à un capitalisme qui perd la tête, y compris, donc, celles qui n’ont rien à voir, ou tout au moins pas de près, avec la mondialisation libérale. Il y a donc fort à parier que les responsables politiques paient, d’une certaine façon, leur acceptation des grandes configurations du système économique actuel. Une posture de résistance à l’impérialisme libéral aiderait sans doute la France à se réformer, tant il est vrai que sur de nombreux terrains (sécurité sociale, école, université…), il reste beaucoup à faire. Par ailleurs, le contexte actuel aide à la diffusion du sentiment que ce sont toujours les mêmes à qui l’on demande d’assumer des efforts, c'est-à-dire au premier chef les salariés du privé (flexible, tu seras), les chômeurs (un fainéant tu ne seras pas), voire les fonctionnaires (tes « privilèges » tu perdras et flexible comme les autres, tu deviendras). Mais pendant le même temps, des mauvais gestionnaires de première s’en vont passer des vacances prolongées à coup de stock options et de parachutes dorés, tandis que le système tout entier de solidarité nationale est pressé de se dégraisser pour ne pas nuire à la compétitivité économique. Quoi qu’il en soit, l’Union ne peut donc être tenue responsable de tous nos maux, et notre propos n’est pas de la stigmatiser pour en faire le bouc émissaire de nos problèmes. Mais, et pour comprendre notamment les ressorts profonds du « non », il faut aussi avoir le courage de dresser le bilan de l’Union européenne, quatorze ans après Maastricht. Or sur le terrain économique, et spécialement en ce qui concerne les politiques macroéconomiques, le tableau est plutôt sombre. Dans un  rapport du Conseil d’analyses économiques, Philippe Aghion, Elie Cohen et Jean Pisani-Ferry reconnaissent que « les déficiences du système de politique économique dont l’Union s’est dotée sont une source majeure d’inefficacité[32] », et qu’il s’agit là d’un facteur non négligeable de la croissance moins dynamique que connaît la zone euro par rapport aux Etats-Unis. Au final, les Français ont vécu plus d’une décennie dans un cadrage macro-économique sous optimal. Fallait-il dire « oui » en mai 2005 et le reconduire ne serait-ce que dix ans de plus ?


L’absence de projet politique commun faisait du libéralisme économique, et plus encore, du monétarisme et de son obsession des règles, la seule voie compatible avec la mutualisation de la politique monétaire. Toute autre option se serait brisée sur l’incapacité de faire des choix communs. Pour gagner sa pleine efficacité, l’Union économique et monétaire (UEM) n’aurait pas dû voir sa politique monétaire corsetée par l’objectif obsessionnel de lutte contre l’inflation. Mais surtout, il aurait fallu constituer un budget commun ambitieux, permettant de mener des politiques actives à l’échelle européenne. Aux Etats-Unis, le budget fédéral joue un rôle éminent dans l’atténuation de chocs économiques asymétriques
[33]. Il exerce une triple fonction de stabilisation, de compensation et de régulation macroéconomiques. En Europe, ces fonctions sont de moins en moins évidentes au niveau national, et tout à fait improbables à l’échelle européenne en raison d’une gouvernance économique inadaptée et de moyens financiers notoirement insuffisants. Seulement, pour aboutir à cette configuration macroéconomique, c'est-à-dire à la seule qui soit en mesure de soutenir durablement une politique de croissance, il fallait une vision politique, un projet commun. A la fin de la Guerre froide, il était possible de développer un tel projet fédérateur. Les responsables de l’époque ont pensé que le projet politique révolutionnaire qui ferait passer du processus au projet était la perspective d’une monnaie unique. Ils n’avaient pas tort ni manqué d’audace, mais il aurait fallu voir très tôt[34] que l’euro abandonné à son sort, l’euro sans la question de l’impôt et donc, en arrière plan, de l’Etat, ne pouvait que conduire à faire de la monnaie unique européenne un véritable outil de l’impuissance. Il y a fort à parier finalement que les Européens seraient véritablement entrés dans une phase politique de l’aventure européenne si l’Euro s’était accompagné de l’impôt. Tel n’a pas été le cas, et, aujourd’hui, voilà l’Europe dotée d’une monnaie unique dont elle ne sait pas quoi faire[35] puisqu’il lui manque une tête pensante, et qui ne vient en complémentarité d’aucune politique budgétaire puisque le budget de l’Union dispose de ressources ridicules. Ressources dont ils sont nombreux à penser, d’ailleurs, qu’elles sont inutilement absorbées par la Politique agricole commune, alors qu’en réalité le problème est dans l’inadéquation entre les ambitions de l’Union et les moyens financiers dont elle dispose.


Dans un article publié dans  Le Monde, Jean Paul Fitoussi rappelle que « les difficultés du modèle social français et de celui de nombre d'autres pays européens tiennent à l'absence de cohérence dans la gestion de l'interdépendance entre les caractéristiques de leurs systèmes. Les politiques industrielles et de croissance en deviennent d'autant plus nécessaires à l'échelle européenne. Sur ce point, le silence européen devient assourdissant
[36] ». C’est précisément ce silence qu’à mon sens beaucoup de citoyens français ont entendu sanctionner en mai 2005, car ils en vivent les conséquences au quotidien. Le modèle français, même s’il n’est pas parfait, se distingue encore de nombreux autres en ce qu’il n’a pas renoncé à un effort massif de solidarité[37]. Pour survivre, il a besoin d’une Europe qui n’accentue pas les chocs auquel l’ouverture le soumet déjà lourdement. Il nécessite une Europe du soutien et de la protection, et non une Europe de la seule concurrence.

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