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Chroniques sur le monde contemporain : G. Eturo, G. Bloufiche et Major Tom

Des "otages" chez Paul Amar

Publié le 19 Novembre 2007 par M. Aurouet in Politique

 

Il est toujours instructif de regarder la télévision avec l'oeil de l'observateur qui scrute son époque.

Il n'y a pas longtemps, dans une émission animée par Paul Amar, il était question de la réforme des régimes spéciaux et, plus précisément, des mauvais effets des grèves sur les usagers du train.

J'ai moi-même goûté aux joies des trains qui n'arrivent pas, des trains annulés, des trains bondés jusque dans les chiottes. Il n'y a rien de drôle à tout cela, rien qui rende la vie plus facile. C'est certain.

Comme souvent, le panel des invités anonymes avait été soigneusement choisi. Un trio d'usagers en colère, jetant à la face d'un syndicaliste égoïste leur ressentiment contre ce qu'ils appelaient une ignoble prise d'otage. Passons sur le fait que d'ordinaire, on imaginerait mieux la prise d'otage par l'impossibilité de sortir d'un train plutôt que par l'empêchement d'y entrer. Malgré le sens commun, il n'y a rien à faire : ils se sentaient pris en otage

Mais est-ce si étonnant ? Dans une société où la vie est rythmée par l'activité à tout prix, où chaque seconde perdue est une contre-performance, sortir du quotidien infernal mais familier pour un quotidien non moins infernal mais étranger relève d'un cauchemar, donc forcément d'une prise d'otage. 

Au demeurant, l'un des anonymes utiles du plateau (comme il existe des idiots utiles), une étudiante sûre d'elle, au propos structuré, disait d'une voie douce qu'elle ne comprenait pas pourquoi les cheminots grévistes s'en prenaient ainsi à des personnes comme elle, des personnes qui n'étaient pas concernées par cette histoire.

Notre charmante étudiante aurait pu contester les prétentions sociales des grévistes, avouer son hostilité à l'agitation syndicale ou bien encore trouver inévitable, voire progressiste, la réforme des régimes spéciaux de retraite (ce qui à tout le moins reconnaîtrait la légitimité du mouvement, à défaut de l'approuver sur le fond). Mais non, le vrai problème, ce qui rendait les grévistes si méchants à ses beaux yeux innocents, c'était qu'ils s'en prenaient à des citoyens que cette affaire ne concernait pas.

On touche là malheureusement à l'une des cruelles vérités de notre époque, qui veut qu'à la multitude de causes défendues ne répondent que rarement des causes partagées. Partout semble régner la désastreuse effervescence du vide (voir le poème du même nom).

On aurait bien des raisons de se méfier de l'antique lutte des classes, de sa mythologie du grand soir et de son refus de jeter des ponts entre des gens de milieux différents. Mais il faut bien se dire qu'elle opérait. Elle fournissait un moteur au progrès social. Car si son carburant était la grève, son moteur était bien la solidarité. 

Aujourd'hui, il n'a que privilèges et corporatismes pour des gens pris en otage, avec ce paradoxe ultime, comparable au syndrôme de Stockholm, qui veut que l'on s'acharne sur des gens un peu plus protégés que soi pour oublier qu'en haut, tout là haut, il n'y a rien d'autres que des inégalités nécessaires, et donc intouchables. 

Enfin, tous ces gens aussi agités que les otages sont calmes et passifs, soyez sûrs qu'on ne les verra pas sur les plateaux télé, pour crier que Total les prend chaque jour en otage, que la publicité les prend chaque heure en otage, ou que la mondialisation barbare les prend chaque seconde en otage.

Une société, malheureusement, en dit toujours autant par ses mots que par ses silences.

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Loïc Grandemange 02/12/2007 15:42

J'ai toujours détesté cette notion de prise d'otage, merci de cette analyse qui montre bien qu'elle découle d'une morcellisation de nos intérêt, de nos relations et d'une incapacité progressive à se sentir comme appartenant à un tout.

alain aurouet 20/11/2007 09:58

excellente chroniquequi dépeint les travers de notre société; on devrait se révolter, descendre dans la rue pour abolir les vrais privilèges de la france "d'en haut", ceux qui se goinfrent de salaires indécents, stock-options, retraites en or etc...mais non, c'est tellement plus facile de s'en prendre à ceux qui gagnent environ 2OOO euros par mois (et encore) et qui essaient -les pauvres- de défendre leurs maigres avantages.....société individualiste qui vit dans le repli du chacun pour soi!