Préambule
Ce qui est regrettable dans le féminisme, c’est qu’il se montre comme une évolution perpétuelle vers le mieux,
réclamant néanmoins une mobilisation de tous les instants. A cet égard, il apparaît en tant que processus d’émancipation progressif et systématique qui, toutefois, ne se trouve jamais
vraiment accompli, avec, en corollaire bien sûr, un profond mépris pour la vie des femmes d’autrefois. En cela, il fait hélas partie du discours ambiant sur la modernisation de la vie en général,
et des rapports sociaux en particulier, modernisation qui consiste en fait à modeler les gens, à grand renfort de propagande quotidienne, sur le moule de l’homme libéral, c'est-à-dire une
monade utilitariste, mobile, déracinée, parfaitement soumise aux contraintes du système économique. En somme, le problème du féminisme, c’est qu’il s’inscrit dans cette idéologie libérale
progressiste dont la force est de disqualifier par avance toute posture interrogative puisque, avant, c’était affreux, que ce n’est jamais fini, et que l’essentiel est de continuer sans jamais se
retourner.
Pourtant, nous partageons l’intuition que Chesterton n’avait pas tout à fait tort lorsqu’il affirmait, dans
Le monde comme il ne vas pas, que « les Hommes inventent de nouveaux idéaux parce qu’ils n’osent se mesurer aux anciens. Ils se tournent
vers l’avenir avec enthousiasme car ils ont peur de regarder en arrière ». A tout le moins, ce point de vue ouvre à la compréhension de ce qu’il n’y a jamais un progrès certain
mais des progrès possibles qui, au demeurant, peuvent impliquer, engendrer ou côtoyer des régressions (ce qui, pour moi, constitue la grande victoire de Rousseau sur Condorcet
et compagnie).
Sans cette démarche intellectuelle, fondamentalement et pleinement critique, aucune prétention à l’autonomie,
fondement de la démocratie, ne peut véritablement être prise au sérieux. Le féminisme, de ce point de vue, est parfaitement révélateur de l’aliénation idéologique de nos démocraties, accrochées à
la modernisation comme un martyr à son bûcher. Et il rend justice à Chesterton qui, en son temps, avait déjà perçu combien « le progrès est un comparatif dont nous avons oublié de forger
le superlatif » (Hérétiques).
Le mur de Darwin
C’est bien connu : la France peut se glorifier de présenter l’un des taux d’emploi des femmes les plus élevés au
monde. C’est un point fort de la zone France, terrain de sport compétitif pour des empires privés jamais rassasiés (les nations étant tenues, aujourd’hui, au respect d’une logique économique dont
le fondement rationnel ne résiste pas à la moindre analyse). Cette glorieuse prouesse réjouit les militants du PIB que sont les économistes, tout autant que les féministes. Ce sentiment trouve
chez elles un fondement solide dans l’argument phare de l’indépendance financière et matérielle, seul rempart contre une phallocratie rampante, toujours prête à reprendre ses droits (mais aussi
il est vrai, contre la pauvreté, mais les féministes ne se battent pas pour dire que le travail des femmes répondrait d'abord à une nécessité économique souvent regrettable).
Cependant, malgré ce succès tout français, maintes féministes sont un peu comme la lessive de la fameuse
publicité, elles veulent toujours laver plus blanc que blanc. Et ce ne sera jamais assez blanc.
Aussi ne se passe-t-il pas une semaine sans que l’une d’entre elles ne se lamente sur la persistance de
« discriminations » dans les déroulements de carrière, discriminations qu’une production législative, réglementaire et institutionnelle « progressiste » doit bien évidemment
permettre de surmonter (la parité, l’égalité salariale, la promotion professionnelle…).
Néanmoins, n’y a-t-il pas quelque contradiction insurmontable à vouloir intégrer à tout prix un univers darwinien,
l’entreprise, tout en revendiquant une égalité symétrique avec des hommes que ne ralentira jamais la maternité ?
