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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Décès de Michael Jackson : Necro-festivus face à la mort de l'être virtuel

Publié le 5 Juillet 2009 par G. Bloufiche in Société

 

On aurait pu faire ici la litanie des événements ridicules auxquels l'annonce de la mort de Michael Jackson a donné lieu : des milliers de personnes réunies devant Notre-Dame de Paris pour chanter et danser en adoration devant des sosies saisissants de l'icône ; un moonwalk collectif géant au pied de la Tour Eiffel ; des prosternations devant les idoles de cire à l'effigie du roi de la Pop dans les Musées Grévin de la planète ; une bien curieuse reprise de la chorégraphie de Thriller par 1500 prisonniers philippins ; ou bien encore des centaines de fêtes lancées via Facebook, Twitter ou autres réseaux sociaux. En soi, cette liste se serait suffie à elle-même d'un strict point de vue humoristique...

Mais, pour aller plus loin, encore faut-il trouver le point commun entre toutes ces célébrations... 

 

Pas de tête d'enterrement pour la mort de Michael Jackson


Le point commun de tous ces micro événements, c'est la festivisation de la mort. En soi, cet aspect aurait mérité d'être relevé pour lui-même et pour son caractère inédit. Pourtant, cette dimension, dont l'évidence crève les yeux, n'a curieusement fait l'objet d'aucune analyse. Les commentateurs, en thuriféraires patentés, ont entonné gravement le chant rituel de la mort, comme s'il ne remarquait pas le hiatus entre la solennité de leur prose et les images délirantes de fête qui les accompagnaient. Ainsi, alors que les journalistes évoquaient, en baissant la voix, le " deuil mondial ", le " recueillement ", l' " émotion planétaire ", les " rassemblements du souvenir " (soit un champ lexical identique à celui qui aurait été utilisé pour la mort d'un chef d'Etat), on pouvait voir à l'écran des bandes joyeusement hystériques s'amusant, comme elles le font sans doute tous les samedis et dimanches (1).

La célébration de la mort du chanteur aurait pu donner lieu, afin de coller à la réalité et non de faire entrer celle-ci dans un récit formaté (2), à l'invention de nouveaux concepts : j'en proposerai deux dans cet article et laisserai le sagace lecteur allonger la liste.


L'avènement de Necro-festivus


Le premier concept s'articule autour de l'avènement mondial d'un curieux personnage que j'appellerai Necro-festivus (3). Necro-festivus est l'homme pour qui la mort d'une célébrité (du moins avant que le concept ne s'étende plus largement à la mort de tout un chacun), comme d'autres événements tragiques (prise d'otage dans une jungle quelconque et lointaine, présence du Diable au second tour d'une élection majeure, maladies diverses et mortelles accablant, de préférence, des enfants innocents...), est l'occasion de faire la fête.

Necro-festivus est donc une espèce avancée d'Homo-festivus, entièrement affranchie des tabous judéo-chrétiens, dont celui sacrément pesant de la mort. A l'annonce des décès, il peut donc promener largement et collectivement son sourire vivant, la mort n'étant qu'une raison festive comme les autres.

Jusqu'à Michael Jackson, le problème de la mort, c'était justement la Mort. Otez à celle-ci tout caractère tragique et il ne reste que le rassemblement de personnes prêtes à noyer la tristesse abolie dans le sympathique, le collectif et le festif.


La mort de l'être virtuel


Mais pourquoi Necro-festivus s'en est-il donné à cœur joie à l'occasion précisément de la mort de Michael Jackson (4) ? Pourquoi est-ce précisément Bambi qui a joué le rôle de catalyseur de la fièvre festive de Necro-festivus ?

C'est là qu'intervient ma seconde théorie : celle de la mort de l'être virtuel. Jusqu'à Michael Jackson, le problème de la mort, c'était aussi le Mort. Avec Jackson, cette présence particulière du mort pour les vivants s'est soudainement effacée car, à force de transformations (la couleur), de transmutation (le genre), de transfiguration (l'humanité) sans parler de son refus de l'âge adulte et de sa sexualité (Peter Pan), le chanteur avait progressivement perdu toute réalité jusqu'à devenir un être parfaitement virtuel dont la présence au monde était parfaitement discutable, voire sujette à caution. En quelque sorte, la mort de M.Jackson n'a été que la confirmation de son effacement définitif longtemps après qu'il eut déserté l'espèce humaine. Or, comment pleurer un être virtuel (5) ? Je n'ai d'autre réponse à cette question que l'observation de ces singulières images de liesse empreintes d'un chagrin lui aussi virtuel.


Hasard ou préfiguration ?


Comme d'habitude dans ce genre de situation, la raison hésite : somme-nous là devant la simple rencontre d'un délire collectif (celui de Necro-festivus) et d'un destin délirant (celui de Michael Jackson) ? Ou bien ces histoires croisées dessinent-elles des tendances qui nous mèneront à noyer la mort dans le bain bouillonnant de la fête hédoniste ?

On peut hasarder la réponse suivante : Michael Jackson aura été le premier être d'une espèce post-humaine mi-homme,/mi-femme, mi-noir/mi-blanc, mi-adulte/mi-enfant, mi-réel/mi-virtuel et, à ce titre, aura été le premier à mourir suivant un rite radicalement nouveau. La mort de l'homme qui incarnait jusqu'au grotesque les déviances de l'époque nous dit peut-être plus sur nous-mêmes que nous ne sommes prêts à l'admettre.

 

 

1. La coïncidence avec la Gay Pride n'a rien arrangé à ce choc linguistico-visuel
2. Quelques heures après la mort de M.Jackson, les journalistes se sont également engouffrés dans un autre récit formaté : celui de la mort suspecte de la rock star et son cortège de théories de complot.
3. Nul besoin de dire que Necro-festivus est un cousin de l'Homo Festivus cher à Philippe Muray.
4. Si la datation du premier spécimen de Necro-Festivus n'est pas évidente, on peut affirmer qu'elle est relativement récente : pour ne prendre qu'un exemple, à la mort de Lady Di en 1997, Necro-Festivus n'avait pas sévi. Pour être ridicule, la ferveur qui a accompagné la mort de la princesse était populaire et authentique.
5. Avec l'avènement de Facebook, cette question revêt une certaine importance : comment pleurera-t-on la mort d'amis " en réseau " ? Y aura-t-il des enterrements organisés on line ? des E-prêtres dûment reconnus par la très sainte E-Eglise pour de telles célébrations ? On aurait tort de prendre ces questions à la légère.

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