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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Le post-modernisme contre l'Europe, ou la mise à mort du territoire

Publié le 10 Avril 2007 par M. Aurouet in Europe et monde

  

« Vaine et creuse est l’Europe qui voudrait se confondre avec le corps en croissance de l’humanité en général[1] »


L’écroulement de l’Empire soviétique a coïncidé avec l’émergence d’une nouvelle façon de penser, issue d’un ras-le-bol des cloisonnements territoriaux. Elle porte le nom, aujourd’hui bien connu, de « mondialisme ». Elle est liée de près, comme nous allons le voir, au post-modernisme, qui est une réaction, et avant tout une mise en accusation, du cadre de pensée qui a dominé le XIXème siècle ainsi que la première moitié du XXème. Alors que l’Homme moderne voit le monde à travers la nation, la raison et la technique, l’Homme post-moderne, après un travail de déconstruction des grandes catégories de pensées et des invariants philosophiques, privilégie le relativisme, adopte le point de vue de l’Homme face à l’univers et, partant, prend congé de tout attachement au singulier et au particulier. Comme l’explique si bien Pierre Manent, « la démocratie européenne ne sait plus voir de vertu que dans ce qui est général ou universel
[2] ». A mon sens, ce mouvement vers le relativisme, s’il a eu le mérite de réintroduire un peu de raison critique là où avait sévi la seule rationalité instrumentale[3], a participé de cette évolution de la construction européenne vers le vide politique qui la caractérise aujourd’hui. Il a conduit les acteurs du monde contemporain à se défier du politique, associé aux « grands soirs » qui ne viennent jamais mais au nom desquels tant de crimes ont été commis. Il a justifié un repli sur la sphère privée ainsi qu’un enchantement fou et disproportionné du marché, conçu comme le vecteur du progrès à la fois économique et social du genre humain. Tout, en Europe, respire aujourd’hui la post-modernité. Cette post-modernité qui ne s’est pas contentée de dénoncer les excès du modernisme en rappelant les exigences de l’humanisme originel, celui des Lumières, mais qui a tout jeté en bloc. C’est de cette histoire dont je vais brièvement vous entretenir, en espérant vous convaincre que si nous voulons sauver l’aventure européenne d’un destin tragique, il faut revenir au plus vite à des considérations un peu plus modernes et un peu moins post-modernes.

 