Car, ainsi que l'observe Christopher Lasch dans son ouvrage Les femmes et la
vie ordinaire, « trois facteurs déterminent l’avancement : un début de carrière précoce, la volonté d’effectuer de longues heures de travail et une adhésion résolue aux
critères de productivité en vigueur. Ceux qui laissent leurs enfants les ralentir sont les perdants de la course à la réussite ».
Cela, de toute évidence, ne révèle que trop bien les limites de l’alliance du féminisme et du libéralisme sous la même
bannière du progrès libérateur. Mais rassurons nous: la logique à l’œuvre finira bien, demain, par vanter les mérites des utérus artificiels et de la gestation en laboratoire, le tout sous la
supervision de spécialistes avisés.
L’horizon carriériste
Mais il y a plus : pour que le travail des femmes représentât un réel progrès, encore eut-il fallu que ce travail
eût un sens et qu’il fût source d’épanouissement. Or, sur ce terrain là, le scepticisme est de mise. Car les femmes subissent aujourd’hui le même travail que les hommes, et il n’est pas besoin de
rappeler combien le salariat ne tient pas souvent les promesses que tant de consultants lui attribuent, et surtout pas dans notre société ultra libérale, où de nombreux métiers n’ont aucun sens,
sont abrutissants voire parfaitement néfastes pour le progrès moral de la civilisation (ainsi du marketing et de la pub à tout va).
De ce point de vue, un féminisme plus éclairé aurait envisagé au moins deux pistes : ou bien l’impérieuse
nécessité de renforcer la dignité et l’utilité du travail, ou bien ne pas envisager le marché de l’emploi comme l’unique planche de salut de la femme « libérée ». Sans quoi
l’émancipation risquait fort de ressembler à une chute vertigineuse dans le capitalisme dans lequel certains auteurs ont décelé, si je ne m’abuse, quelque source d’aliénation et d’exploitation.
Les féministes n’ont donc pas su voir « qu’un bon travail était un travail utile, ni prestigieux, ni stimulant, ni même créateur, et que, de plus, son utilité ne pouvait se mesurer à un
salaire ou une paie » (Goodman).
C’est la raison pour laquelle Lasch suggère avec raison, dans Les femmes et
la vie ordinaire, qu’un « féminisme digne de ce nom aurait du remettre en question l’idéologie de la croissance économique et de la productivité, ainsi que le carriérisme qu’elle
engendre ». Il est à cet égard fort regrettable pour l’idéal démocratique que l’obsession libératrice des féministes les ait conduites à vouloir faire carrière, c'est-à-dire, trop
souvent, à devoir « ramper aussi verticalement » que leurs pères, leurs maris, leurs conjoints et leurs frères.
Concilier vie familiale et vie professionnelle :
vraiment ?
Il n’est pas sûr que la fameuse conciliation vie familiale – vie professionnelle soit aussi simple qu’on le dise. Je
veux dire : il n’est pas certain que le problème ne tienne qu’au nombre de structures de garde pour les petits. Au passage, cela révèle combien notre temps affectionne la réduction de tout
problème politique à sa dimension gestionnaire et technique.
Combien de femmes, pourtant, ont renoncé à faire des enfants pour atteindre les sommets du pouvoir d’entreprise, ayant
ainsi parfaitement assimilé les irréductibles contraintes du système économique telles que soulignées par Christopher Lasch ? A contrario, combien de femmes n’ayant pas opté pour ce
renoncement vivent mal de ne pouvoir être aussi présentes qu’elles le voudraient pour l’éducation de leurs enfants ? Cela ne se mesure pas à coup d’indicateurs, mais c’est une réalité
psychologique que chacun peut aisément constater, tant la vie familiale ne se résume pas à faire les courses, faire à manger ou acheter des jouets à ses progénitures.
