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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

L'impasse politique du "pouvoir d'achat"

Publié le 23 Avril 2009 par M. Aurouet in Politique

 

Le pouvoir d'achat et la mélodie contemporaine

 

Certains mots, l'occasion m'en a déjà été donnée de le relever, en disent long sur la mentalité d'une époque. Ce sont des mots utilisés à tort et à travers, des mots que tous les membres de la société semblent s'être appropriés, indépendamment de leurs différences sociales, politiques ou culturelles. Le pouvoir d'achat, au premier chef, ne déroge pas à cette règle. Il fait partie de la mélodie du temps, du bruit médiatique contemporain. Il est utilisé aussi bien par la gauche que par la droite, par les élites que par le peuple, en temps de « prospérité » comme en temps de « crise ». Il est à ce titre l'indice privilégié d'une impasse politique elle-même issue de l'impasse d'une même façon de dire les choses. En effet, le « pouvoir d'achat » témoigne avec force de la stérilité d'oppositions qui parlent absolument le même langage.

 

Le vrai sens du « pouvoir d'achat » : le consommateur contre le citoyen

 

Devenu slogan politique majeur de toute revendication sociale, le « pouvoir d'achat » est en soi parfaitement antipolitique. Il trahit sans trop d'effort l'aspiration individuelle à s'enrichir (pour consommer plus, aujourd'hui ou plus tard), indépendamment de toute considération collective. Il est en effet parfaitement possible de défendre son pouvoir d'achat sans se soucier le moins du monde de la vie des autres. Tout au plus, la défense du pouvoir d'achat peut-elle réclamer une mobilisation momentanée de plusieurs personnes qui se sentent concernées. Mais il ne s'agit là que d'une bonne compréhension des rapports de force (il faut se mettre à plusieurs pour défendre son pouvoir d'achat).

A contrario, si les foules manifestaient pour un revenu décent et/ou pour une justice salariale, cela aurait immédiatement des implications politiques. Le premier thème, le droit à un salaire décent, implique un questionnement sur ce qu'il est nécessaire d'avoir matériellement pour vivre dans une société donnée, tandis que le second, la justice salariale, indique une réflexion sur la distribution de la richesse entre les membres de cette société. Bref, on devine que derrière de telles notions se dessinent des conceptions politiques.

 

Le slogan de l'impuissance : le scandale sans la révolte

 

Il y a urgence, aujourd'hui, à prendre congé d'une notion qui ne permet pas de changer le cours des choses : tout le monde a le loisir de constater que la crise économique n'engendre pour l'heure que des velléités de moralisation sans grand impact politique. Lorsque tout allait bien (parce que dans le monde économique, dès qu'il y a croissance, tout va bien), la progression du pouvoir d'achat rendait acceptable l'envolée phénoménale des écarts de rémunération. Elle rendait tolérable également les délocalisations fondées sur l'unique critère d'une rentabilité économique maximisée et court-termiste. Bref, dans la psychologie particulière de notre temps, tout ou presque semblait pouvoir passer lorsque le pouvoir d'achat de la majorité progressait. Aujourd'hui que la mondialisation économique et financière casse la dynamique de croissance, entraînant stagnation salariale et dégraissages sociaux en cascades, nous semblons découvrir - et il y a bien dans cette découverte quelque chose de suspect - qu'elle n'est rien d'autre qu'un hubris anthropophagique. Les effets annihilateurs du libre-échange déifié et de la sainte mobilité internationale des capitaux sur nos fragiles démocraties nationales ne datent pourtant pas de la « crise » : le discours de la gouvernance a été ingéré jusqu'à l'indigestion et la citoyenneté, célébrée, n'est plus que le référent de l'engagement festif.

 

La raison pour laquelle les mêmes pratiques aujourd'hui qu'hier scandalisent sans révolter, c'est qu'on supporte plus difficilement que certains grossissent leur portefeuille personnel alors que les autres ne le peuvent plus. C'est ce que trahit la « défense du pouvoir d'achat ». Et si l'on réclame que les dirigeants rendent leur « bonus » et autres rémunérations, ce n'est pas, dans le discours, parce qu'une telle spoliation de la plus value collective fonde une injustice radicale, mais parce que les salariés voient leur « pouvoir d'achat » menacé, soit par la baisse des salaires, soit par le licenciement.

 

Changer de discours ou persévérer dans l'impasse

 

Qu'on me comprenne bien : ce n'est pas que je ne décèle pas d'injustice dans la situation actuelle, c'est qu'elle était déjà là mais faisait moins de dégâts visibles. Il est certes scandaleux de voir se creuser encore plus les inégalités salariales, et s'approfondir le mépris, alors que la vie devient plus difficile pour un nombre conséquent de nos concitoyens. Mais cela ne doit pas nous rendre aveugles à nous-mêmes. Le pouvoir d'achat comme slogan mobilisateur introduit une logique qui ne mène pas à contester de front des inégalités qui, devenues démesurées, se révèlent absolument injustes. A la limite, il traduit une espèce de jalousie, une authentique envie frustrée d'être riche et de vivre comme ceux que l'on critique. Une contestation du monde d'aujourd'hui et de ses vices profonds comme la valorisation ontologique de la richesse, la consommation insatiable, le culte de l'image et la déresponsabilisation des formes d'autorité, ne sortiront jamais de mots aussi conformes à l'époque que celui de « pouvoir d'achat ».

 

Conclusion : et si la vraie contestation venait du passé ?

 

Comme souvent de nos jours, ce n'est pas tant de réponses nouvelles dont nous avons besoin, que de questionnements différents, avec d'autres mots pour porter la contestation. Et ces mots, au demeurant, n'ont pas à être inventés : l'Histoire et la philosophie politique ont déjà (presque) tout dit. Si l'on souhaite ne plus voir un dirigeant gagner 300 fois plus que son salarié, si l'on veut que les choix économiques ne répondent plus à la seule rapacité financière, bref, si l'on désire agir en républicain, en prenant au mot le triptyque sacré « liberté, égalité, fraternité »,  il serait peut-être temps de revenir aux sources. Mais le veut-on seulement ?

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Pascal 03/11/2009 17:51


Je souscris pleinement à cette analyse.