Partager l'article ! Plaidoyer pour une gauche radicale républicaine (2), par M. Aurouet: Dans la précédente partie de cet article de synthèse, ...
Causeries
républicaines
Dans la précédente partie de cet article de synthèse,
nous avons vu combien les grandes forces politiques constituées peinaient à proposer une alternative qui soit à la fois réellement progressiste (et non pas "modernisatrice", car
c'est bien là le vrai conservatisme de l'époque) et ambitieuse dans son intention de changer le cours actuel de l'Histoire.
Notre projet ici ne sera pas d'offrir une voie miraculeuse qui répondrait à toutes les questions, mais bien plutôt d'esquisser une démarche capable d'insuffler l'espérance. Contre
l'optimisme historique naïf porté par les idôlatres du progrès, qui plaquent leur fascination pour l'évolution technique sur celle de l'humanité, et contre le pessimisme fataliste qui ne
laisse aucune place à l'espoir, et donc à la liberté, nous prônons pour notre part une approche non pas "réaliste", car nous n'avons aucune prétention à l'objectivité scientifique des opinions
(nous laissons cela aux blairistes et aux sociologues hystériques), mais une approche qui relèverait de quelque chose qui ressemblerait à l'espérance critique. Et nous allons voir que
cette espérance critique ne peut s'accomplir que dans une radicalité assumée.
Deuxième partie : l'horizon indépassable de la
radicalité
S'affranchir
du mouvement sacré
Nous vivons un temps où il faut être particulièrement doué pour tracer les contours nets et précis de la gauche et de la droite. Nous avons largement évoqué
cet aspect dans la précédente partie. Aujourd'hui encore, Hervé Morin, actuel ministre de la Défense nationale, présente son nouveau parti, "le nouveau centre", comme une structure visant à
moderniser la France dans la majorité présidentielle. La pensée unique, malgré sa fragilité conceptuelle (malgré tout, tout le monde ne pense pas la même chose), traduit depuis plusieurs années
déjà cette impression que dans la société gestionnaire d'aujourd'hui, les idées prenant trop de distance avec la matrice modernisatrice sont vouées à la marginalité. Cela ne veut pas dire
qu'elles ne peuvent se faire entendre mais, qu'au fond, elles ne sont pas prises au sérieux. Et lorsqu'elles menacent de faire trembler non pas l'ordre, mais le
mouvement établi, à l'instar du fameux referendum sur la constitution européenne, le résultat n'est jamais un coup d'arrêt véritable à ce mouvement, mais une avalanche de
commentaires sur un défoulement momentané qu'on ne tardera pas à dépasser. La meilleure preuve en est que le traité simplifié a été accueilli comme un retour de la France en Europe,
bien plutôt qu'une trahison du choix populaire exprimé à peine deux ans plus tôt.
Le monde est de plus en plus perçu comme une somme d'entités labellisables ou
certifiables. Les entreprises, si friandes des normes iso, n'ont pas le monopole de ce culte de l'affichage autour de la performance et de la compétitivité. Les nations en sont là également,
gouvernées par des équipes qui ne peuvent s'affranchir de cette drogue de l'image internationale. Les enjeux, nous dira-t-on, sont de taille, puisqu'il s'agit rien moins que d'attirer
les meilleurs cerveaux, les plus gros capitaux ou les gens les plus riches. Mais lorsque le souci d'entretenir une économie dynamique vire à l'obsession, nous sommes en droit de poser la
simple question de la liberté de choix. Le meilleur symptôme de cette aliénation volontaire consiste dans l'angoisse de l'isolement international. Il fut un temps, pas si lointain, où l'esquisse
d'une voie différente, où la dissonance même pouvait être perçue sous l'angle d'une espérance nouvelle. Certains l'avait même érigée en réflexe pavlovien. De nos jours, c'est à qui emboîtera le
pas de l'autre sur le chemin de la continuité.
