Le lapsus « heureux » d’une personne proche*
m’a suggéré ce titre, croisement entre les deux monstres du Web 2.0 « My Space » et « Face book ». Tout le monde aura compris que « space » et
« book » (surtout) sont en trop et que ces entreprises se concentrent uniquement sur « My Face ».
La seconde inspiration de cet article est l’essai majeur de Christopher Lasch intitulé
La Culture du Narcissisme. Ecrit en 1980, ce livre est, à ma connaissance, la tentative la plus aboutie de description de la psychologie particulière produite par notre
temps.
Il fallait bien ces deux sources d’inspirations pour décrire la Culture de « My
Face ».
Quoi « My Face », qu’est ce qu’elle
a « My Face » ?
A un premier niveau de lecture critique, quiconque pourra avancer, sans grande
difficulté, que My Face est un espace mêlant étroitement (et virtuellement) culte du moi et curiosité lubrique. En s’aventurant dans les « walls » et albums de photos des
« friends » on aura l’impression de les profaner avec leur consentement mais l’on continuera, avec avidité, de page en page, à les voir se dévoiler. Bientôt évidemment poindra le dégoût
et le grand gagnant de l’entreprise ne sera pas « la restauration du lien social », comme le disent les imbéciles, mais l’extension infinie du mépris : mépris de soi et mépris pour
les autres qui errent sur la même aire d’ennui avec le même air de triomphe frelaté.
Dans La Culture du Narcissisme, Christopher Lasch analysait, justement sans
mépris, la tendance actuelle de l’hypertrophie du moi : « Ce n’est pas par complaisance mais désespoir que les gens s’absorbent dans le moi ». Autrement dit, il ne faut pas
analyser My Face comme un espace de célébration de l’intime mais comme un espace de résignation dans l’intime. D’ailleurs, Lasch observe qu’on analyse à tort le phénomène comme « repli sur
soi » quand il est « invasion de la vie privée par des forces de domination organisée ». Aussi loin que l’on cherchera, je ne crois pas que l’on puisse trouver de meilleur
définition de My Face : force de domination organisée tendant à l’invasion de la vie privée. Pour pousser le raisonnement un peu plus loin, on peut également constater
que « l’extension du domaine de la lutte » décrite par Houellebecq a trouvé là l’outil parfait, celui qui permet la traduction immédiate en données chiffrées de l’attractivité
d’une personne.
My Face VS My
Life
Dans le même temps, My Face ne doit pas être décrit sous le seul angle du culte du moi
car « Il y a confusion entre cause et effet lorsque les analystes attribuent à un culte de la vie privée ce qui relève de la désintégration de la vie publique ». Ainsi, My Face
se veut la solution à l’impossibilité de nouer des relations interpersonnelles. Solution trompeuse, on devrait savoir qu’une relation naît non pas de relations immédiatement (et illusoirement)
intimes, comme sur My Face, mais par le passage par un ensemble de conventions sociales autrefois bien établies (la politesse, la courtoisie, la galanterie) et aujourd’hui en déshérence. Avec son
sens de la formule, Lasch résume ainsi : « plus les gens sont intimes, plus leurs relations deviennent douloureuses, fratricides et asociales ».
La vraie culture de My
Face
Résumer My Face à l’exaltation du moi est donc un peu court : de manière plus
complexe, My Face révèle le développement de la « culture du narcissisme ». Alors que beaucoup d’appareils critiques ne parviennent pas à décoder le monde ou, au mieux,
accouchent de paradoxes terminaux minant leurs présupposés, la thèse de Lasch qui suit permet au contraire de rendre intelligibles les contradictions apparentes de My Face.
Le narcissisme passe ainsi par deux phases dans l’histoire de chaque individu avant
d’être, en théorie, largement atténué à l’âge adulte. Le narcissisme primaire est la phase durant laquelle le très jeune enfant n’a conscience que de lui-même, les autres n’étant que son
prolongement (ce qui explique justement ses hurlements lorsqu’on ne se plie pas à son bon vouloir). Le narcissisme secondaire, qui intervient typiquement à l’adolescence, correspond à la phase de
recherche d’approbation et d’admiration des autres dans le seul but de satisfaction de l’ego.
En faisant défiler la pensée de Lasch, on peut donc aller plus loin dans la description
de l’ « homme psychologique de notre temps » (l’auteur brosse le portrait de ce dernier avec un sens de la nuance qui ne peut être rendu dans les courts paragraphes qui
suivent : il y a en effet un continuumm entre l’idéal-type du Narcisse contemporain et tout un chacun).
My Face réalise, et c’est ce qui fait sa force et son succès, la confusion des deux
formes de narcissisme : primaire d’abord car le moi y est tout puissant, les images des « friends », « proliférantes, atrophiées, angoissantes », n’étant
que le prolongement de l’ego. Secondaire, aussi, car l’ego de Narcisse ne semble pouvoir exister, persévérer dans son moi, que par la recherche de « friends » pour l’approuver et
l’admirer (sachant que ses actes sont largement désincarnés puisqu’il n’y a strictement rien à d’admirable sur My Face). C’est d’ailleurs le but des albums de photos qui accompagnent les
« walls » qui ont invariablement pour but de montrer que l’on s’en est plutôt bien tiré et que sa vie est une fête permanente.
Quelques annotations cocasses peuvent compléter de manière utile le portrait. Narcisse
n’a en général aucun engagement réel et intellectuel dans le monde malgré une appréciation souvent démesurée de ses facultés : ce qui est particulièrement frappant dans My Face est
d’ailleurs l’absence totale de propos articulés dénotant d’échanges intellectuels – même basiques (My Face est pourtant peuplé de jeunes issus des « grands écoles », preuve sans doute
que ces dernières se concentrent plus aujourd’hui sur l’aisance sociale que sur l’aisance intellectuelle). On pourrait également rajouter que Narcisse est dépourvu d’humour malgré son
recours permanent à la dérision : My Face illustre parfaitement ce propos en érigeant la dérision en religion, religion fun qui n’a rien d’humoristique. Narcisse souffre évidemment d’ennui
chronique (dans le cas inverse, il ne s’éclaterait pas sur My Face). Enfin, il est à la recherche d’une intimité instantanée sans se douter par ailleurs que celle-ci rend impossible
toute discussion. Enfin, C. Lasch notait que Narcisse avait des facilités à multiplier les aventures sexuelles mais cela ne semble plus certain.
Y a-t-il une vie après My
Face ?
Le problème de cette civilisation du narcissisme est qu’elle proscrit tout réel passage
à l’âge adulte : « les personnalités narcissiques sont incapables de voir dans la vie un processus réclamant que l’on s’identifie progressivement au bonheur et à la réussite
d’autrui ». Et, si dans un sens l’époque n’a que ce qu’elle mérite, et réciproquement, avec My Face, on ne peut être qu’apeuré si, pour jouer avec une phrase de S.Sontag citée par
Lasch, « la réalité ressemble de plus en plus à ce que nous montre My Face », une réalité dans laquelle chacun serait lancé dans une lutte narcissique, dans laquelle chacun
serait le faire-valoir et le parasite de ses « friends », dans laquelle chacun cultiverait le mépris narcissique en réseau.
* On aura reconnu ID
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