Il faut concéder aux accusateurs de la modernité européenne, qui dans bien des aspects survit aujourd’hui aux Etats-Unis, que les promesses d’émancipation dont elle était chargée se sont accompagnées d’un déchaînement sans précédent des forces de l’aliénation. Au XXème siècle en effet, les nationalismes et les impérialismes ont monté les peuples les uns contre les autres, les poussant à se détester ou s’entretuer avec des moyens de destruction jamais égalés dans l’Histoire. Ce siècle de la technique triomphante fut aussi celui de la haine de l’autre, de son mépris ou même, dans son versant totalitaire, de sa négation. La volonté de puissance, la démesure, la folie, l’impensable même, ont marqué ce siècle sombre et cruel, et dont nous autres Européens portons, en premiers, l’infâme héritage. L’implosion du dernier totalitarisme[4] et la victoire des démocraties libérales desserrèrent pour de bon l’étau d’une idéologie de l’Histoire qui avait broyé de si nombreuses âmes. Le futur apparut alors sous les traits d’un monde dans lequel il devenait enfin possible de respirer. Certes, on respirait déjà beaucoup mieux en Europe de l’Ouest depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Mais l’ombre des ogives soviétiques avait continué de planer sur un vieux continent coupé par le rideau de fer. Les derniers délires de masse issus de la modernité à peine achevés en Europe, l’époque ouvrit grand les bras à ce que d’aucuns ont pu appeler le désenchantement du monde. Les élites, les nouveaux maîtres-penseurs et autres intellocrates annoncèrent d’emblée la couleur : la modernité au sens historique du terme n’avait apporté que malheur et désillusion. Il convenait d’entrer dans une nouvelle ère, une postmodernité qui ne connaîtrait que les seuls individus. Les nations, désormais honnies, devenaient ces interfaces identitaires gênantes, toujours prêtes à refaire surface. L’ennemi déclaré était « l’homme territorial », désormais suspecté des pires sentiments et des pires intentions. La victoire de la philosophie libérale laissait penser que l’humanité était sur le point d’accéder à un nouveau stade de maturité, présageant carrément la fin de l’Histoire[5]. Les Homo sapiens du monde entier, mâles comme femelles, allaient bientôt pouvoir vivre dans la paix et la tolérance, par les vertus quasi magiques du commerce et de la communication[6]. Les techniques de la communication connaissaient d’ailleurs un formidable essor, et quelques années plus tard, la téléphonie mobile et Internet venaient décidément confirmer que le monde n’était plus qu’un vaste village peuplé de nouveaux citoyens du monde[7]. La paix par le mondialisme devint le leitmotiv de tous ceux pour qui la frontière, aussi bien politique, économique que culturelle, était le symbole d’un monde dépassé. L’époque était donc à la déterritorialisation forcenée. Désormais, il fallait déconstruire, déréglementer, démanteler, abattre toute barrière et tout symptôme d’une quelconque rigidité. La mondialisation heureuse, pour reprendre l’expression forgée par Alain Minc, était le nouveau programme de la majorité des élites, de droite comme de gauche. Et quiconque parlerait trop « territoire » subirait le courroux de quelques maîtres-censeurs du Bien, du Beau, du Vrai[8], toujours enclins à disqualifier la pensée par amalgame et caricature.

 

Cette idée que les identités collectives sont le mal absolu s’illustre d’ailleurs aujourd’hui à travers le sport préféré des activistes postmodernes : la mise en accusation permanente des nations européennes. Sociétés de l’oppression, de l’esclavagisme, de la phallocratie et du nazisme, les nations européennes ont été amenées à pratiquer une sorte de mémoire pénitentielle quasi perpétuelle. Il est d’ailleurs, de nos jours, devenu tout à fait indécent de célébrer une victoire ou de se féliciter de tout ce qu’il y a de beau, de grand ou de prometteur dans notre passé. La France se place aujourd’hui en tête des nations convoquées par les maîtres censeurs au tribunal des larmes et de la douleur. S’aimer, même dans la lucidité, la mesure et l’esprit d’ouverture, est devenu le commencement du fascisme, du racisme ou de l’antisémitisme. C’est qu’il ne fait pas bon aimer la nation dans ce nouvel âge global, par ailleurs tant vanté par les envoûtés de l’Union européenne, au point qu’elle est devenue la chasse gardée d’une extrême droite xénophobe et anti-européenne, dont on s’étonne qu’elle capte tant de suffrages.

 

Bientôt, l’Europe communautaire devint, à bien des égards, l’incarnation mi-réelle, mi-potentielle, de la vision du monde portée par le post-modernisme. C’est ce qui explique le mieux, à mon sens, le refus latent de faire de l’aventure européenne l’avant-garde d’une forme de reterritorialisation politique, au profit d’une zone d’échanges et de circulation des Hommes et des cultures. Objectif louable en soit, me direz-vous, sauf, vous répondrais-je, lorsqu’il se perd dans un délire de cosmopolitisme pur. C’est ainsi que la « zone » remplace le territoire, que la « gouvernance » remplace le gouvernement, et que « la régulation » se substitue à la traditionnelle puissance publique.

