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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Le discours de la réforme

Publié le 11 Mars 2008 par M. Aurouet in Politique


Ce qui me frappe aujourd'hui, c'est l'omniprésence, non pas du discours de la méthode, mais du discours de la réforme. Pas un homme politique jugé "sérieux", pas un parti politique estimé "crédible" qui ne brandisse l'étendard sacré du mouvement, dont la simple évocation fait figure d'engagement politique. "Réforme" est l'un de ces mots magiques qui, à l'instar de la fameuse "croissance", n'appelle aucune interpellation critique. On voit bien des gens déplorer la méthode des réformes, le calendrier des réformes, l'inéquité des réformes, mais bien peu s'en prennent frontalement à l'étendard de la réforme lui-même, à l'impérialisme décérébrant du discours réformiste.

Aujourd'hui, on chercherait en vain à distinguer, parmi les forces en lutte, des partisans du mouvement et des adeptes de la conservation.  Il n'y a plus que des idôlatres du mouvement, ou plutôt, comme l'a mieux dit Philippe Muray, il n'y a plus que des modernes affrontant des modernes. Curieuse époque d'ailleurs que la nôtre, qui porte la modernité dans ses gênes, qui ne vit que par et pour elle, et qui, finalement, n'invoque la déesse réforme que pour mieux servir cette ultime divinité qu'est la Modernité. 

Faut-il y voir le signe d'une maturité démocratique ? Une lecture optimiste pourrait le laisser croire : les vieux réflexes absolutistes auraient laissé place à une culture politique moins conflictuelle. Mais il est plus probable que la modernisation, processus sans fin de réformes inévitables, atteste plutôt d'un appauvrissement démocratique. Car enfin, que signifie être moderne si ce n'est vouloir s'adapter le plus possile aux évolutions à l'oeuvre, quelle que soit par ailleurs la nature de ces évolutions ? De sorte que loin d'initier un réel changement, la course folle à la réforme ne fait que traduire un puissant désir d'accompagnement. Le mobile de tout bon réformiste n'est pas tant, contrairement à ce qu'il prétend, le changement, que la volonté de se hisser au premier rang de ceux qui suivent le mouvement. Le réformiste n'est donc rien d'autre qu'un suiveur zélé et, parfois même, l'un n'empêche pas l'autre, brillant. Comme l'avait si justement pointé Chesterton en son temps, dans Le monde comme il ne va pas, "la façon dont nos classes supérieures ont pu accédé au pouvoir est simple : elles ont toujours veillé à rester du côté de ce que l'on appelle le Progrès. Elles ont toujours été à la page, (...) la nouveauté étant pour elles un luxe proche de la nécessité. Elles sont tellement fatiguées du passé et du présent, qu'elles ne savent plus qu'ouvrir le bec en quête d'avenir".

Le discours de la réforme est donc une perpétuelle injontion de s'adapter à la modernité. Elle n'a rien à voir avec ce jeu de convictions et de regards croisés qui pousse les Hommes à l'interrogation critique. Dans ce jeu, la liberté porte autant sur le diagnostic que sur les combats à mener. Or, ces deux facettes sont aujourd'hui choses entendues, tout simplement parce qu'on ne raisonne plus en fonction de ce que l'on croit bien ou mal, bon ou mauvais, mais en fonction de ce qui est moderne et de ce qui est dépassé. Dans ce paradigme inégal, les thuriféraires du modernisme ont toujours une longueur d'avance politique. Ce qui explique deux choses : d'une part, pourquoi, afin d'échapper à l'infâmante critique de l'immobilisme, tout le monde adopte une "modern attitude" ; et d'autre part, pourquoi nous sommes réellement incapables de sortir d'un discours qui tourne en boucle, pour penser la société que nous souhaitons et agir en conséquence. Car au lieu de réfléchir, avec le coeur et l'esprit, à ce que nous voulons, nous passons notre temps à réagir au discours de la réforme, à ce mouvement imposé et insaisissable qui défile sous nos yeux, comme un présent toujours avalé par l'avenir.

Cela ouvre donc à la compréhension d'une chose : en démocratie, il n'y a pas de choix de principe à faire entre le mouvement et l'immobilisme. Les choix, pour prendre un sens profond et, oserais-je même dire, réel, doivent se décider au regard de notre rapport au monde, aux autres et à l'existence. Cela peut mener à s'accomoder de la réalité sociale et politique  perçue ou bien, au contraire, à vouloir la transformer dans un sens différent. Et, à cet égard, une telle motivation pour le changement peut parfaitement puiser aux sources du passé car, ainsi que le souligna Chesterton, "le monde regorge de ces idéaux non réalisés, de ces temples inachevés. L'Histoire n'est pas faite d'édifices achevés et de ruines mal en point ; elle est faite de villas à moitié bâties, abandonnées par un constructeur en faillite. Ce monde ressemble davantage à un faubourg inachevé qu'à un cimetière abandonné"

Ainsi, ce n'est qu'à condition de pas s'en tenir aux nécessités de s'adapter à "un monde qui change", qu'une démocratie peut se donner les vrais moyens du changement, et que peuvent se faire face, dans toute la réalité de leur désaccord, des conservateurs et des progressistes. Et ce n'est qu'à cette condition, enfin, que des réformes peuvent librement être envisagées.
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Monique 13/05/2008 06:20

Effectivement, le monde change. Les réformes sont elles faites dans l'intérêt général ou plutôt dans l'intérêt de certaines personnes au pouvoir ?Réforme c'est le mot à la mode, le mot passe-partout, peut-être même le mot magique pour les 2 partis de gauche et de droite.N'existerait-il pas une autre voie ? Une voie démocratique, ou les projets de droite comme de gauche pourraient être appliquer sans idéologie.Mais le pouvoir est étourdissant et on ne le lache pas comme ça...