Voilà donc bien ce
qui constituerait le coeur d'une véritable force de changement : le refus de se laisser enfermer dans la poursuite coûte que coûte de la course à la modernisation. Mais il serait dommage de voir
ici une sorte d'éloge du statu quo. Ce refus n'empêche pas, bien au contraire, d'identifier des problèmes et de chercher des solutions. Il n'empêche pas non plus d'envisager la
rationalisation des structures ou la réorganisation de tel ou tel dispositif. Il s'agit bien de s'affranchir de la fascination modernisatrice par le truchement de laquelle le choix politique
se dissout dans une navrante rhétorique de l'évidente nécessité. Bien plus, toute force de changement dinge de ce nom ne peut tolérer que la politique se cantonne à un débat de
gestionnaires, aussi intéressant soit-il. Sans doute cela vient-il du fait que la démocratie n'est plus considérée comme un projet, et que sa seule variante gestionnaire et libérale semble
suffir. En effet, si l'on reconnaît volontiers que certains individus ou certains groupes sont des "exclus", et qu'il faut travailler à les "intégrer", il est plus rare de porter un projet
positif global s'inspirant d'un idéal à satisfaire. Comme si, au fond, la politique se résumait à la généralisation d'un existant imparfait. Comme si, en fait, il s'agissait plus d'élargir ou
d'englober que de construire et d'inventer. Etonnante dynamique qui s'applique au passage magnifiquement à l'Europe qui se voulait nation-civilisation et qui n'est finalement rien d'autre qu'une
zone de droit et d'échange servant de diffusion au standard de vie occidental.
Entrer dans la radicalité
A rebours de cette tendance, une force vraiment progressiste reconnaitraît que nous ne somme pas arrivés au bout de ce que l'Occident peut produire de meilleur, que
ce qu'il a engendré de bon s'avère partiellement menacé, et que cet héritage comme ce potentiel de civilisation méritent aujourd'hui des prises de position radicales. Nous disons
bien ici "radicales" et non pas "révolutionnaires". Le nouveau monde, la nouvelle espérance, la nouvelle alliance avec la double soif de liberté et de justice qui est au coeur de l'Occident,
ne peut venir de la seule conquête des superstructures. Aussi nécessaire que cela paraisse, l'Histoire a déjà montré que les grands soirs teintés de lyrisme révolutionnaire, et de folie
idéologique, n'aboutissent qu'à un surcroît de désillusion et de souffrance. En prétextant améliorer un Occident corrompu, le révolutionnaire du grand soir anéantit ce que, justement, il fallait
préserver. Sa technique de la table rase balaie tout sur son passage, et tandis qu'il proclamait l'arrivée d'un monde meilleur, le voilà contraint, lui qui voulait mettre l'Homme au dessus de
tout, de le soumettre à l'implacable triomphe de son idéologie. S'il y a une leçon à retenir de notre Histoire récente, c'est que le révolutionnaire du grand soir ne peut pas vivre l'échec de son
rêve absolu. Une fois gagné par la passion idéologique, il ne peut que servir sa cause ou mourir avec elle. Au contraire du révolutionnaire, donc, le radical n'attend rien d'une étincelante et
violente soirée de bouleversement. Et s'il refuse de dissoudre la superstructure étatique dans les marais de la gestion technicienne, s'il décline le troc de ses idéaux contre une
carrière politique, il ne croit pas moins que l'amélioration de la vie implique nécessairement un changement dans le coeur même des Hommes. Et qu'une révolution ne peut surgir que d'un
surcroît d'amour et de conscience.
La radicalité veut prendre les problèmes à la racine, sans auto-limitation. La liberté
est sa marque, ce qui ne signifie ni un rejet de la raison (au contraire), ni un mépris de la mesure, mais plutôt la nécessité de répondre à des exigences supérieures. Si les grands partis
ont abdiqué, c'est que la société dans laquelle ils évoluent leur semble plus à gérer qu'à construire, y compris finalement dans son évolution. Pour eux, de toute évidence, le mouvement est
moins à dominer ou réorienter qu'à accompagner. Seule une espérance critique teintée de radicalité est en mesure de s'attaquer à la racine des problèmes sans basculer dans un
dénigrement de l'Occident et un piétinement aveugle de son héritage. En particulier en France, il est heureux qu'aujourd'hui encore, règne l'égalité civile, la séparation de l'Eglise et de
l'Etat, la reconnaissance des libertés publiques et de la propriété, ou qu'existe une école gratuite pour tous. Le libéralisme ne saurait être un tout à jeter aux ordures. Mais il
est par trop fâcheux de limiter le souffle démocratique et républicain aux portes de la croissance, de la modernisation et de la mondialisation. Combien de temps encore, acceptera-t-on que
ce tryptique aliénant vienne ainsi nous dicter sa loi ? C'est contre lui, assurément, et en tant que discours dominant, qu'une gauche républicaine radicale devrait
s'élever.
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