 

La prégnance du post-modernisme, son inscription dans le tréfonds des consciences, permet d’expliquer pourquoi la construction européenne se mit au service d’un transnationalisme qui, loin d’être un moyen, apparaît aujourd’hui comme l’expression de sa propre fin. L’Union devint ainsi, faute de projet politique et faute sans doute d’en désirer vraiment un, cette machine à neutraliser les nations, à forger un espace sans frontière. La question de l’identité européenne apparut même peu à peu secondaire, puisque l’essentiel de son travail consistait finalement à produire de l’Etat de droit sur un espace aussi étendu que possible. Au fond, il n’est pas étonnant que les dirigeants européens aient fait fi des opinions de leurs peuples en acceptant le principe d’une adhésion turque. Car la mission première de la construction européenne telle que nous la connaissons, ce n’est certainement plus de rassembler les Européens autour de leur identité commune au sein d’une Cité nouvelle, mais d’organiser la cohabitation des différences sous les auspices de l’Etat de droit. Le véritable but de l’Union européenne, finalement, ce serait aujourd’hui la paix des hommes par le droit et le commerce, fut-ce au prix des aspirations légitimes à la fondation d’une Cité-civilisation. D’où cette idée qu’il vaut mieux risquer de renoncer à soi-même plutôt que de poser un refus à une demande d’adhésion. L’Union européenne est ainsi devenue une organisation régionale sans grande aspiration politique, gangrenée par un transnationalisme idolâtré. De sorte qu’après le siècle de la proclamation outrancière de son identité nationale, est arrivé celui du refus d’être soi. Et, pour les apôtres du monde enchanté des réseaux et des flux, ce qui vaut pour la nation vaut aussi pour la civilisation.

 

Ce culte du transnationalisme entretient aujourd’hui une méfiance larvée envers la transformation de l’Union européenne en un Etat, ou à tout le moins, à l’égard de tout essor d’un centre de décision effectif à l’échelle européenne. En effet, le rejet de la nation, cette communauté des citoyens qui a le malheur d’avoir des limites alors que le marché, lui, n’en a pas, et de tout patriotisme autre qu’un patriotisme éventuellement « constitutionnel », pour reprendre la formule d’Habermas, ne paraît pas suffisant. C’est à l’Etat lui-même qu’il faut s’attaquer. Or, parmi les militants ou sympathisants de l’unification européenne, ils sont nombreux à se féliciter de voir se constituer, avec l’Union européenne, une forme d’entité aux contours nouveaux, « sui generis » comme ils se plaisent à dire, en rupture avec la représentation de l’Etat détenteur du monopole de la violence légitime. Ils s’enthousiasment pour ce qu’ils appellent parfois une « post-power Europe » (l’Europe de l’après puissance), ou encore pour une forme de gouvernance horizontale (en l’opposition à toute régulation étatique traditionnellement plutôt verticale), et polycentrée, c'est-à-dire avec des niveaux de décision multiples, dispersés, et même évolutifs. C’est pour cela que l’absence de séparation formelle des trois pouvoirs à l’échelle européenne convient parfaitement à l’européiste post-moderne, car tout ce qui pourrait mener à l’édification d’un nouvel Etat, même embryonnaire, serait le prélude aux pires dérives de l’ère moderne. Je reste pour ma part persuadé que si cette vision de l’unification européenne paraît moins utopique que peut le sembler celle de l’édification d’un Etat au sens traditionnel du terme, elle n’en est pas moins dangereuse et inadéquate parce qu’incapable de répondre aux aspirations des citoyens ainsi qu’aux défis de notre temps.

 

