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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Une balle perdue, une union en butte aux referendums

Publié le 17 Juin 2008 par N. Brunel in Europe et monde

            
L'intégration européenne vient une fois de plus de se faire tuer à l'envol. L'Irlande a tiré la nouvelle balle perdue du mécontentement.

Même si cela traduisait bien mon ressenti, la phrase de Jacques Chirac sur les pays de l'Est qui avaient perdu une occasion de se taire au début de la guerre d'Irak pourrait s'appliquer ici à beaucoup de ceux qui veulent « une autre Europe ». Pourtant elle serait une fois de plus mal placée car il n'est jamais bon de nier l'expression populaire. Cela fait trois fois d'affilée qu'un référendum relatif à l'Europe se termine par un « non ». Or celui-ci n'est jamais suivi par une remise en question de l'Union par elle-même ou par les gouvernements nationaux.

Pourtant ces « non » ne montrent pas un refus de l'Europe mais un mécontentement à propos de son contenu, des ses procédures, de ses effets ou non effets. C'est d'ailleurs pour cela que les référendums se sont tous terminés par des balles perdues et non par des tirs précis sur une cible : le problème n'est pas le traité lui-même. D'ailleurs le traité proposé cette année n'a fait l'objet d'aucune contestation populaire particulière sur son contenu. Le problème de l'Europe n'est pas non plus, malgré ce qui est dit de-ci de-là, son rapport à la démocratie, tant elle est le fruit de la rencontre entre les mêmes voix démocratiques que dans les nations : un Parlement aux pouvoirs non négligeables élu par tous et des chefs d'Etat ou de gouvernement vus comme légitimes par leurs populations car issus d'élections parlementaires ou directes. Les décisions européennes sont fondamentalement prises dans des procédures démocratiques.

Alors qu'auraient du viser les tireurs fous ? Pas les traités bien sûr, mais le vrai problème qu'est le Parlement européen lui-même. Si les politiques européennes ne semblent pas varier en fonction des majorités, si l'Europe est présente dans le débat public par les décisions actées qui semblent tomber du ciel et non au moment de leurs discussions, si les citoyens se sentent impuissants alors que les procédures sont démocratiques, c'est que la fonction de discussion et sanction des politiques communautaires est invisible (la discussion) voire absente (la sanction des politiques, voire la destitution de la Commission). Il faut que le Parlement soit le lieu de l'alternance et non du consensus, il faut du débat, il faut du politique.

 

En attendant, la balle a été tirée, que faire ? Respecter le vote populaire, bien sûr. Une Europe donnant le sentiment de passer en force ne tiendrait pas mieux, à long terme, que l'ex-Tchécoslovaquie ou l'ex-Yougoslavie. On ne fait pas avaler durablement une couleuvre sans dénaturer l'idée que cela doit servir, aussi bonne soit-elle.

Abandonner définitivement l'idée d'une Europe allant au même rythme pour chaque membre, ce qui a d'ailleurs déjà commencé. Il sera impossible de faire accepter un traité en étant simultanément tout à fait démocratique et tous au même rythme. Comme il n'est pas question de cesser d'être démocratique, laissons les pays choisir leur rythme. L'Irlande a peur pour sa neutralité ou son niveau d'impôts, qu'elle aille à son rythme. Le Royaume-Uni ne veut pas de règles trop sociales sur son marché du travail, pas de problème, chaque peuple doit choisir son modèle de société, et pouvoir le réorienter au fil du temps. La Pologne veut marquer son atlantisme, elle s'y sent en sécurité, cela peut tout à fait se comprendre. Mais nous, en Europe occidentale continentale, nous voulons pouvoir peser sur les décisions et normes internationales tout en aidant nos citoyens à conserver de bonnes conditions de vie, et nous semblons avoir plusieurs critères et valeurs proches pour ce faire. Rien ne nous empêche d'aller de l'avant sauf nous-mêmes par notre autocensure. Plus personne ne se vexera de voir certains Etats revenir à leurs fondamentaux originels : une union POLITIQUE, une protection sociale variant au grès des majorités parlementaires mais non des lignes rouges des conférences intergouvernementales, des politiques uniques, une intégration diplomatique et militaire, bref un Etat.

