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Causeries
républicaines
Il est toujours instructif de regarder la télévision avec l'oeil de l'observateur qui
scrute son époque.
Il n'y a pas longtemps, dans une émission animée par Paul Amar, il était question de la réforme des régimes spéciaux et, plus précisément, des mauvais effets des grèves sur les usagers du
train.
J'ai moi-même goûté aux joies des trains qui n'arrivent pas, des trains annulés, des trains bondés jusque dans les chiottes. Il n'y a rien de drôle à tout cela, rien qui rende la vie plus facile.
C'est certain.
Comme souvent, le panel des invités anonymes avait été soigneusement choisi. Un trio d'usagers en colère, jetant à la face d'un syndicaliste égoïste leur ressentiment contre ce qu'ils
appelaient une ignoble prise d'otage. Passons sur le fait que d'ordinaire, on imaginerait mieux la prise d'otage par l'impossibilité de sortir d'un train plutôt que par l'empêchement d'y
entrer. Malgré le sens commun, il n'y a rien à faire : ils se sentaient pris en otage.
Mais est-ce si étonnant ? Dans une société où la vie est rythmée par l'activité à tout prix, où chaque seconde perdue est une contre-performance, sortir du quotidien infernal mais familier pour
un quotidien non moins infernal mais étranger relève d'un cauchemar, donc forcément d'une prise d'otage.
Au demeurant, l'un des anonymes utiles du plateau (comme il existe des idiots utiles), une étudiante sûre d'elle, au propos structuré, disait d'une voie douce qu'elle ne comprenait pas pourquoi
les cheminots grévistes s'en prenaient ainsi à des personnes comme elle, des personnes qui n'étaient pas concernées par cette histoire.
Notre charmante étudiante aurait pu contester les prétentions sociales des grévistes, avouer son hostilité à l'agitation syndicale ou bien encore trouver inévitable, voire progressiste, la
réforme des régimes spéciaux de retraite (ce qui à tout le moins reconnaîtrait la légitimité du mouvement, à défaut de l'approuver sur le fond). Mais non, le vrai problème, ce qui rendait les
grévistes si méchants à ses beaux yeux innocents, c'était qu'ils s'en prenaient à des citoyens que cette affaire ne concernait pas.
On touche là malheureusement à l'une des cruelles vérités de notre époque, qui veut qu'à la multitude de causes défendues ne répondent que rarement des causes partagées. Partout semble
régner la désastreuse effervescence du vide (voir le poème du même nom).
On aurait bien des raisons de se méfier de l'antique lutte des classes, de sa mythologie du grand soir et de son refus de jeter des ponts entre des gens de milieux différents. Mais il faut bien
se dire qu'elle opérait. Elle fournissait un moteur au progrès social. Car si son carburant était la grève, son moteur était bien la solidarité.
Aujourd'hui, il n'a que privilèges et corporatismes pour des gens pris en otage, avec ce paradoxe ultime, comparable au syndrôme de Stockholm, qui veut que l'on s'acharne sur des gens un peu plus
protégés que soi pour oublier qu'en haut, tout là haut, il n'y a rien d'autres que des inégalités nécessaires, et donc intouchables.
Enfin, tous ces gens aussi agités que les otages sont calmes et passifs, soyez sûrs qu'on ne les verra pas sur les plateaux télé, pour crier que Total les prend chaque jour en otage, que la
publicité les prend chaque heure en otage, ou que la mondialisation barbare les prend chaque seconde en otage.
Une société, malheureusement, en dit toujours autant par ses mots que par ses silences.
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