Le processus communautaire a donc accompagné la déterritorialisation du monde, au nom d’une alliance tacite avec la postmodernité qui a jeté la nation, le territoire et l’Etat avec l’eau du fascisme et de l’impérialisme. Ce qui surprend aujourd’hui, c’est qu’on n’ait pas voulu voir tout ce qu’une telle fuite en avant comportait de dangereux. Tout s’est passé en effet comme si le besoin de territoire et, avec lui, de régulation politique étatique, était devenu d’un autre âge, sous prétexte que les Hommes pouvaient entrer plus facilement en contact les uns avec les autres. Comme le souligne si justement le sociologue Dominique Wolton, notre époque a privilégié une approche technique de la communication[12]. Cela a nourri le mythe, puissant, qu’il suffisait de brancher des individus sur des outils numériques ou électroniques pour que ceux-ci communiquent. Depuis quinze ans, l’Europe ne cesse de se nourrir de cette conception technique et réductrice de la communication pour alimenter sa foi naïve en l’apparition de l’homme multiculturel et planétaire. Aujourd’hui, le contexte mondial inciterait plutôt à penser que ces outils peuvent aussi être de puissants vecteurs de chocs culturels. Samuel Huntington avait tenté de nous avertir, ainsi que bien d’autres[13]. Ce ne sera pas la première, ni la dernière fois, que les Hommes seront rattrapés par des tendances lourdes venant balayer leurs chimères. Pourtant, pour sa stabilité et pour la paix en général, ce monde a besoin de territoires et de frontières. Ces frontières ne doivent pas s’entendre comme des facteurs d’isolement ou, pire, de rejet, mais comme des repères structurants. Les Etats-nations ont pu mener des politiques de puissance ou même devenir fous, commettant d’immenses erreurs et des crimes de masse. Mais ils ont aussi été le cadre de développement de la démocratie, de l’instruction, de l’industrialisation et de la protection sociale. Ils ont apporté infiniment plus de progrès que ne l’a fait le Moyen-âge auquel certains aimeraient nous voir revenir. Au bout de la déterritorialisation tous azimuts, il y a l’angoisse et la peur, et au bout de la peur, il y a ces réflexes qui prennent le pas sur la mesure et la sagesse. Pour vivre en harmonie avec toutes les altérités du monde, il faut d’abord commencer par savoir qui l’on est et qui l’on n’est pas. Car c’est dans la conscience assumée de sa différence culturelle que l’on s’ouvre le mieux à celle des autres. Les gouvernements de l’Union européenne n’ont pas voulu « claquer la porte à la Turquie », parce qu’ils sont persuadés que c’est en affirmant sa différence que l’Europe risque d’alimenter le fameux « choc des civilisations ». Mais ce faisant, non seulement ils succombent à une vision un peu étroite des rapports internationaux (la Turquie est par trop différente des pays arabes pour s’allier durablement avec eux), mais ils noient aussi l’Union dans une telle diversité culturelle qu’il deviendra vite impossible de définir une identité européenne. Or, sans ce questionnement sur l’identité, il n’y a aucune communauté politique vraiment possible.

 