Le meilleur symptôme de cette crise de la vie familiale se situe dans le développement des politiques publiques d’aide
à la « parentalité ». Accaparés par la vie économique, ses difficultés comme ses absurdités, soit qu’ils le veuillent, soit qu’ils y soient contraints, les parents font désormais appel
à des experts (le plus souvent des travailleurs sociaux, dont le corps se développe d’autant plus que les communautés de proximité se dissolvent, et que les gens se retrouvent désespérément seuls
face à leurs problèmes). Comme aurait pu le dire Lasch, derrière l’Etat providence se cacherait donc l’Etat thérapeutique, obligé de prendre en charge, toujours plus, les coûts sociaux d’une vie
atrophiée par l’hyper capitalisme d’aujourd’hui. Lorsque l’on est réduit à l’état de producteur-consommateur, on n’a plus qu’à recourir à l’immense bureaucratie de l’Etat social.
La production et l’éducation : un mariage
heureux ?
Obsédée par le travail maximal de la population active, notre société ne voit pas le sacrifice consenti, celui de
l’éducation de ses enfants (au risque de paraître réactionnaire). Il ne s’agit pas de dire que cette tâche justifie de confiner les femmes à la maison parce qu’elles y seraient naturellement
destinées (je ne défends pas une position essentialiste), mais de donner raison à Christopher Lasch lorsqu’il écrit, dans Les femmes et la vie
ordinaire : « la famille où les deux parents poursuivent une carrière représentant le progrès, les traînards doivent se mettre au pas : telle est la logique que les
féministes ont emprunté au marché sans avoir conscience de son incompatibilité avec leur vision d’un monde plus doux et délicat ».
Pourtant, deux remarques s’imposent : la première, c’est que l’éducation est un don de soi, un acte d’amour qui
dans bien des cas s’avère plus utile et enrichissant que le travail salarié en entreprise (mais qui est une activité socialement dévalorisée) ; la seconde, c’est qu’en matière
d’éducation toute négligence collective est désastreuse pour le futur des démocraties. Car c’est à l’éducation, bien plus qu’à des textes de loi, qu’une société démocratique doit ses vertus, et
donc sa force (il n’y a que les libéraux pour penser le contraire mais, dans leur système de pensée, c'est assez cohérent).
Or cette négligence, il suffit d’ouvrir ses yeux : elle est exposée au grand jour. Non pas, bien-sûr, que les
familles et les mères au premier chef, soient animées de mauvaises intentions. Mais il semble bien que nos chères têtes blondes soient élevées dans une culture de la consommation, et
donc du fric. Car le peu de temps libre qu’il reste aux parents est trop souvent consacré à l’achat de marchandises et à la télévision qui, aujourd’hui, n’est rien d’autre qu’un conditionnement
matérialiste de masse, avec en plus une bonne dose de cynisme. Comme s’exclamait déjà Claude Alzon dès les années 1970, dans son essai La mort de
Pygmalion, « gentils éducateurs, ne vous étonnez pas de voir les mères de famille, en rentrant le soir de leur travail, se débarrasser de leurs gosses en les mettant devant
n’importe quelle émission de télé. Ce n’est pas seulement parce qu’elles sont crevées, mais parce qu’elles n’y voient aucun mal. Dans notre société, la télé est la vraie mère nourricière. La
saveur de son lait est incomparable et convient aussi bien aux adultes qu’aux enfants. Le meilleur des produits pour bébés ». Et d’ajouter, avec lucidité : « quand un
ouvrier ou un employé a trimé huit à dix heures par jour d’un travail inintéressant au possible et de surcroît subi deux heures de transport dans les conditions les plus pénibles qui soient, il
est bien évident qu’il ne peut aspirer, en rentrant chez lui, qu’à profiter au maximum du confort de la télé et du reste. Et comme il n’est pas sans se rendre compte qu’on l’a possédé jusqu’à la
moelle, c’est avec la bonne humeur qu’on devine qu’il regagnera son chez soi, bien crevé de ce qu’on lui a fait faire, c'est-à-dire dans un état physique et nerveux idéal pour s’occuper de
l’éducation de ses chers petits ». Le problème, c’est qu’au lieu de servir le véritable but de toute éducation, qui est de préparer l’enfant au monde adulte, au lieu de lui permettre de
se forger une véritable personnalité, on l’entretient dans un état d’immaturité inquiétant à la fois pour son propre avenir et pour celui de la société démocratique (mais très utile pour
entretenir la société de consommation). La démocratie, en effet, ne peut survivre sans se corrompre qu’en diffusant parmi ses membres d’autres valeurs que celles du narcissisme et du matérialisme
rapace.
