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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Ingrid Bétancourt : le réel ne passera pas !

Publié le 8 Juillet 2008 par G. Bloufiche in Société


La pensée de Philippe Muray recèle quelques difficultés : par exemple, cette idée tenace que l’irréalité tend de plus en plus à s’imposer dans l’interprétation de toute chose, cette tendance ayant pour corollaire la disparition de l’Histoire, du tragique, de la contradiction, etc. Pourtant ces difficultés peuvent être levées par l’évocation des hauts faits  d’actualité. Toute la pensée de Muray peut alors être mobilisée et servir à une réelle interprétation critique.

 

La libération d’Ingrid Betancourt est, pour le coup, un cas d’école. Pourtant, à y regarder de près, tout dans cette histoire, aurait pu permettre d’invalider les thèses de Muray tant les forces historiques classiques ont été à l’œuvre. Mais, très rapidement, nous allons le voir, le délire post-historique a pris le pas sur le bon sens. Et la personnalité d’Ingrid Betancourt n’a rien fait pour lever la confusion.

 

 

L’Histoire, toujours l’Histoire…

 

La réalité est tenace. Certains tentent bien de l’abolir mais celle-ci s’accroche : la dualité, le conflit et le tragique continuent de structurer le monde réel et la libération de Ingrid Betancourt en est la preuve évidente. La principale surprise de cette libération est, non pas le degré  de sophistication de l’action de l'armée colombienne comme le répètent les médias, mais le très grand classicisme du règlement de l’affaire. Une solution militaire, certes ingénieuse, mais dans laquelle on retrouve les éléments incontournables des libérations d’otages : infiltrations des réseaux, agents doubles, absence totale de transparence, manipulation des idiots utiles (type émissaires du Quai d’Orsay…). Du classique, encore du classique, toujours du classique ! Il est vrai que la Colombie d’Uribe vit, elle, encore à l’âge historique.

 

Peu de temps auparavant en France, des agitateurs conscientisés, des militants concernés, des citoyens très impliqués pensaient, le plus sérieusement du monde, que l’invocation cathodique de l’idole, la prosternation devant son effigie photographique géante au fronton des mairies, l’affublement dévot de tee-shirts consacrés à son culte pouvaient influer sur la marche du monde à des milliers de kilomètres de là. En toute sincérité, ils pensaient que des courses pédestres, des rando en rollers, des nuits blanches au musée pouvaient infléchir les FARC au beau milieu de leur jungle colombienne. La croyance au pouvoir imaginaire des mots et de l’agitation des signes allaient jusqu’à la condamnation de toute opération militaire. En toute logique, la libération de Ingrid Betancourt aurait dû sonner le glas de cette transe post-historique : les associations auraient dû renoncer à la fête comme arme de libération massive, décréter un cessez-la-fête unilatéral, déposer les rollers et chaussures de running pour signifier que jamais plus le sport ne servirait à libérer quelque otage que ce soit. Le maire de Paris et le Président de la République auraient dû battre leurs coulpes en déclarant un moratoire sur l’utilisation abusive d’otages à des fins de réconciliation nationale. Evidemment, cela n’a pas été le cas !

 

… mais le réel ne passera pas !

 

Mercredi soir, cela avait déjà très mal commencé. On rêvait d’un peu de dignité et l’on frémissait d’avance en sachant que Sarkozy devait prendre la parole accompagné de la famille Betancourt. Déjà, des observateurs de gauche craignaient la récupération politique. C’est oublier que notre président sait que nous avons changé d’époque : faisant fi de la faiblesse diplomatique de la France combinée à son manque de sens historique, il eut toutefois le fair-play de reconnaître la vanité des interventions françaises et se plaça immédiatement, avec une aisance incroyable, non sous le signe de la réalité mais sous celui de la télé-réalité. Je pense qu’à ce moment beaucoup de téléspectateurs ont été moins émus par les interventions successives de la famille Betancourt que mal à l’aise devant cette capture en direct  d’une émotion forcément déformée par le jeu télévisuel. L’amoncellement des lieux communs de la joie télé-réelle (embrassades, litanie des remerciements, grandes phrases sur la victoire de la liberté et le combat qui continue…) m’a alors fait penser à la définition du kitsch de Milan Kundera : " le besoin de se regarder dans le miroir du mensonge embellissant et de s'y reconnaître avec une satisfaction émue ".

