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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Eloge de l'incompétence

Publié le 16 Février 2008 par M. Aurouet in Politique


Peut-être avez-vous pu entendre Ségolène Royal
reconnaître que le procès en incompétence qu'elle dût subir tout au long de la campagne présidentielle 2007 n'était pas complètement infondé. Certains se réjouissent déjà à l'idée de voir leur championne revenir en 2012, forte de cinq années de travail sur les "dossiers" importants de la nation, de l'Europe et du monde. Or, en vérité, il n'y a vraiment pas de quoi.

Passons sur l'idée tenace mais guère innocente, dans nos démocraties contemporaines, qu'un homme ou une femme politique ait à être "compétent". Qu'il ou elle dispose d'une solide culture générale, et d'un appétit intellectuel développé, sont des qualités fort appréciables pour quiconque a le souci du bon gouvernement. Mais mesurer la capacité à gouverner en s'appuyant sur la notion de compétence revient à confondre les genres, par une réduction de la politique à l'administration. Car l'administration d'Etat est précisément là pour mettre en musique, avec le plus d'efficacité possible, la vision et les idées insufflées par le gouvernement. Le politique est force de création, l'administration force d'application. On jugera ainsi la seconde sur sa compétence, à l'aune de son savoir-faire et de sa maîtrise technique. Mais pour ce qui est du politique, on se fera surtout une opinion à l'aune de ses propres convictions. Penser les choses autrement signifie se résigner à cette fameuse "administration des choses" qui est la négation même de la démocratie.

Mais il nous faut aller plus loin.  Derrière l'injonction de compétence se cache presque toujours une injonction de conformité. Etre compétent, c'est être bien au fait de tout ce que racontent les experts de tout poil dont la parole vaut cent fois plus que l'opinion de l'homo politicus, et mille fois plus que celle de l'Homme ordinaire. Il existe de ce point de vue un nouveau système censitaire, alors que le savoir n'est pas réductible à la connaissance et qu'en de nombreuses occasions, on a pu constater que le bon sens populaire était plus fiable que les propos plus élaborés que censés d'experts pourtant renommés. Si, aujourd'hui, le général De Gaulle venait crier son fameux "vive le Québec libre", s'il s'aventurait à proposer une sortie de l'OTAN, ou s'il menaçait d'organiser une quelconque politique de la chaise vide, ne doutez pas un seul instant qu'une ligue d'experts et de connaisseurs hurleraient instantanément à l'iresponsabilité ou à la folie, façon de donner au procès en incompétence un doux parfum de scandale (ainsi de ces piaffeurs dont la crainte ultime est l'isolement de leur pays).

Ne craignons pas de le dire : le procès en incompétence est la réaction épidermique d'un pouvoir qui ne supporte rien moins que l'ébranlement, même marginal, du mouvement qu'il impose, et qui se présente toujours sous les traits d'une nécessité progressiste. Sa manifestation réside dans la capacité collective à maintenir la démocratie dans des limites bien gardées. Non pas au nom du maintien de l'ordre constitutionnel et des conditions de la liberté, pour qui a compris que le recours à la violence était le plus court chemin vers la tyrannie. Mais en raison d'un carcan idéologique grâce auquel on se garde bien de franchir des lignes rouges qui, soit dit en passant, vont plutôt croissant. L'intelligence de ce protocole quotidien de fait est de maintenir l'illusion démocratique par la tenue de débats dont les participants partagent bien plus que les prémisses. 

Qu'on se le dise, donc : la démocratie a deux ou trois routes parallèles, mais elle ne saurait en créer de nouvelles. Et surtout pas de celles qui prétendraient remettre en cause les fondamentaux du discours dominant partagés par l'ensemble des partis politiques, à l'exception des partis dits extrémistes qui, eux, partagent surtout l'art de l'impasse jusqu'à devenir de vrais maîtres de la question. Dans cette démocratie fière d'elle-même, l'incompétent est pourtant la seule figure vivante du démocrate. C'est, en effet, le seul pour qui la démocratie n'est ni achevée, ni une simple affaire de gestion, ni à jeter aux ordures. Autrement dit, c'est le seul qui a compris qu'elle était encore un projet, et que ce projet, sous prétexte d'accomplissement, risquait de disparaître sous les coups journaliers de l'hyper-capitalisme et de ses nombreux chiens de garde (les libéraux de droite, les libéraux de gauche, les gauchistes...).

Si, demain , Ségolène Royal vient nous réciter ses fiches à la télévision, gageons qu'elle ne manquera pas de répondant, à coup de chiffres assommants et d'arguments préparés. Il ne lui manquera que l'essentiel, le moteur de toute démocratie vivante, ce mélange d'audace dans la pensée et de courage dans l'action que porte la révolte. Oui, si madame Royal se voit décerner des brevets de compétence, soyez sûr qu'à défaut de changer la vie, elle donnera sa part d'illusion au grand spectacle démocratique contemporain. Et que vivra longtemps encore la fausse dialectique du clivage droite/gauche.


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