Le féminisme, un simple
progressisme ?
En définitive, les féministes ont beau jeu de peindre un tableau rassurant : hier, le modèle
« traditionnel » d’une femme enchaînée à un mari (forcément) dominateur et confinée au foyer (où elle se sentait « inutile ») ; aujourd’hui, le modèle en marche d’une
femme insérée sur le marché du travail et néanmoins mère épanouie. Le problème, c’est que ce passé n’est rappelé que pour mieux mettre en avant le prétendu bonheur des femmes et des familles de
notre temps, le pire étant que le fameux modèle traditionnel n’est pas aussi traditionnel que l’on croit. Ainsi que l’explique Christopher Lasch dans Les
femmes et la vie ordinaire, « c’est dans les banlieues bien plus que dans les villes que les femmes devinrent des mères et femmes d’intérieur à temps plein. La fameuse famille
traditionnelle, au sein de laquelle le mari part travailler tandis que la femme reste à la maison avec les enfants, n’avait rien de traditionnel. Ce fut un innovation du milieu du XXème
siècle ».
Les féministes peuvent donc se réfugier dans un imaginaire avantageux, cela n’enlève rien au fait que le travail des
femmes n’est pas nouveau. Ce qui l’est en revanche, c’est leur alliance avec le salariat et le carriérisme et, partant, leur acceptation d’une vie familiale entièrement soumise aux contraintes du
capitalisme. En conséquence, qui veut adoucir le système économique actuel afin de rétablir les conditions d’une vie vraiment humaine ne peut pas envisager le féminisme actuel autrement que
comme un puissant conservatisme. Nous avons déjà pu souligner, ailleurs dans ce blog, combien le vrai conservatisme réside dans le discours modernisateur. D’où l’extrême pertinence de la belle
formule de Philippe Muray : « car c’est dans l’échec seul que la liberté vit, quand toute réussite, bientôt, l’anéantit ».
Conclusion : le féminisme a-t-il un
avenir ?
La véritable question est la suivante : considéré in abstracto, désubstantialisé, c'est-à-dire coupé de tout
enracinement dans un questionnement plus large sur la vie humaine (ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue) et sur la famille, le féminisme peut-il, aujourd'hui, être autre chose
qu’un simple et pâle reflet du libéralisme, idéologie de la mobilisation perpétuelle pour la production et la consommation autour du salariat ? Havelock Ellis nous avait déjà prévenu que
l’histoire des femmes ne peut être détachée de celle de la race humaine en général sans s’en trouver réduite à quelque chose « d’insignifiant, de superficiel, comme récupéré en seconde
main ». Et il en irait de même, bien sûr, d’une « histoire des hommes ».
C’est la raison pour laquelle, comme l’a si justement relevé Christopher Lasch, « un mouvement féministe
respectueux des victoires passées des femmes ne déprécierait pas les tâches ménagères, la maternité ou les services civiques et de voisinage non payés. Il ne considèrerait pas le salaire comme
l’unique symbole du talent. Il exigerait la mise en place d’un système de production tourné vers l’utilité plutôt que le profit. Il mettrait en avant la nécessité, pour les gens, d’exercer des
métiers honorables, qui se respectent, et non de se lancer dans des carrières prestigieuses rapportant certes des salaires élevés, mais les éloignant dans le même temps de leur famille. Au lieu
de chercher à intégrer les femmes dans les structures existantes de l’économie capitaliste, il ferait appel aux problèmes des femmes pour plaider en faveur d’une transformation complète des dites
structures. Il rejetterait non seulement la mystique féminine, mais aussi celle du progrès technique et du développement économique. Il ne se soucierait plus de montrer combien il est
progressiste. En rejetant le « progrès », naturellement, il dépasserait les bornes de l’opinion respectable, autrement dit, il deviendrait aussi radical qu’il prétend
l’être ».
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