Depuis maintenant plusieurs années l'Europe fait du surplace et reçoit des balles perdues tirées au hasard des consultations. Il est temps d'aborder la question fondamentale de sa nature et de laisser le choix à chaque Peuple d'être soit dans l'Europe politique, soit dans celle strictement économique, soit encore plus loin dans la seule dimension « Etat de droit », chacun dosant entre son désir de souveraineté juridique et celui de souveraineté réelle que permet l'Union politique de nos Etats-confettis. Pour être acceptée par les citoyens, cette Union a besoin d'une forme facilement identifiable et maniable par le citoyen, l'Etat fédéral (aussi léger que soit son domaine d'intervention). Cette Europe politique dépend avant tout d'une entité parlementaire désignant et sanctionnant un gouvernement et ses politiques.
En attendant qu'un si grand pas soit franchi, il est toujours possible d'espérer que le Parlement européen commence enfin à jouer son rôle, donnant un peu d'oxygène au citoyen de la sorte, en se débattant violemment (et visiblement dans les média) entre ses composantes politiques sociales, libérales, intégrationnistes ou souverainiste sur chaque politique communautaire et sur la Commission.
La réponse à la balle perdue irlandaise ne viendra donc pas de l'Irlande, comme le disent beaucoup en ce moment, mais de l'Union, qui doit se remettre en cause. Même blessée au coeur, c'est à elle d'appeler l'ambulance. Sinon la balle sera perdue pour tout le monde, en attendant la prochaine.

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Matthieu 24/06/2008 20:10

Ce qui ressort avant tout de cet article, c'est la déception, l'amertume de voir l'Europe s'enfoncer dans l'immobilisme. C'est bien compréhensible, et je partage ce sentiment avec Nicolas. Pourtant, je ne pense pas que quiconque ait perdu l'occasion de se taire. Le parlement européen est limité dans ses pouvoirs par les traités autant que par son fonctionnement. De plus, les changements de couleur politique au niveau européen n'ont jamais valu alternance, on l'a bien vu pendant la période où les partis de la gauche réformiste étaient aux commandes. Ce qui se constate au niveau national, à savoir la dilution du politique dans la gestion et la technique, est de fait amplifié au niveau européen où l'organisation et le fonctionnement du pouvoir sont plus complexes et plus illisibles. Et j'en viens donc à ma principale affirmation : aussi importants que soient les mécanismes institutionnels, et ils ne sont certes pas à négliger, ce n'est pas sur ce terrain là que se joue l'adhésion des gens à l'Union européenne. C'est au niveau des représentations qu'il faut chercher. Or l'Union a déserté complètement le monde des idées. Elle manque de figures historiques et ne porte rien qui donne à l'Européen le sentiment de vivre une ère de progrès. Son engagement pour la technique, la recherche et développement, l'innovation, la croissance ou encore "l'économie de la connaissance", ses livres verts et ses livres blancs, tout cela peut bien exciter quelques âmes mais aucunement une masse de gens qui entendent déjà ce discours chez eux... Ce que les referendums successifs révèlent, c'est la coupure de plus en plus nette entre les élites et les gens ordinaires. D'ailleurs, on aurait tort de se cantonner au niveau européen, qui n'a pas le monopole des déconvenues électorales. Mais il reste aux nations quelque chose que l'Europe n'a pas encore : l'attachement affectif, l'inscription dans une histoire qui font que malgré toutes les inepties et la rudesse de l'époque, il reste toujours un zeste de fidélité pour continuer l'aventure. Pour sauver l'Europe, j'ai moi aussi pensé, comme Nicolas, qu'il fallait d'urgence un noyau dur. Je reste favorable à cette idée. Le problème, c'est qu'une simple analyse de la situation rend compte de la faible probabilité d'une telle hypothèse, ne serait-ce que parce qu'il n'est pas évident que la France le souhaite vraiment. Alors que faire ? La solution n'est sans doute pas dans une très improbable "révolution parlementaire européenne" (celles qui ont eu lieu ont d'ailleurs échoué). Elle reste dans un renouvellement profond des idées au sein même des nations européennes. Et il ne fait pas de doute que ce sont elles qui transformeront l'Europe, car c'est là que réside ce qui reste aujourd'hui encore de la vitalité démocratique. Du moins je crois.