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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Faut-il décharner la relation entre la société et ses membres ?

Publié le 15 Juin 2008 par N. Brunel in Politique

 


La question du droit de vote des étranger n'est pas banale, et ce à deux titres. D'une part elle dépend de
la relation qu'ont les gens à l'altérité, et c'est d'ailleurs sur ce thème que se fixent souvent les débatteurs, qu'ils soient favorables ou défavorables au droit de vote des étrangers. D'autre part elle dépend de la relation à la nature de la société organisée (institutions politiques et sociales telles que l'Etat, les collectivités, ..., et peut-être un jour l'Union fédérale).

 
La société organisée est basée depuis ce qui nous semble une éternité sur l'idée de communauté, c'est-à-dire d'un groupe substantialisé (par divers éléments tels que l'histoire, des rites, des concepts, des sentiments diffus partagés, ... qui le rendent quasi-charnel) dont les membres se reconnaissent. C'est ainsi que l'Etat est attaché à la Nation (en d'autres temps et sous d'autres cieux la collectivité avait une autre forme, familles, tribus, ..., mais il s'agissait toujours d'une communauté, mêlant une forme d'évidence sur son existence dans le vécu des personnes à une forme de flou sur la frontière intérieur/extérieur pouvant déclencher les passions), et que la démocratie s'est appuyée dans chaque pays sur l'Etat-Nation pour s'épanouir.

 

La citoyenneté dans les Etats démocratiques est donc liée à la nationalité. C'es-à-dire que la participation aux décisions de la communauté est liée à l'appartenance à celle-ci (cette déclaration et reconnissance d'appartenance pouvant varier de la fermeture forte de la loi du sang à l'ouverture totale telle qu'elle existe aujourd'hui avec le simple besoin de demander la nationalité au bout de 5 ans de vie auprès de la communauté nationale). C'est cette relation que le droit de vote des étrangers bouleverse, en liant la participation aux décisions à la seule présence  sur un territoire géré par une organisation (pas besoin de demander et d'obtenir la nationalité donc, la présence, le fait de participer par le travail et les impôts devenant les arguments de la participation aux décisions) et non à l'adhésion à une communauté. Le fait de décharner ainsi le politique présente des inconvénients et des avantages qu'il convient d'aborder, car les deux types de sociétés sont imparfaits.

 
Le droit de vote des étrangers s'implante lentement mais sûrement, du niveau local vers le niveau national, des personnes les moins éloignées de la frontière floue entre la communauté et l'extérieur aux personnes les plus éloignées. Cette société de gestion des hommes présente des avantages clairs sur la société de communauté, en particulier de favoriser la tolérance (porosité de la frontière de la communauté), de continuer le combat démocratique d'inclusion du plus grand nombre dans la société, de rapprocher l'Etat des besoins concrets des personnes insallées sur son territoire. Enfin, la politique étant de moins en moins charnelle, la société n'étant plus vécu sur le mode de la communauté avec l'affect que cela suppose, la gestion des hommes en devient moins passionnelle, moins sensible aux fantasmes collectifs, plus pragmatique.

 

Progressivement se dessinent les contours d'un Etat gestionnaire du couple population-territoire et la notion de communauté, avec la dimension politique que cela suppose, disparaît. Cela ne signifie pas la fin des groupes d'appartenance (que ce soit sur un mode ethnique comme le communautarisme, générationnel, ou de style de vie et de vision du monde comme les skinheads) mais la fin de leur existence comme société globale qui s'organise politiquement. La seule alternative qui restera à ceux éprouvant un besoin fort d'appartenance à une communauté sera de se constituer en micro-société, qui peut devenir une contre-société.

 

A côté des divers inconvénients, mineurs mais non négligeables, tels que la création de contre-sociétés ou le surgissement de la violence non politisée, notons l'existence d'un problème bien plus fondamental pour l'existence de la société elle-même : au mieux le lien social et le lien politique sont disjoints, l'un passant par la société dite civile (qu'il s'agisse d'associations intégrées à la société ou des micro-sociétés auto-constituées aux marges de la société) et l'autre par la société organisée (divisée entre les divers niveaux de participation et décision politiques) ce qui ne sera pas sans poser des problèmes majeurs (par exemple à l'actuelle situation de solidarité organisée par l'Etat-Nation, qui périclitera), au pire le lien social n'existe plus (les individus ne sentent plus le vivre-ensemble comme une évidence, au-delà même du choix d'avec qui vivre ensemble) et dès que l'équilibre des intérêts des membres de la société se rompt en un endroit les « membres » lésés n'hésitent pas à violenter les autres « membres » de la société ou à quitter cette dernière pour une autre, ou encore à la quitter pour s'enfermer en eux-mêmes.

 

On le voit, chacun des modes de société possède ses avancées et ses failles. La fin du lien entre nationalité et citoyenneté est une décision qui peut faire sens, mais qui mérite un minimum de débat.

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Matthieu 15/06/2008 12:50

Cet article met en lumière la dialectique fondamentale de notre temps. D'un côté, l'idéologie libérale, appuyée par l'unification technologique des sociétés, propose une organisation universelle et, croit-elle, rationnelle du gouvernement des Hommes. Dans ce cadre, le politique n'est plus que gestion des territoires et des populations au service d'individus dont la culture est reléguée au rang de folklore identitaire personnel. De l'autre, des résistances qui se manifestent de manière différente et qui ne débouchent pas sur les mêmes conclusions ou résultats, mais que relie une forte aspiration à un vouloir vivre ensemble communautaire. Ici le politique est forcément chargé d'une mission plus ambitieuse, puisqu'il s'inscrit dans une histoire que les générations nouvelles doivent poursuivre. La dissociation du politique et de l'identité collective pose, comme le souligne cet article, des questions cruciales. En particulier, peut-on imaginer le sens d'un politique déconnecté d'un héritage et étranger à l'Histoire ? Peut-on réaliser de grandes choses, peut-on poursuivre l'aventure démocratique si le seul objet du politique est de gérer les problèmes de la population du territoire sur lequel il a autorité ? Mais surtout, le risque de la conception libérale technicienne n'est-il pas de mourir sous les coups du paradoxe d'une action politique à la fois croissante et pourtant inefficace dans sa fonction première : organiser et donner du sens à la vie commune ?