Mardi 24 juin 2008 2 24 /06 /Juin /2008 20:43

Publié dans : Politique


On pourrait s'étonner de donner de l'importance au combat contre la publicité. Après tout, est-ce qu'il n'y a pas plus préoccupant et plus urgent ? Et pourtant, je considère pour ma part qu'on aurait tort d'aborder la question avec légèreté. Certes, personne n'est dupe des motivations du Président de la Répulique, qui rêve à bien d'autres choses qu'à se lever demain matin dans un monde sans pub. De nombreux journaux ont souligné le véritable enjeu qui met aux prises chaînes privées et chaînes publiques. Et ces mêmes journaux ont raison de dénoncer les dessous de l'affaire : c'est leur rôle et nous leur savons gré d'éclairer sous un jour plus clair les intentions de l'Elysée. Comment pardonner cependant à la gauche réformiste de n'avoir rien entrepris de concret pour limiter ce fléau qu'est la publicité ?

En parlant de fléau, je ne crois pas en faire trop. J'aurais tout aussi bien pu parler de calamité. Sans même évoquer les problèmes que pose la place grandissante de la pub dans le financement de l'audiovisuel - question qu'en dépit de l'affaire actuelle, on ferait bien de se poser si l'on souhaite préserver un minimum d'indépendance et de qualité dans la programmation - il est consternant d'observer que sur les trente dernières années, la publicité n'a cessé, tant sur le plan financier que sur le plan de l'espace et du temps occupés, de se développer et de nous dominer. Non pas, contrairement à ce qu'on avance souvent un peu trop facilement, que nos actions soient conditionnées par la pub. En effet, ce n'est pas (je l'espère !) parce que vous voyez une pub pour la nouvelle formule danette que vous changerez de dessert le lendemain. Aussi plaisant, séduisant et sophistiqué que soit le message, nous savons garder notre distance. En d'autres termes, la pub bien qu'envahissante, n'est pas aussi efficace que l'on croit pour changer nos habitudes de consommation, même si sa raison d'être, il ne faut pas l'oublier, est bien résumé dans cette formule : "il faut ôter de la tête l'idée que la personne n'en a pas besoin". Pour autant, et alors même que nous croyons nous en sortir à peu de frais, il faut constater que la pub fait bien plus et bien pire : aidée par le triomphe écrasant et omniprésent de l'écran, elle entretient et renforce la fascination pour les objets et la technologie sans aucun rapport avec leur utilité réelle, et elle berce les gens dans le consumérisme et l'individualisme rapace. De ce fait, si la liberté de choix entre tel et tel produit reste palpable (mais plus illusoire qu'il n'y paraît), le comportement général est guidé par cette incitation perpétuelle jouant désormais sur tous les registres de la séduction. Et l'on comprend pourquoi : il faut bien, pour atteindre les sommets inatteignables de la Croissance, que les individus achètent ce qu'on leur propose ! La situation est aujourd'hui d'autant plus grave que nos enfants sont gavés de télévision, et qu'ils sont, les publicitaires le savent, les plus réceptifs à la publicité. Et cela n'est pas un hasard puisqu'en effet, la publicité infantilise par principe les individus à qui elle s'adresse.

On comprend alors pourquoi la pub révèle l'abîme qui peut séparer la démocratie d'une part, qui pour persévérer a besoin de citoyens responsables, attentifs à l'argumentation, disponibles pour les autres et pour la Cité, et d'autre part le phénomène publicitaire qui institue quotidiennement une ethique de l'avoir et de l'accumulation et qui forme insidieusement ce que Jacques Ellul appelle joliment le "paysage mental existentiel quotidien". C'est la raison pour laquelle, malgré les dessous de l'interdiction actuelle, il faudra bien demain, si nous voulons vraiment "changer la vie", remettre en question le règne tranquillement légal de la publicité.

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