Partager l'article ! Réflexions sur le sport contemporain, par M. Aurouet: Notre époque cultive les paradoxes. Et parmi eux, il en est un remarquable, qui cons ...
Causeries
républicaines
Notre époque cultive les paradoxes. Et parmi eux, il en est un remarquable, qui consiste à encenser le sport au moment
même où ce qui s'affiche comme tel n'a plus grand chose à voir avec lui.
On proclame partout les vertus du sport, jusqu'au plus haut niveau des instances nationales et européennes. Je vois pourtant deux dévoiements qui, comme souvent, ne sont pas exclusivement
nouveaux quant à leur nature, mais plutôt inédits dans leur portée. Le premier est que le sport s'est professionnalisé à outrance. Or, de nombreuses qualités attribuées au sport tiraient leur
essence d'une pratique amateur.
Devenus professionnels de la performance et du spectacle, les "sportifs" toujours surentraînés et fréquemment dopés sont devenus des produits et des icônes dans un univers totalement marchéisé.
Des produits d'abord : les joueurs s'achètent selon leur potentiel supposé sur le marché très intégré des clubs. Et ces clubs auront d'autant plus de chance d'approcher la victoire
qu'ils seront riches et puissants. Quant aux joueurs, qui savent être devenus des facteurs d'enrichissement et de renommée (pour une municipalité par exemple), "il faut qu'ils gagnent une fortune
qui leur permettent de vivre sur leurs rentes" (Ellul), tant ils savent que, passé un certain cap, ils seront remplacés par des humains plus prometteurs et plus "bankable". Pour ces raisons, et
comme le résume Ellul, "aussi bien pour les clubs que pour les joueurs, tout le sport est devenu question de fric".
Mais les sportifs professionnels, que l'on assimile à l'expression la plus haute du sport, sont aussi des icônes : ainsi retrouve-t-on nos "champions" sur les écrans publicitaires, tentant
maladroitement de doper les ventes des slips, des burgers ou des yahourts. Le problème est que ce gigantesque business dont le sportif de haut niveau est la partie la plus visible, sacage toute
la beauté du sport. Il n'y a plus d'enracinement du sport : l'attachement à un club particulier ne résiste pas longtemps à l'appel du gain maximal. Comme l'explique Ellul, "on aura ainsi une
équipe parisienne ou marseillaise ou de n'importe quel pays, ou en formule 1, un équipage Renault, Fiat, Porsche ou n'importe quoi, composés de Brésiliens, d'Africains, d'Italiens, de Portugais.
Autrefois, l'association bordelaise pour le football était composée de Bordelais. On opposait des Nantais (réels) à des Stéphanois (réels). Maintenant qu'est ce que prouve un match ? D'une part
la qualité de l'entraîneur, qui sur le marché mondial des joueurs a su repérer les meilleurs ; d'autre part que la municipalité en question a payé plus cher que les autres". A cet égard
et par extension, ce n'est pas un hasard si, aussitôt après la raclée récente de l'Euro 2008, la question obsédante en France a été celle de garder ou de virer le sélectionneur. La
réflexion populaire et médiatique n'est-elle pas de dire : "au prix où ils sont tous payés, on avait droit à mieux que ça".
Et j'en arrive ici à une autre observation, directement issue de ce professionnalisme excessif, qui a trait aux relations amour-haine entre le public et les joueurs. Si les icônes gagnent, on
assiste à des scènes de joie qui, sans être désagréables ni même condamnables, n'en frappent pas moins par leur excessivité. Un championnat gagné, et voilà la fraternité qui descend sur le pays :
simple effusion festive toujours eclipsée par la dure réalité. Je me souviens encore de la coupe du monde de 1998 où l'on célébrait la cohabitation sereine Chirac-Jospin, la France
multiraciale... pour voir finalement Le Pen arriver au second tour des élections présidentielles 4 ans plus tard. Les professionnels du sport sont payés si chers que les attentes sont fortes, et
que l'échec ne pardonne pas. Car a contrario, que n'entendons-nous pas quand une équipe se vautre lamentablement ? Même excessivité étonnante qui tourne à la chasse au coupable et au
ressentiment haineux.