 

Très vite sur les plateaux télévisés, ont alors défilé les représentants d’associations en faveur de la libération d’Ingrid Betancourt. Le déni de réel le plus total caractérisa leur intervention. Quel était leur bilan d’années de fêtes - enfin, je veux dire de lutte ? Une réussite totale, la conviction d’avoir été les instigateurs de la libération. Quel était le programme pour la suite ? Continuer, par les mêmes moyens, la lutte pour les autres otages des FARC. Et, ce soir, qu’allaient-ils faire ? Se retrouver tous ensemble pour exulter de joie, pour fêter la libération et leur réussite, etc. Un peu comme ces politiciens qui vont répétant que la réforme est la réponse à tous les problèmes de la France, ces activistes associatifs n’ont qu’un credo : la fête (comme moyen et comme fin, universels bien entendu). Comme s’ils vivaient dans un monde totalement coupé du réel, ils sont donc incapables de voir l’Histoire même lorsque celle-ci passe sous leurs yeux. Eux aussi, à leurs manières, étaient kitsch : émus par leur propre émotion, admiratifs devant leur propre courage, reconnaissants devant leur propre reconnaissance, ne résistant pas à leur Résistance. Ingrid Betancourt tenait le miroir dans lequel ils se voyaient bons et beaux.


Ingrid Betancourt, de la jungle à la post-Histoire
 

Quel serait exactement le rôle de Ingrid Betancourt au beau milieu de cette jungle médiatique ? Tel était la question que je me posais mercredi soir. Je me disais que cela faisait 6 ans que cette femme était détenue et que tant la joie de revoir sa famille que le bonheur de retrouver une vie privée lui dicteraient de s’éloigner très rapidement de la scène mass-médiatique pour un exil peuplé de chaleur humaine et de sérénité. Je fus bien vite détrompé.

 

C’est pénible à dire mais pendant 6 ans nous n’avions quasiment pas entendu la voix d’Ingrid Betancourt et il ne nous a pas fallu 6 jours pour nous familiariser puis nous agacer de ce son ininterrompu, radiation unique des diverses ondes françaises. Certes le récit de son épreuve ne manque pas d’intérêt (notamment pour l’analyse des relations entre otages et guérilleros) mais son matraquage par sa victime elle-même a quelque chose d’indécent tant le retrait de la vie publique nous paraîtrait préférable. De même, les atermoiements sentimentalement corrects (cette " orgie de baisers ") ne peut manquer de heurter tant des retrouvailles privées auraient semblé plus dignes. Enfin, cette volonté proclamée dès les premiers jours de continuer à faire partie du spectacle (de la mission de médiation à la présidence colombienne, du Vatican à la pièce de théâtre) dérange tant on découvre une personnalité mêlant habilement, sous le regard de médias, combat pour autrui et exhibition du moi. En fait, ce qui est infiniment étonnant, c’est qu’après 6 ans dans la jungle colombienne, Ingrid Betancourt soit, à ce point, à l’image de son époque.

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Nap' 14/02/2010 21:28


Effectivement, heureusement que M. Muray et d'autres sont là... Ils nous aident à analyser des évènements, là où les analyses traditionnelles sont inefficaces...


Ktrine 09/07/2008 20:44

Bien vu Vincent (mais ça n'est pas une surprise). En fait quelqu'un sait-il quand Ingrid (vu qu a la tele je ne vois qu'elle, ca crée des liens, donc inutile de préciser Betancourt) sera libérée ? Après Sarko, (monsieur et Madame) les journalistes, la TV, les interviews, la chambre des députés, le Sénat..... j'ai comme l'impression qu'elle est encore prisonnière... Bises Ktrine