Benedict Anderson définissait la nation comme une « communauté imaginaire limitée et souveraine. Imaginaire, parce que personne ne peut connaître individuellement et intimement tous les membres de sa communauté nationale, de sorte qu’une nation est d’abord pensée et ressentie avant d’être vécue. C’est un mythe, mais un mythe terriblement puissant, capable de faire de l’un avec du multiple. Limitée, ensuite, parce que pour être dans les têtes et dans les cœurs, une nation doit s’affirmer à la fois comme partie intégrante du genre humain, mais aussi comme une spécificité à la fois dans sa culture et dans son territoire. Souveraine, enfin, parce qu’en tant que phénomène collectif singulier, la communauté des citoyens aspire à se gouverner librement. Ce schéma, loin d’être dépassé, constitue aujourd’hui encore, l’aspiration profonde des peuples européens, et c’est faute d’y répondre que beaucoup de citoyens se détournent, à mon sens, de l’Union européenne. Ceux-ci ne seront pas prêts à troquer durablement la grandeur du fait national contre une société sans un minimum de cohésion culturelle, sans limite et sans souveraineté. L’alliance de l’Europe et du postmodernisme a conduit à encourager la déterritorialisation du monde, quand ces mêmes peuples, de plus en plus, seront en demande d’une nouvelle territorialisation. La raison en est tout simplement qu’un monde sans territoire est moins vivable qu’un monde de territoires. C’est pourquoi Gérard Dussouy voit juste lorsqu’il compare la déterritorialisation à une entropie, et la reterritorialisation à une néguentropie[15]. Après le désordre issu du grand bousculement des frontières, l’Europe, d’une façon ou d’une autre, connaîtra un nouvel ordre territorial.  Louis Armand, en 1968, pensait qu’à l’issue d’un large processus qu’il désignait « planétisation », le monde serait obligé de passer par le « stade fédéral », car, déclara-t-il, « le resserrement, le développement des liens sociaux et internationaux qui découlent de l’usage des techniques planétaires imposera des structures fédérales. Son intuition fut beaucoup trop optimiste en faisant la part trop belle à une forme séduisante de déterminisme technique, même s’il est évident que ce monde a besoin de structures fédérales. Car l’on voit bien aujourd’hui que la globalisation à elle seule ne suffit pas à mener au projet fédéral. Pire, il se pourrait même qu’à terme, elle provoque une forme de retour triomphal de la nation. D’ailleurs, on ne soulignera jamais assez combien ce qu’on présente trop commodément comme des scénarios inéluctables relève, en fait, de choix ou de non choix politiques. Les Européens ont effectivement tout intérêt à bâtir un super-Etat régional qui redonnerait ses lettres de noblesse au politique, ferait vivre une nouvelle identité de civilisation et sauverait le continent d’une très probable marginalisation historique. Tout les y pousse, mais il manque désespérément ce moteur sans lequel rien ne se fait : la volonté politique. Pour passer du marché régional à la Cité nouvelle de la civilisation, il faut opter pour une nouvelle territorialité, une nouvelle identité et une nouvelle souveraineté. Il ne faut donc pas avoir peur de chercher à poser des limites culturelles et des frontières politiques, pourvu qu’elles ne soient pas l’expression d’un noir projet de bunkérisation. Pour avoir privilégié la « zone de circulation » ou encore le « grand marché intérieur » contre la notion de territoire politique en construction, les gouvernements de l’Europe ont durablement empêché les citoyens des Etats membres de se la représenter, de s’y identifier, et même peut-être de s’y attacher. D’où la nécessité aujourd’hui de trancher entre le marché et la Cité en déterminant les limites d’un éventuel projet territorial européen. Benedict Anderson a pu montrer combien la persistance de frontières fixes avait aidé les pays d’Amérique latine à se penser comme des spécificités politiques, lors même qu’ils étaient sous le joug espagnol. Poser des limites aurait assurément aidé à transformer la sensibilité européenne en puissant sentiment identitaire. Mais c’était beaucoup trop demander, sans doute, à des esprits pétris d’un universalisme relativiste et multicuturaliste. En attendant, l’Union européenne que l’on voyait comme un « objet politique non identifié », a de moins en moins de chance d’être un « objet politique », tout en progressant toujours plus dans la voie, très périlleuse, de la non identité.