Ce qui m'amène à penser que le sport professionnalisé, dont on a vu qu'il rendait dérisoire tout processus d'identification (car comment s'identifier à un Virenque courant pour "Festina" ou
à une équipe de Marseille dans laquelle il n'y a que des joueurs qui n'habitent pas la ville, la connaissent à peine et encore mois ses habitants, et qui ont planqué leur fric en Suisse ou à
Monaco ?), remplit de plus en plus une fonction sociale festive (et l'on retrouve ici l'homo festivus de Muray) et spectaculaire. Chaque performance est ainsi l'occasion de donner au public "sa
dose d'émotion et de passion" (Ellul). Si vous voulez vous en persuader, pensez à cette manie d'installer des écrans géants (spécialité de "l'audacieux" Bertrand Delanöe) pour fournir
l'ambiance joyeuse et arrosée des after work parisiennes (et tant pis si Rolland Garros vous ennuie).
Quatrième observation, les "dieux" du stade portent bien leur nom. Car le sport, qui a normalement la vertu de brasser les gens, d'effacer l'instant du jeu les différences sociales et les
distinctions culturelles, coupe aujourd'hui les "dieux" de la masse des gens ordinaires. On peut s'émerveiller devant "l'ascension sociale" de joueurs issus de milieux populaires et de
l'immigration, mais c'est une consolation au regard de la vérité, plus massive, plus structurelle, de petites divinités starisées qui ne vivront jamais comme l'homme de la rue. Là aussi, je vous
encourage vivement à voir le dernier Astérix, daube suprême et trahison de l'esprit même de la bande dessinée, mais qui a le mérite de réunir ensemble Zidane, Mauresmo, Schumacher ou encore
Parker le beau gosse dans un show d'une indécence monstrueuse pour le spectateur. Dans cette scène finale de 20 minutes, tout se rejoint : la marchandise, la pub et le people. Mais ce qui
m'inquiète le plus, c'est que je trouve coupable de présenter ces icônes pitoyables et grotesques comme des modèles de réussite, surtout pour les jeunes issus de milieux modestes, car c'est
surtout un contre modèle de superficialité, d'esbrouffe et d'immaturité ! Que ne paie-t-on aujourd'hui l'assimilation de la réussite à l'argent !
Reste alors le sport de la vie de tous les jours. Je le trouve très bon pour la vie et la démocratie, car on y retrouve plus facilement les vraies vertus du sport : socialité,
fraternité, émulation... Mais il faut mettre un bémol, et j'en arrive à mon second dévoiement. De plus en plus, les sportifs amateurs répondent à un impératif de beauté, de santé
et d'hygiène de vie. Aujourd'hui, vous ne pouvez pas l'ignorer (puisque l'Etat en fait la propagande), il faut "bouger" ! Combien de travailleurs connaissons nous qui font du sport pour
affiner la ligne, fortifier les muscles, entretenir la forme (entendez la productivité) et évacuer le stress ? Le sport se perd ainsi dans une dimension fonctionnaliste et, il faut bien le dire,
de plus en plus hygiéniste, esthétique et thérapeutique. Il faudrait pourtant veiller à ce que le sport reste en soi une activité où se prolonge et se renforce le ciment social,
une activité banale et culturellement intégrée, où les gens quelque soit leur origine et leur position sociale, cherchent à se dépasser dans le partage, sans obsession pour la
performance. Et c'est pourquoi il faut sans doute préférer aujourd'hui un match de foot organisé par un comité d'entreprise à tout cet ahurissant spectacle professionnel où sur un air
de fête faussement démocratique, triomphe une mélodie aristocratique doublement avilissante : pour le joueur devenu l'intouchache dieu du stade, et pour le spectateur festif et fasciné nourri à
l'émotion.
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