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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

T'as combien d'amis sur My Face ?

Publié le 9 Janvier 2008 par G. Bloufiche in Société


Le lapsus « heureux » d’une personne proche* m’a suggéré ce titre, croisement entre les deux monstres du Web 2.0 « My Space » et « Face book ». Tout le monde aura compris que « space » et « book » (surtout) sont en trop et que ces entreprises se concentrent uniquement sur « My Face ».
 
La seconde inspiration de cet article est l’essai majeur de Christopher Lasch intitulé La Culture du Narcissisme. Ecrit en 1980, ce livre est, à ma connaissance, la tentative la plus aboutie de description de la psychologie particulière produite par notre temps.
 
Il fallait bien ces deux sources d’inspirations pour décrire la Culture de « My Face ».
 
 
Quoi « My Face », qu’est ce qu’elle a « My Face » ?
 
A un premier niveau de lecture critique, quiconque pourra avancer, sans grande difficulté, que My Face est un espace mêlant étroitement (et virtuellement) culte du moi et curiosité lubrique. En s’aventurant dans les « walls » et albums de photos des « friends » on aura l’impression de les profaner avec leur consentement mais l’on continuera, avec avidité, de page en page, à les voir se dévoiler. Bientôt évidemment poindra le dégoût et le grand gagnant de l’entreprise ne sera pas « la restauration du lien social », comme le disent les imbéciles, mais l’extension infinie du mépris : mépris de soi et mépris pour les autres qui errent sur la même aire d’ennui avec le même air de triomphe frelaté.
 
Dans La Culture du Narcissisme, Christopher Lasch analysait, justement sans mépris, la tendance actuelle de l’hypertrophie du moi : « Ce n’est pas par complaisance mais désespoir que les gens s’absorbent dans le moi ». Autrement dit, il ne faut pas analyser My Face comme un espace de célébration de l’intime mais comme un espace de résignation dans l’intime. D’ailleurs, Lasch observe qu’on analyse à tort le phénomène comme « repli sur soi » quand il est « invasion de la vie privée par des forces de domination organisée ». Aussi loin que l’on cherchera, je ne crois pas que l’on puisse trouver de meilleur définition de My Face : force de domination organisée tendant à l’invasion de la vie privée. Pour pousser le raisonnement un peu plus loin, on peut également constater que « l’extension du domaine de la lutte » décrite par Houellebecq a trouvé là l’outil parfait, celui qui permet la traduction immédiate en données chiffrées de l’attractivité d’une personne.
 
My Face VS My Life
 
Dans le même temps, My Face ne doit pas être décrit sous le seul angle du culte du moi car « Il y a confusion entre cause et effet lorsque les analystes attribuent à un culte de la vie privée ce qui relève de la désintégration de la vie publique ». Ainsi, My Face se veut la solution à l’impossibilité de nouer des relations interpersonnelles. Solution trompeuse, on devrait savoir qu’une relation naît non pas de relations immédiatement (et illusoirement) intimes, comme sur My Face, mais par le passage par un ensemble de conventions sociales autrefois bien établies (la politesse, la courtoisie, la galanterie) et aujourd’hui en déshérence. Avec son sens de la formule, Lasch résume ainsi : « plus les gens sont intimes, plus leurs relations deviennent douloureuses, fratricides et asociales ».
 
La vraie culture de My Face
 
Résumer My Face à l’exaltation du moi est donc un peu court : de manière plus complexe, My Face révèle le développement de la « culture du narcissisme ». Alors que beaucoup d’appareils critiques ne parviennent pas à décoder le monde ou, au mieux, accouchent de paradoxes terminaux minant leurs présupposés, la thèse de Lasch qui suit permet au contraire de rendre intelligibles les contradictions apparentes de My Face.
 
Le narcissisme passe ainsi par deux phases dans l’histoire de chaque individu avant d’être, en théorie, largement atténué à l’âge adulte. Le narcissisme primaire est la phase durant laquelle le très jeune enfant n’a conscience que de lui-même, les autres n’étant que son prolongement (ce qui explique justement ses hurlements lorsqu’on ne se plie pas à son bon vouloir). Le narcissisme secondaire, qui intervient typiquement à l’adolescence, correspond à la phase de recherche d’approbation et d’admiration des autres dans le seul but de satisfaction de l’ego.
 
En faisant défiler la pensée de Lasch, on peut donc aller plus loin dans la description de l’ « homme psychologique de notre temps » (l’auteur brosse le portrait de ce dernier avec un sens de la nuance qui ne peut être rendu dans les courts paragraphes qui suivent : il y a en effet un continuumm entre l’idéal-type du Narcisse contemporain et tout un chacun).
 
My Face réalise, et c’est ce qui fait sa force et son succès, la confusion des deux formes de narcissisme : primaire d’abord car le moi y est tout puissant, les images des « friends », « proliférantes, atrophiées, angoissantes », n’étant que le prolongement de l’ego. Secondaire, aussi, car l’ego de Narcisse ne semble pouvoir exister, persévérer dans son moi, que par la recherche de « friends » pour l’approuver et l’admirer (sachant que ses actes sont largement désincarnés puisqu’il n’y a strictement rien à d’admirable sur My Face). C’est d’ailleurs le but des albums de photos qui accompagnent les « walls » qui ont invariablement pour but de montrer que l’on s’en est plutôt bien tiré et que sa vie est une fête permanente.
 
