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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

L'ère de la culpabilité doit prendre fin

Publié le 2 Juin 2008 par N. Brunel in Politique


L'ère de la culpabilité est fort logiquement née au 20ème siècle, on peut s'étonner et regretter qu'elle ne s'y limite pas
.
Le 20ème peut se diviser en deux parties, celle des traumatismes et celle de leurs conséquences.

Dans le premier 20ème siècle, la conjonction entre le nationalisme, le colonialisme, le racisme, le développement technique, des dérives scientistes et la course pour les marchés et les matières premières s'est concrétisée par des conflagrations dont les deux principales marquent comme deux volcans notre paysage psychologique et moral. Ce paysage traumatisé s'organise depuis autour de la surprise à avoir vu surgir incontestablement (elle y a en fait toujours été) la barbarie dans la civilisation plutôt qu'à se situer en ses marges et à devoir faire une distinction entre culture et civilisation voire à abandonner ce dernier concept.

Le deuxième 20ème siècle ouvre donc une période fort différente, qui peut se résumer comme une ère de la culpabilité. Le sentiment de culpabilité se diffuse, au-delà même des responsabilités de chacun. L'horreur autour de soi, près de chez soi, et parfois découverte en soi, a laissé des traces. Les pratiques du passé récent, toutes les pratiques de ce passé qui s'est suicidé, apparaîssent comme un mal qui doit être combattu, qui est toujours présent, dont il faut donc toujours craindre qu'il surgisse. La société, chacun de ses membres doit donc être toujours sur ses gardes, prêt à lutter contre soi et à surveiller les autres. L'arme de cette lutte, son âme même, est le souvenir. Plus précisément un souvenir qui doit être à la fois permanent et avoir le niveau d'édification qu'à pu atteindre l'horreur passée.
Ce souvenir est donc toujours retravaillé, afin de devenir un noir flambeau repassé perpétuellement d'une génération à l'autre, un rocher de Sisyphe. Ainsi l'ère de la culpabilité ne se limite pas aux générations qui ont connu les traumatismes du premier 20ème siècle ou leurs conséquences du deuxième (conséquences psychologiques et morales mais aussi géopolitiques, comme la guerre froide, ou socio-culturelles, comme la libération des mœurs).

La persistance de la culpabilité, et de la surveillance des idées qui va avec, n'est pas un simple fait naturel. D'autant que de nouvelles générations arrivent qui ne sont plus concernées par les traumatismes lointains dont nous avons parlé. Ces générations ne devraient plus vivre dans les mêmes craintes alors qu'elles évoluent dans une société fort différente avec ses propres défis. Si elle sont encore dans l'ère de la culpabilité, c'est que celle-ci est organisée pour persister. Le travail de mémoire, qui a permis à la société de se découvrir, de se juger puis de se modifier au fil des générations d'après-guerre, est devenu devoir de mémoire. La liberté d'expression a été restreinte dans la quasi-totalité des pays d'Europe (car ni les Etats-Unis ni le Japon ne sont dans le territoire de la culpabilité, malgré les efforts des Européens pour les y faire entrer dès qu'une occasion se présente). Le politique a été encadré dans des normes qui certes respectent l'Etat de droit mais qui ne dépendent plus fondamentalement de l'expression démocratique (exemple en particulier de la CEDH qui prend certes des décisions progressistes mais sans approbation populaire et parfois objectivement contre l'avis majoritaire tel qu'exprimé, il est vrai, par des sondages. Mais là est le problème : cela obère le débat démocratique, il n'y a pas de relation entre les décisions et les consultations électorales). Ces tendances ne cessent de s'amplifier.

Or les nouvelles générations d'Europe vivent dans une société fort différente de celle qui a couru aux traumatismes ou même de celle qui a vécu dans leurs décombres. Les risques qui pèsent sur elle ne sont pas les mêmes : pas de grandes guerres inter-étatiques en vue, pas de nationalisme forcené va-t-en guerre. Les questions scientifiques qui se posent ne concernent pas la valeur à donner aux humains mais les conséquences pour l'environnement. Et la barbarie n'est pas artificiellement cachée dans un ailleurs. Nul besoin d'un permanent devoir de mémoire dans tous les média et d'une surveillance acharnée par des intellectuels télévisuels qui se font Cerbères à l'anathème facile plutôt que penseurs à batons rompus. Le rappel de mémoire que connaissent toutes les nouvelles générations lors du passage à l'école est déjà tout à fait édifiant sur les erreurs du passé à ne plus commettre. La propagande au nom du bien effectuée aujourd'hui ne mène plus qu'à une forme de restriction de la pensée qui pose problème au débat public et à une détestation de soi où il est plus facile de se critiquer que de critiquer ce qui est autour de soi.


Soulignons enfin que seule l'Europe est le territoire de la culpabilité. Se vivre comme un mal en puissance qui doit en permanence se surveiller pour ne point s'accomplir est le triste apanage de quelques centaines de millions d'Européens paralysés, qui ne peuvent plus se prendre à rêver d'un projet collectif quel qu'il soit. Le calage de l'Europe peut aussi recevoir sa part d'explication dans ce blocage. Alors pour une fois, arrêtons de parler d'un passé qui ne passe pas faute de mea culpa suffisant sur tel ou tel sujet. Le mea culpa ici a été largement fait, construisons le futur plutôt que nos tombes. S'il importe que le passé soit une source de vigilance, il doit surtout être celle de l'espérance. Il est rare ces temps-ci de rappeler la révolution française ou l'abolition de l'esclavage en 1848, mais il est courant de « s'apesantir » sur le commerce triangulaire ou l'Inquisition. Là où nous sont rappelées des mauvaises pratiques qui n'ont plus cours pour nous blâmer qu'elles aient pu exister, soyons fiers des combats démocratiques que d'autres ont mené avant nous et qui peuvent nous inspirer. Il faut libérer un peu les nouvelles générations du poids des fautes de personnes qu'elles n'ont même pas connues, afin de leur laisser pousser des ailes.

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