Lundi 26 novembre 2007
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Publié dans : Politique
Que je l'aime cet article ! Il traduit selon moi à merveille, dans l'ordre de la pensée, ce que le personnage de "36 ans" laisse deviner.
Souvent la grève ne m’inspire rien. Même au milieu d’une gare, à équidistance de furieux
syndicalistes gauchistes et d’usagers « pris en otage » s’auto constituant en association de défense, je garde la placidité d’une vache dans son bocage.
Je m’explique. Les libéraux envisagent la grève comme un retour en arrière fatal dans le
grand mouvement inéluctable de la mondialisation. La gauche a fait sien le discours du progrès par la grève. Bref, tout ce beau monde veut du mouvement. Pourtant la seule bonne raison
qui peut faire aimer la grève, c’est justement que la grève constitue un moment unique de mouvement arrêté.
* * *
Homo festivus contre la grève
J’en appellerais à deux auteurs pour défendre cette thèse qui, à première vue, peut
paraître esthétique mais qui pourrait receler un aspect ultra-politique. Le premier, Philippe Muray fait du blocage le rempart ultime devant la mise au pas de l’Histoire (forcément
dialectique, forcément chaotique) par la post-Histoire (forcément univoque, forcément nécessaire). Le poème intitulé Ce que j’aime (Minimum Respect, 2003) débute
ainsi :
J’aime bien les routiers quand ils bloquent les routes
et font de ce pays une longue déroute
J’aime les marins-pêcheurs quand ils ferment les ports
Et les ambulanciers qui ne portent plus les morts
J’aime de l’agriculteur les barrages filtrants
Et ses hargneux blocus me paraissent épatants.
Cet éloge du blocage par le blocage pour le blocage n’est pas, loin s’en faut, un éloge
de la grève. Mais Philippe Muray constate, qu’en ces rares occasions, l’époque qui d’habitude secrète ses propres « révoltés semi-officiels », doit faire face à d’authentiques (ou
presque) opposants aux valeurs de l’époque. Le conflit dialectique propre à l’Histoire est pour un instant restauré. Et Muray de conclure :
Car c’est dans l’échec seul que la liberté vit
Et toute réussite bientôt l’anéantit
En d’autres termes, l’échec du mouvement permet de se retourner, un instant au moins,
sur le monde pour en voir toute l’abjection. Et Il y a fort à parier qu’en faisant cette pause, plus d’uns ressentiront un certain plaisir à voir les choses mal tourner.
Rétrécissement du domaine de la lutte
Le second auteur convoqué pour faire l’éloge des « moments arrêtés que
l’on vit presque en fraude » sera Michel Houellebecq. « Dans l’air limpide » (Le sens du combat,1996) n’évoque pas directement les grèves mais les
phrases qui suivent peuvent guider notre réflexion sur une pente plus existentielle: « Hélas j’aime passionnément, et depuis toujours,ces moments où plus rien ne fonctionne. Ces
états de désarticulation du système global, qui laissent présager un destin plutôt qu’un instant, qui laissent entrevoir une éternité par ailleurs niée. Il passe le génie de l’espèce ».
On sait, par ailleurs, que l’écrivain a aimé mai 68 pour cet arrêt brutal, cette pause dans le planning programmé de l’horreur laissant apparaître toutes sortes de possibles. Ainsi, la grève
agrandit-elle l’existence : Patrick s’achètera un vélo, Solange restera avec ses enfants, sans parler de la rencontre de Nadia et Jérémie. Et pour tous ceux-là, la lutte paraîtra soudain
moins nécessaire. Mais Michel Houellebecq connaît aussi les difficultés de cette éthique du mouvement arrêté : « il est difficile de fonder une éthique de vie sur des présupposés
aussi exceptionnels, je le sais bien. Mais nous sommes là, justement, pour les cas difficiles. »
* * *
Ce n’est pas un hasard si le retour à l’Histoire dialectique et l’Existence se
réconcilient à travers la figure du mouvement arrêté. Le mouvement par le mouvement pour le mouvement annihile plus sûrement toute velléités existentielles que tous les blocages. Pour le
dire autrement, il y a plus de vie dans le mouvement arrêté que dans le mouvement perpétuel. Ce n’est pas le moindre intérêt de la grève que de nous faire redécouvrir, sans illusion pour la
suite, les vertus de l’arrêt.