Quelques annotations cocasses peuvent compléter de manière utile le portrait. Narcisse n’a en général aucun engagement réel et intellectuel dans le monde malgré une appréciation souvent démesurée de ses facultés : ce qui est particulièrement frappant dans My Face est d’ailleurs l’absence totale de propos articulés dénotant d’échanges intellectuels – même basiques (My Face est pourtant peuplé de jeunes issus des « grands écoles », preuve sans doute que ces dernières se concentrent plus aujourd’hui sur l’aisance sociale que sur l’aisance intellectuelle). On pourrait également rajouter que Narcisse est dépourvu d’humour malgré son recours permanent à la dérision : My Face illustre parfaitement ce propos en érigeant la dérision en religion, religion fun qui n’a rien d’humoristique. Narcisse souffre évidemment d’ennui chronique (dans le cas inverse, il ne s’éclaterait pas sur My Face). Enfin, il est à la recherche d’une intimité instantanée sans se douter par ailleurs que celle-ci rend impossible toute discussion. Enfin, C. Lasch notait que Narcisse avait des facilités à multiplier les aventures sexuelles mais cela ne semble plus certain.
 
Y a-t-il une vie après My Face ?
 
Le problème de cette civilisation du narcissisme est qu’elle proscrit tout réel passage à l’âge adulte : « les personnalités narcissiques sont incapables de voir dans la vie un processus réclamant que l’on s’identifie progressivement au bonheur et à la réussite d’autrui ». Et, si dans un sens l’époque n’a que ce qu’elle mérite, et réciproquement, avec My Face, on ne peut être qu’apeuré si, pour jouer avec une phrase de S.Sontag citée par Lasch, « la réalité ressemble de plus en plus à ce que nous montre My Face », une réalité dans laquelle chacun serait lancé dans une lutte narcissique, dans laquelle chacun serait le faire-valoir et le parasite de ses « friends », dans laquelle chacun cultiverait le mépris narcissique en réseau.

* On aura reconnu ID
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Nicolas Brunel 10/01/2008 11:16

Bonjour, L'article semble parler juste par sa construction intellectuelle solide et bien articulée. Mais que vaut une construction intellectuelle solide quand les éléments de sensation et d'émotion sur lesquels elle se base sont erronés ? Car je ne connais personne qui n'ai ressenti et je n'ai pas moi-même ressenti de sentiment de :- profanation (on ne profane pas ce qui est volontairement et généreusement montré : profane-t-on un album photo qu'un ami nous montre sur ses jeunes années ?),- lubricité (on n'est pas loin dans "curiosité lubrique" d'une conception étrangement chrétienne (et pas chrétienne post-Vatican II) et réduite de la curiosité, de l'exploration et de la proximité ressentie),- d'avidité (il faudrait passer des heures, voire des nuits blanches, sur un de ces réseaux pour pouvoir parler d'avidité, je ne connais personne qui ai développé ce rapport de dépendance gargantueque : en général les gens font un passage sur un de ces réseaux comme ils le font sur leur boite courriel ou MSN, et comme on ouvre la boite postale en bas de la maison le matin)- ou encore de dégoût et de mépris (et là c'est très fort : on se mettrait à sentir du mépris à force de laisser un mot sur la page d'un ami ou de lui envoyer une vidéo).Ajoutons qu'il n'est pas sûr que Lasch lui-même (après tout, ce n'est pas un dieu ou un sage) ne se trompe pas dans ce que les gens ressentent. Il souligne que "plus les gens sont intimes, plus leurs relations deviennent douloureuses, fratricides, asociales". C'est li'mage d'Epinal que marche bien  la TV. Cela arrive (et cela fait alors du bruit) mais c'est très loin d'être la règle ou le cas dominant. La plupart du temps entre personnes intimes (et ici il ne s'agit pas d'intimité physique mais cela pourrait y être applicable) les douceurs sont acceptées sans retenue et les maladresses vont dans le monde du doute plutôt que celui de l'agression : vu la confiance que l'on fait à la personne, on ne pense pas qu'elle a agit à mal et qu'elle mérite une contre-attaque, plutôt une question de clarification). Ce sont les relations d'intimité rompue qui sont souvent douloureuses et fratricides, donc l'après-intimité ou l'intimité frustrée, pas l'intimité partagée présente entre les gens.Erreur aussi sur l'importance de "la politesse, la courtoisie, la galanterie" dans la naissance d'une relation. Ce ne sont que des modes de relations, pas du tout incontournables. Les parents ont très majoritairement un amour immédiat pour leurs enfants, sans le passage par la politesse, la courtoisie, la galanterie. Et l'intimité familiale n'est pas particulièrement asociale, loin s'en faut. La relation entre frères et soeurs ne dépend pas de la courtoisie et leur intimité affective et sociale est très loin des relations douloureuses, fratricides et asociales. Cette intimité joue au contraire le rôle d'amortisseur des secousses et divergences. De même que que toute la part non bourgeoise de la société industrielle du 19ème siècle était très loin de la galanterie et de la courtoisie, modes très circonscrits de la relation humaine, sans que cela n'empèche de nombreuses et fortes relations amicales, quasi fraternelles comme l'ont décrits les auteurs de l'époque (par exemple dans le monde des mineurs ou des marins, où l'intimité était très forte, même dans la proximité physique des corps jour et nuit dans ce dernier métier)Au sein même de la construction d'une relation de couple ces modes de relation ne sont pas uniques ou dominants. Les couples qui sont forts mais s'injurient ne sont pas inconnus, et pourtant pas schizophrènes ni asociaux. Et le coup de foudre, bien que rare, est par définition une relation intime née d'autre chose que de la courtoisie, de la politesse ou de la galanterie.Alors bien sûr, cela ne conduit pas à disqualifier toutes les critiques à faire à une relation aux autres qui s'avère très désincarnée, et je salue l'article à bien des égards. Mais cela ne permet plus de construire une grille de lecture sur les Hommes et leur vie en société.