Enfin, il est impossible de clore cet article sans répondre à la question suivante : comment ne pas abandonner la modernité et ses espoirs d’émancipation sans ouvrir la porte aux démons bien connus qui ont ravagé l’Europe et le monde ? En la matière il n’est malheureusement aucune certitude possible. Mais ce qui est sûr, c’est que notre force, à nous autres Européens, réside dans une expérience historique unique. Cette force, nous le constatons tous les jours, n’appartient pas aux Américains qui reproduisent, aujourd’hui même, des erreurs qui ont mené la grande Europe, jadis maîtresse de la terre comme des océans, de la technique comme de la pensée, à son suicide et à sa perte. Pour qui veut comprendre et vivre cette marche tragique vers le macabre destin de toute une civilisation, il faut lire et relire le témoignage de Stephan Zweig.
Seul un cœur dur comme la pierre peut ne pas pleurer sur l’apocalypse s’abattant, telle une malédiction, sur ce « monde d’hier » dont on attendait les meilleurs fruits et les plus belles promesses. Il faut relire Paul Valéry qui écrit : « nous autres, civilisations, nous savons désormais que nous sommes mortelles ». Il faut lire l’homme révolté d’Albert Camus, et s’imprégner de sa sagesse, lui qui a compris mieux que personne que les ennemis premiers de la modernité sont la démesure et la déraison. Ne pas renvoyer la politique dans le bastion de l’impuissance, ne pas la réduire à une force d’ordre dans l’acceptation des injustices, ne pas abandonner l’idéal d’émancipation et de mieux être qui sort des entrailles de la révolte humaine, mais comprendre que l’absolutisme historique tel que les totalitarismes l’ont incarné au XXème siècle conduisent à une fatale impasse ; que « l’absolu ne s’atteint ni surtout ne se créé à travers l’histoire » ; que « la politique n’est pas la religion, ou alors elle est inquisition ». Garder à l’esprit que « quoi que nous fassions, la démesure gardera toujours sa place dans le cœur de l’homme, à l’endroit de la solitude » ; que « nous portons tous en nous nos bagnes, nos crimes et nos ravages » ; mais que « notre tâche n’est pas de les déchaîner à travers le monde, mais de les combattre en nous-mêmes et dans les autres » ; et surtout, que la révolte est « amour et fécondité ». Mon refus de la seule l’Europe communautaire, à l’instar de nombreux citoyens qui, comme moi, ont choisi le « non », est né d’un sentiment de révolte. Et pour qu’elle soit authentique, pour qu’elle soit « amour et fécondité », elle doit s’orienter vers l’édification d’une Cité où l’influence des Européens sur leur destin en sortira grandi, tout comme leur possibilité de lutter contre les injustices et de limiter le domaine du malheur, chez eux comme sur la planète. Mais elle ne devra jamais confondre unité et totalité, ni oublier que « pour être homme », il faut « refuser d’être dieu[18] ».


[1] Pierre Manent, La raison des nations, réflexions sur la démocratie en Europe, Gallimard, 2006, page 92

[2] Pierre Manent, op. cité, page 92

[3] La raison critique s’autorise le questionnement et le doute à l’aune de considérations sur les valeurs. La raison instrumentale ne se préoccupe que de l’efficacité des moyens quel que soit l’objectif poursuivi, au nom de concepts considérés comme des absolus sacrés.

[4] L’URSS qui, au même titre que le nazisme ou le fascisme, était un totalitarisme

[5] Voir Francis Fukuyama, La fin de l’Histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 2004

[6] Et non, hélas, du savoir. Je voudrais rendre ici un hommage appuyé à Jean-Paul Brighelli, qui dans La fabrique du crétin et A bonne école (Jean-Claude Gawsewitch éditions, 2006), affirme : « la tolérance ne se décrète pas, et je crois même qu’elle ne s’apprend pas : elle se déduit de démarches contradictoires. L’intolérance en revanche s’apprend…en n’apprenant rien » (page 144) ; La tolérance comme injonction citoyenne quotidienne a bel et bien remplacé la vraie tolérance, celle qui est l’œuvre de l’esprit critique et qui suppose un vrai savoir.

[7] L’image du village planétaire est empruntée au politologue canadien Marshall MacLuhan

[8] Voir Elisabeth Lévy, Les maîtres censeurs, Lattès, 2002

[9] Pensons à ces gens qui brocardent Napoléon « pour avoir rétabli l’esclavage ». Et que dire de ce porte-avion national qui s’en va célébrer Trafalgar avec les Anglais, dans un pays où on ne peut plus célébrer la victoire d’Austerlitz sans créer aussitôt gêne et polémique ?

[10] C'est-à-dire la civilisation européenne dans son ensemble

[11] Je fais référence à la séparation des pouvoirs théorisée par Locke et Montesquieu, et qu’on ne retrouve pas dans le schéma d’organisation de l’Union.

[12] Dominique Wolton, Internet et après ?, Flammarion, 1999

[13] Samuel Phillips Huntington, « Le choc des civilisations »,  Revue Foreign Affairs, été 1993

[14] Benedict Anderson, Imagined communities, Reflections on the origin and spread of nationalism,

[17].

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